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Villemain, Notice sur Fénelon

tique doit être étroitement unie à la vertu. La vertu fait les bons citoyens et les bons princes, protège le pouvoir contre les séditions et les crimes, assure la liberté des peuples, règle d'une façon équitable et solide les rapports entre les nations. Si les peuples et les rois croient pouvoir affranchir la politique de la morale, les rois, esclaves de leurs passions, rêvent une tyrannie sans limite et sans frein; les peuples, courbés sous un joug de fer, s'abrutissent dans la servitude ou méditent des révolutions violentes.

Le professeur n'abandonna jamais la formation du cœur. Il vaut mieux avoir une bonne règle de conduite ^ que de savoir calculer la parallaxe du soleil. Conscience vaut mieux que science. Il ne faut cependant rien exagérer. Fénelon savait la nécessité de l'étude et ses bienfaits pour la direction de la vie, comme pour endormir nos douleurs ; il s'appliqua par tous les moyens à rendre l'étude attrayante. Le « petit Louis » s'en souviendra et, plus heureux que son père, il reprendra ses livres.

Il fait de la métaphysique et de la morale, il compose même quelques petits traités. Ces passe-temps valaient bien, je pense, pour l'hygiène du corps et de l'àme, les joyeux bals de Versailles et les fêtes mondaines sur le bassin de Neptune.

Il ne faudrait pas croire qu'on cherchât à faire du futur héritier du trône un homme de lettres, plus occupe de littérature que de gouvernement. Tout en développant son esprit, Fénelon n'oubliait pas qu'avant tout un prince doit être un homme d'action, aussi robuste de, corps que ferme de volonté (i).

C'était un roi qu'il se proposait de former et non un

1. Lire dans la correspondance de Fi'nelon (Œ. C"., VU, p. 510) le Règlement de vie des jeunes princes, rédigé par le marquis de Louville, d'après ses inspirations.

savant. Si le duc de Bourgogne s'adonna plus qu'il n'était nécessaire à des spéculations qui l'éloignaient de ses devoirs d'Etat, ce ne fut pas la faute de ses maîtres, mais de son ardent esprit qui ne connaissait point de mesure aux choses qui lui plaisaient.

Le duc de Bourgogne avait quinze ans, Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambrai. C'était beau : cent mille livres de rente, prince de l'Empire, duc de Cambrai ; mais les joies du cœur sont préférables au miroitement de la gloire. Il fallait quitter Versailles, non pas ces colonnes sculptées, ces jardins fleuris, ces lambris dorés, mais ces amis qu'il préférait à tout, et surtout cet enfant royal, devenu si beau, l'héritier du trône, l'espoir de la France. Les Canons, alors comme aujourd'hui, permettaient aux évêques de quitter leurs diocèses trois mois par an. Louis XIV le laissant précepteur du duc de Bourgogne, Fénelon pourrait ainsi venir à la Cour. Il demeura l'âme de ceux qui continuèrent l'éducation du petit-fils du roi.

Puis vint un jour (j[6g7), oii Fénelon fut chassé : le mot est dur, il est tristement vrai. Le duc de Bourgogne, pour sauver son maître, embrassa les genoux de Louis XIV. Dans la tendre émotion d'un cœur jeune, sensible et vertueux, il offrit, pour garant des théories de son pieux professeur, la pureté des maximes que lui, son disciple, avait apprises à son école. Le roi fut touché de ce dévouement naïf et généreux, mais il fut inflexible. Quand on apprit au jeune prince que la doctrine de Fénelon était condamnée : « Celle qu'il m'a enseignée, s'écria-t-il, ne le sera jamais (i). »

i. Lettre de Chantérac à l'abbé de Beaumont, 18 avril 1699.

276 FILNELON DIRIXTEIR DE CONSCIENCE

Après la divulgation du Télémaque, Louis XIV irrité,

raya lui-même Fénelon de la liste des officiers de sa

maison et donna l'ordre à la ])olice de surveiller toutes

ses démarches. Ses lettres furent interceptées et enfin la

correspondance entre le duc de Bourgogne et le maître

fut interrompue. L'âme aimante de Fénelon fut brisée

par cette déchirante séparation. Et puis le silence ! plus

de nouvelles de ce cher « petit prince » ! ne plus voir

ce doux regard, transfiguré par le rayonnement de son

àme ! ne plus entendre le son de sa voix ! L'archevêque

(^n'assista même pas au mariage du duc de Bourgogne

Vavec la jeune Adélaïde de Savoie ! 1698). Ce fut cruel,

^'et nous ne comprenons pas la raison d'une telle

rigueur. -

L'affection et la reconnaissance du prince accompagnèrent l'illustre exilé. Fortis 7ti mors dilectio : sentiment touchant en lui-même , glorieux pour le maître, honorable pour l'élève, et qui en dit plus peutêtre que tous les éloges sur les mérites de Fénelon et - sur le cœur du prince.

Après un silence de quatre ans, le 22 décembre 1701^ le jeune prince prit courage, et mit une lettre de samain dans le paquet que les amis de Versailles trouvaient moyen de faire passer secrètement à Cambrai.

« Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai" demeuré depuis quatre ans. J'ai souffert bien des maux depuis ; mais un des plus grands a été celui de ne pouvoir point vous témoigner ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs au lieu d'en être refroidie, je pense, avec un vrai plaisir, au temps où je; pourrai vous revoir, mais je crains tiue ce temps ne soit encore bien loin. 11 faut s'en remettre à la volonté de Dieu, de la miséricorde ducjucl je reçois toujours de nouvelles grâces. Je lui ai été plusieurs fois bien

infidèle depuis c^ue je ne vous ai vu ; mais il m'a fait toujours la grâce de me rappeler à Lui, et je n'ai, Dieu merci, point été sourd à sa voix. Depuis quelque temps, il me parait que je me soutiens mieux dans le chemin de la vertu : Demandez-lui la grâce de me confirmer dans mes bonnes résolutions, et de ne pas permettre que je redevienne son ennemi, mais de m'enseigner lui-même à suivre en tout sa sainte volonté. Je continue toujours à étudier tout seul, quoique je ne le fasse plus en forme depuis deux ans, et j'y ai plus de goût (]ue jamais ; mais rien ne me fait plus de plaisir que la métaphysique et la morale, et je ne saurais me lasser d'y travailler... Je ne vous dirai point ici combien je suis révolté moimême contre tout ce qu'on a fait à votre égard, mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu et croire que tout cela est arrivé pour notre bien... Adieu, mon cher archevêque, je vous embrasse de tout mon cœur, et ne trouverai peut-être de bien longtemps l'occasion de vous écrire. Je vous demande vos prières et votre bénédiction ' i).

« Louis. »

Ces beaux sentiments furent comme une nuée bienfaisante, venant rafraîchir une terre longtemps desséchée par le vent cruel de l'ingratitude et de l'injustice des hommes. Fénelon répondit par une longue lettre toute spirituelle dont voici quelques extraits. Remarquons, une fois pour toutes, qu'il n'est question, dans les lettres de Fénelon, que de ce qui regarde le jeune prince ; il oubliait tout pour ne penser qu'à l'intérêt de celui qui se confiait avec tant d'abandon : « Jamais rien ne m'a tant consolé que îa lettre que j'ai reçue. J'en rends grâce à celui qui peut seul faire dans les coeurs

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