Saint-Simon, VI, p
il s'efforça de faire passer dans l'esprit du duc de Bourgogne un peu de ce goût pour les lettres, qui ne le quitta jamais et réussit. Le « petit prince », comme Fénelon l'appelait dans l'intimité, reçut une forte éducation classique. Nous avons un reflet de ce qu'étaient les leçons de ce grand et charmant esprit, dans les Fables, les Dialogues des Morts, et surtout dans le Téléfuaque ; mais cette voix douce et pressante, ces yeux admirables qui parlaient tout seuls, cette physionomie si mobile et si vive, cette bouche sérieuse et souriante qui s'entr'ouvrait comme pour laisser son âme se répandre sur tout ce qui l'entourait, toutes ces séductions ont disparu et l'imagination seule peut y suppléer.
Il est facile de suivre dans les ouvrages composés pour l'instruction du prince, la pensée secrète du maître. La culture de l'esprit ne prépare que la formation du cœur.
Personne ne mettra les Fables et les Dïalogîtes des Morts au rang des chefs-d'œuvre. L'auteur n'a aucune préoccupation littéraire; il ne veut que faire comprendre à son élève quelques-unes de ces vérités que les princes ont de la peine à se mettre dans l'esprit.
Le livre le plus populaire deFénelon est le Tcléfnaqiie. Il ne tenta pas de faire une œuvre littéraire que les Français pussent opposer aux grandes épopées antiques. Ses désirs étaient plus simples, 11 voulait enfermer dans le cadre épique qu'il avait choisi un livre d'éducation politique et morale. Quelles que soient les beautés de ce livre original, le principal intérêt est dans les conseils donnés au jeune prince que le trône attend.^ Nous laissons de côté ici la partie purement esthétique du Télémaqiie, pour mettre en lumière l'idée du beau moral dans l'éducation du duc de Bourgogne, Jous les, devoirs qui s'imposent à un fils de roi, l'idéal sévère
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qu'il conçoit delà royauté juste, pacifique, bienfaisante, maîtresse de ses passions, dévouée au bonheur de ses sujets. L'adresse prodigieuse, avec laquelle Fénelon grave en traits ineffaçables au fond du cœur de son élève, « ces grandes maximes, si vite oubliées, ^que les rois sont faits pour les peuples, et que ce n'est pas assez des calculs ou des caprices d'une ambition personnelle, ni de la gloire incertaine des armes, pour justifier les guerres ruineuses , pour faire absoudre les guerres injustes (i). »
Il est aisé de reconnaître, dans le jeune et bouillant Tél&maque, le petit-fils de Louis XIV (2), dansiVIentûr, Fénelon ; mais vouloir mettre un nom sur tous les personnages, c'est diminuer le mérite du roman. A l'heure si triste où tant d'abus et de fautes graves avaient aigri les esprits, assombri les cœurs, et provoquaient tant de plaintes contre le gouvernement absolu, il n'est pas étonnant qu'on ait vu, dans le Télémaqtie , la critique du. inoment présent, la peinture de la situation politique et morale du royaume. Fénelon, en montrant au jeune prince le tableau des mauvais gouvernements, devenait pour les mécontents un critique de Versailles ; Idoménée devenait Louis XIV. Chanter une vertu, c'est médire du vice qui lui est contraire.
\ a On a essayé, dit M. Crouslé (3), *de contester ces intentions satiriques ; il les a niées lui-même. Mais que 1 sert de nier ce qui est évident ? » Nous ne pouvons con- ' naître les intentions de Fénelon que par la révélation qu'il nous en a faite, et personne n'a le droit de révoquer en doute sa sincérité, lorsqu'il dit au P. Le Tel-
1. Gandar, Lettres, p. 151. — Les critiques mettent en évidence les cliimères du Télémaque.Qni ne connaît 1- chimères de Platon? Elles n'ont pas fait cependant tort à son divin génie.
2. Comparer le portrait, fait par Saint-Simon, que nous avons cité et celui de Télémaque par Fénelon. (XIIP livre.)