CHAPITRE PREMIER
LA DIRECTION AU XYlf SIÈCLE
Saïtié François de Sales. — M. de Béridle. — M. Olier. — Sai'ni Vincent de Paul. — Le P. Guilloré. — Saint-Cyran. — il/, de Bernières et M. de Renty.
Le XVII® siècle fut un âge de foi chrétienne, vraie et vivante. Le christianisme pénétra la vie littéraire, artistique et sociale. Les peintres, les littérateurs, les politiques gravèrent l'Evangile dans leur cœur. Les chaires des prédicateurs étaient entourées de multitudes émues et ravies.
On a voulu de notre temps soutenir la thèse contraire (i); mais ce n'est qu'un paradoxe. La preuve que le XVII" siècle a été éminemment une époque de foi et de vertu, c'est que la prédication et l'érudition ecclésiastique s'y sont régénérées, la littérature s'y est épurée. Se figure-t-on la vogue presque populaire de
I. Leslibcrliiis en France au XVI l" siècle, par l'crrcns. Pari.s, Chailley, \'i>p.
X AîigiLsimus , des Essais de Nicole, des Sermons de Boiirdalotie, dans un siècle qui n'aurait pas été chrétien ? Sans doute, l'Eglise de France présentait, à la mort de Henri IV, un triste spectacle. Le XVF siècle avait été pour elle presque un désastre. Quoiqu'en remontant aux différents âges de la société chrétienne, on retrouve les mêmes plaintes sur la décadence du bien et l'envahissement du mal; quoiqu'à vrai dire, il en soit des meilleurs siècles chrétiens comme des plus saintes âmes qui, néanmoins, luttent toujours, le xvr siècle se détachait réellement et manifestement de tous ceux qui l'avaient précédé, par la violence de l'agression, par la nouveauté et l'étendue des plaies qu'il avait faites. Le clergé, tant régulier que séculier, était dégradé, le mot n'est pas trop fort (i). A part quelques heureuses exceptions, les couvents et les abbayes étaient livrés à une honteuse licence. L'ignorance était générale. Dès qu'un jeune homme savait assez de latin pour expliquer un évangile de la messe et entendre le bréviaire, on le jugeait capable d'être élevé au sacerdoce. Les mœurs de ce clergé étaient effroyables. « Le nom de prêtre était devenu synonyme d'ignorant et de débauché (2). »
Remédier à cet état misérable n'était pas chose facile ; l'épiscopat n'était pas exempt de ces maux. Camus à Belley, Richelieu à Luçon, du Perron à Sens se montraient dignes de leur liante mission, mais c'était l'exception. Recrutés en grande partie dans la noblesse, voués presque de force au service des autels, quand ils étaient cadets de famille ou menacés de quelque infirmité, passant brusquement des plaisirs de la Cour aux
1. Cf. De la Place, Coiuiuciilaircs de P Estai de la religion cl République sous les rois Henry et François seconds et Charles neufvicsnie. Edition IJuchon.
2. Vie du R. P. de Condren, par le 1*. Amelotte, IT partie, chap. vu, p. 07. l'arls 1643, in-8".
austères devoirs du sacerdoce sans autre préparation qu'une ordonnance royale, ces prélats de rencontre apportaient à l'Eglise les âmes les moins ecclésiastiques du monde.
Il ne faudrait pas pourtant aller trop loin dans la peinture du tableau et se mettre en dehors de la vérité, en chargeant un peu sous prétexte de mieux faire comprendre (I). Tout n'était pas mort. Les tiers-ordres de Saint-François d'Assise et de Saint-Dominique, c^ui embrassaient dans leurs confréries tant de personnes vivant dans le monde, n'étaient pas occupés que de pratiques machinales. Les directeurs, les Jésuites par exemple, quand ils faisaient suivre les exercices de saint Ignace, tendaient bien à renouveler l'esprit intérieur. Les simples confesseurs n'avaient pas perdu le sens de leur mission au point de ne pas se soucier d'amener leurs pénitents à une véritable conversion. On lisait des livres de piété ; sans parler de \ Ifmiation de Jés7cs- Christ, dont nous comptons une douzaine de versions françaises avant 1600, les œuvres ascétiques du dominicain espagnol Louis de Grenade, traduites en français, avaient de nombreux lecteurs (2).
Cependant le mal était grand et le danger exigeait une réparation active ; il fallait remettre dans l'ordre un clergé déréglé, désarmer des gentilshommes violents, instruire des populations ignorantes. L'Eglise trouve en elle-même des germes de vie et de résurrection. Les apôtres vont venir, saint François de Sales, le P. de Bérulle, M. Olier, saint Vincent de Paul.
1. M. Fortunat Strowski [Saint François de' Sales, Paris, Pion) croit que l'esprit véritable du christianisme, que le sens des pratiques relijjieuses s'était entièrement perdu dans l'Eglise catholique au XV i*" siècle.
2. Citons /a Guide des Péc/wnrs, /es Conlcniplations, le Mémorial de la vie chrétienne, le Traité de l'amour de Dieu, le Manuel d'oraison.
François de Sales eut une mission providentielle.
La Réforme avait bouleversé les consciences. Les invectives des catholiques et des réformés, les guerres civiles, les haines avaient enlevé aux peuples le sentiment religieux. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les sermons des curés de Paris pendant la Ligue.
La Réforme, pour le dire en passant, ne fut pas un événement de hasard; la querelle de moines, à propos des indulgences, ne fut que l'étincelle qui mit le feu à l'Europe. Il y eut de grands seigneurs et de hauts dignitaires ecclésiastiques, dont le motif de réforme religieuse n'était que le désir de confisquer les biens des abbayes et de donner un libre cours à leurs passions ; derrière ces chefs, marchait une armée d'hommes sincères, animés d'un ardent désir de leur salut et que désolaient les abus réels de l'Eglise romaine (i).
La victoire officielle de l'Eglise catholique par la conversion de Henri IV n'avait pas ramené l'ordre et opéré du même coup cette réforme que tous les catholiques désiraient. Les esprits et les cœurs, après cette longue et sanglante période de guerres religieuses, étaient presque redevenus païens. Le chancelier du Vair composait ses dialogues où l'on ne trouve pas un mot de résignation chrétienne, pas un regard vers le Christ. La science catholique avait eu raison de la science protestante ; mais rien ne faisait jaillir les sources de la piété, sans laquelle il n'y a pas de véritable esprit chrétien. Le renouveau qu'avait opéré le mysticisme élevé de sainte Thérèse ne pouvait atteindre le grand nombre des chrétiens. Les cloîtres ne peuvent être qu'une exception, et la sainteté appartient à tous.
I. Cf. Baudrillart, La France cliréliciinc a travers l'Iiisloirc, in-iS, Taris, IMon, 1895, P- 347-
LA DIKILCTION AU XVII" SIÈCLE t^
Aimer Dieu, souffrir pour Lui, pratiquer les vertus, chacun peut le faire sans manquer aux devoirs de sa condition sociale. Saint François de Sales voulut le faire comprendre aux catholiques de son temps ; il réussit.
François de Sales passa la première partie de sa vie dans l'apostolat; en 1602, il vint à Paris soutenir un procès de son évêque. Il connut les chrétiens et les chrétiennes d'élite, dont Mme Acarie était le centre. Cette femme et ses amies ne songeaient pas, comme d'autres, à faire de grandes choses, mais à faire parfaitement les petites. Elles eussent aimé le cloître; leurs premiers devoirs étant ceux de la famille, elles cherchaient à vivre dans le monde d'une vie qui ressemblât à celle de leurs rêves.
Le génie de François de Sales se transforma ; il renonça à la controverse et comprit la puissance de la pieté, tant pour redonner aux catholiques la vie religieuse que pour ramener à l'Eglise les protestants de bonne foi, avides de l'amour du Christ. Mme Acarie fit comprendre à François les fruits de cette a humble, basse, mais solide piété », qui, loin d'éloigner du monde « forme un homme pour le monde y> . L'évêque sut bien vite, par l'inspiration de Dieu, saisir cette nouvelle voie.
Beaucoup des écrits de François de Sales s'adressent aux religieuses. \J Introduction à la vie dévote est le code de religion des personnes du monde ; du cloître au monde, le pieux évêque ne change pas ses principes. C'est la même sagesse.
L'âme chrétienne n'a besoin que d' « avoir l'esprit juste et raisonnable » ; pourquoi mortifier le corps quand il faudrait corriger l'esprit ? La dévotion est faite pour tous les états. Le vrai dévot sait causer, jouer, danser même. « La condescendance, comme surgeon
de la chanté, rend les choses indifférentes bonnes, et les dangereuses permises. Elle ôte même la malice à celles qui sont quelque peu mauvaises. » Si le dévot fait comme tous les hommes, il agit par des principes tout différents. Il veille sur son cœur et sur ses sens, il combat l'amour-propre, principe de tout mal, il supporte les misères de la vie. Quelle bonne philosophie nous enseigne François ! Comme il nous encourage à supporter les ennuis de la vie, en nous rappelant leur valeur pour notre perfection : « Ce mal de tête, ce mal de dents, cette fluxion, cette bizarrerie du mari ou de la femme, ce cassement d'un verre... bref, toutes ces petites souffrances, étant prises et embrassées avec amour, contentent extrêmement la bonté divine, laquelle, pour un seul verre d'eau, a promis la mer de toutes félicités (i). » Il faudrait tout citer, tant sont nombreuses les pages charmantes dans lesquelles la plus sage prudence n'a de comparable que l'esprit chrétien le plus profond.
Saint François de Sales fut à la mode pendant son séjour à Paris, et beaucoup de femmes ne vinrent le voir que pour s'en vanter.
D'autres âmes plus nobles et plus courageuses lui découvrirent leurs pensées. Certaines songeaient aux actions d'éclat. Sainte Thérèse ne leur suffisait pas; elles lisaient avec ardeur les livres de piété les plus extraordinaires, elles ne rêvaient que visions, possessions, extases. L'esprit, avide de progrès, ne se supportait pas lui-même, et s'il se rencontrait des sécheresses, des adversités, l'âme se croj^ait perdue.
François sut porter remède à ces troubles et rétablir le calme dans ces consciences, en faisant connaître et aimer la véritable piété. Avec un jugement d'une rectitude incomparable, il distinguait les excès de l'imagi-