I. Cf. Taint', L'ancien Réginw
Le chapitre sur l'armée témoigne d'une singulière souplesse d'esprit : un vieil archevêque, nourri dans les études théologiques et littéraires, indique en quelques traits toute une organisation militaire nouvelle, qui ressemble par quelques côtés à celle des Etats militaires modernes. Il a compris que la « supériorité d'armée », le nombre allait devenir, chaque jour, d'une importance plus grande dans les guerres futures.
Son économie politique a quelque chose de libéral : « La France est assez riche, si elle vend bien son blé, huiles, vins, toiles, etc. Ce qu'elle achètera des Anglais et des Hollandais sont épiceries et curiosités nullement comparables : Laissez liberté. » N'est-ce pas curieux de voir Fénelon se ranger d'avance parmi les partisans du libre échange, qui n'élait pas encore inventé en théorie, en disant, avant tous les économistes, que la France est assez riche, si elle vend bien ses blés. C'est presque le principe fondamental que posent les partisans de la liberté absolue, lorsqu'ils disent que chaque nation a sa richesse particulière qu'elle doit développer exclusivement ?
Que serait-il arrivé si Fénelon fut devenu premier ministre ? L'archevêque de Cambrai dans le gouvernement de son diocèse montre combien il possédait, avec les vertus du pontife, les (jualités et les talents de l'administrateur : « Après avoir lu de près ses écrits- ]:)olitiques, dit M. Brunetière, il est impossible de méconnaître qu'il y eut positivement en lui des parties de l'homme d'Etat et il n'eût pas été un ministre médiocre. »
De la part d'un écrivain qui n'aime pas Fénelon, ces paroles doivent répondre à quelque réalité (i).
I. Le même écrivain, rtnclant c<)iii|ite dans la Revue des Deux- Mondes du beau livre de M. Emmanuel de Broglie, Féuelon à Cam-
j Chimérique : c'est le mot de Louis XIV qu'on répète, sans quelquefois le comprendre. Dire à un roi toutpuissant, fier de ses conquêtes, adulé paroles flatteurs, trompé par les courtisans, isolé du peuple dont il n'entend pas les plaintes sourdes, confiant dans son étoile, entouré de toutes les gloires, chanté par les poètes, exalté par les prédicateurs de sa chapelle; dire à ce roi, devenu l'idole de la France et l'effroi de l'Europe, que la patrie penche vers sa chute et qu'il est temps de veiller à la sécurité de la nation : qui que vous soyez, vous ne serez jamais qu'un chimérique. Fénelon le fut pour Louis XIV ; il ne saurait l'être pour nous. Bossuet est mort sans avoir eu le moindre doute sur la perpétuité de la monarchie absolue, dont il s'était fait d'instinct le théoricien. Fénelon, plus perspicace, a vu la rnachine.se détraquer. Voulant en réparer les ressorts, ou tout au moins en signaler les parties faibles, il s'est attiré les foudres royales.
Pour mieux juger, il faut remonter à ce fameux projet de « Lettre à Louis XIV », écrit avant 1695. Nous hésitons à parler de cette lettre, car les critiques étant d'accord sur ce fait qu'elle ne fut pas envoyée, elle demeure un projet qu'il eût revu et corrigé, s'il eût voulu lui donner la publicité : il avait trop le sens de la délicatesse pour être blessant à ce point, même sous le voile de l'anonymat. Il est étonnant qu'on veuille juger le caractère de l'auteur par ces quelques pages, écrites à l'écart, sans ordre, sur un carnet intime. j Un soir, exaspéré par toutes les fautes de cette Cour frivole, enivrée d'une gloire factice, il se retira dans sa chambre, triste et pensif; il rêvait une France belle, fière, chrétienne, maîtresse des nations, et voilà qu'elle
brai, félicite l'auteur d'avoir réfuté victorieusement l'accusation de chimérique, si souvent reproduite contre Fénelon. « Les écrits politiques de Fénelon, dit-il, témoignent d'un remarquable sens pratique. »
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commence à descendre, sous des dehors brillants, des hauteurs qu'elle avait gravies avec Charlemagne, saint Louis, HenrLJV, Louis XIII; il écrivit ces pages, d'une vérité effrayante et d'une réaUté terrible, sans haine ni colère, avec une douleur et une tristesse profondes : a Tous vos ministres ont renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat pour faire monter jusqu'au comble votre autorité. On n'a plus parlé de l'Etat, ni des règles : on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir ; on vous a élevé jusqu'au ciel... Vos peuples meurent de faim; la culture des terres est presque abandonnée, tous les métiers languissent, tout commerce est anéanti. La France n'est qu'un grand hôpital. Les magistrats sont avilis et épuisés... C'est vous-même qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains ; et personne ne peut plus vivre que de vos dons... Le peuple, qui vous a tant aimé, commence à perdre l'amitié et la confiance, et même le respect. Vos victoires ne le réjouissent plus ; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. »
L'écrivain renferma ces feuilles dans son tiroir, décidé à ne pas s'en servir. Plus tard, un ami trop fidèle à cette belle mémoire, crut devoir livrer au public ces notes secrètes, et les modernes critiques s'en servent pour juger le maître, comme si les dix volumes in-folio des œuvres de Fénelon ne suffisaient pas. Alors, il faudra prendre, dans l'atelier d'un peintre disparu, les tableaux à demi coloriés; chercher dans la maison d'un sculpteur, à jamais endormi, les marbres à peine ébauchés, pour mieux apprécier les artistes qu'on regrette : mais (jui ne connaît leurs exigences avant de mettre au jour lui marbre, une toile, une poésie ? Si Fénelon n'a pas publié cette lettre, c'est cju'il la considérait comme une expression
incomplète ou exagérée, au moins dans la forme, de sa pensée; il n'avait pas mis la dernière main à son écrit. Quoi qu'il en soit, l'homme qui écrivait ainsi voyait les choses, comme on les vit à la fin du régime et surtout du siècle suivant. Il devançait la terrible leçon que l'histoire allait donner aux rois. Peut-être de telles vérités, entendues à temps, eussent pu conjurer la destinée. Si tous les évèques et directeurs de conscience avaient fait entendre au roi ces dures et salutaires vérités, bien des malheurs eussent été épargnés à la France. Qui parlera aux rois, si les représentants de Dieu se taisent ?
Fénelon a vu plus tôt que personne le mal du despotisme. L'éclat du grand règne ne l'a pas étourdi. Une telle clairvoyance, à la Cour même, et au milieu du plus grand éblouissement, n'était pas d'une âme médiocre. Les réformes projetées par Fénelon eussent peut-être sauvé le trône. Le peuple, même à la fin du règne de Louis XIV, aimait ses rois, et la monarchie avait encore assez de force et de prestige, pour se transformer ellemême et opérer, avec une sage lenteur, des réformes qui lui auraient épargné la catastrophe de 1793. La petite partie chimérique, qu'on trouve dans ces vues politiques, fût restée à l'état idéal devant les nécessités de la réalité, et tout le bien pratique, qui est immense, eût été accompli. Viser au parfait n'est pas l'indice d'un esprit chimérique. Nous pouvons rappeler ici ce que Fénelon disait lui-même de son traité de l' Edîication des Filles : « Je prévois, dit-il, que ce plan d'éducation pourra passer, dans l'esprit de beaucoup de gens, pour un projet chimérique, mais je prie de considérer que, quand on entreprend un ouvrage sur la meilleure éducation qu'on peut donner aux enfants, ce n'est pas pour donner des règles imparfaites : on ne doit pas trouver mauvais qu'on vise au plus parfait dans cette , recherche. »
2(K) FEXELON DIRECTEUR DE CONSCIENXE
Pour être complet, il faudrait parler des Lettres et des Mémoires de Fénelon, sur les affaires de la succession d'Espag-ne. Il ne s'ag^it plus de plans généraux, de réformes futures, mais bien de faits quotidiens. Il donne son avis avec beaucoup de précision et de fermeté. C'est une politique pratique, trop pratique, on serait tenté de le dire : car, dans les moments désespérés, il veut la paix et la paix à tout prix. C'est Louis XIV qui a été chimérique et il a eu raison. Il a sauvé la France, sans la laisser humilier. vSon mémoire au duc de Beauvilliers, en 1701, Sur les moyens de prévenir la guerre, contient des vues sages, habiles et bien informées.
En résumé, Fénelon appartient à cette école qui fait passer les principes avant les intérêts, et qui rendrait à jamais impossibles, parmi les hommes, les révolutions violentes, en les prévenant sans cesse par ces révolutions pacifiques et g-lorieuses qui font avancer les sociétés dans le progrès, par la seule puissance de la vérité mieux connue et de la justice évangélique plus abondamment pratiquée.
Ovi trouver l'esprit chimérique de Fénelon, puisc}u'il n'existe pas dans ses moyens d'action en Saintonge (i), ni dans son traité ^'Education des Filles (21, ni dans ses Lettres spirit^ielles (3), ni dans ses vues politiques ? On pourrait répondre, tant l'histoire a démenti l'imprudente parole de Louis XH"", qu'il était dans le roi plus encore que dans l'archevêque. Nisard, en voulant détruire une légende, en a créé une autre.
1. ■■ Ces Lettres ne renferment que des conseils d'un esprit pratique et tout à fait exempt d'illusions. . Trouslé, II, ch. i.
2. Tous les critiques sont d'arcord. Cf. Nisard, Crouslé, Faguet.