‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 196 sur 250 · I. Œ. C, vu, p · texte numérisé non relu

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quand vous en verrez la nécessité, et que vous trouverez des voies absolument sûres. »

La campagne se termina par la reddition de Lille. La frontière était ouverte. La France paraissait près de succomber. Le cruel hiver de 1709 gela les blés dans le Nord, les oliviers dans le Midi. Une horrible famine, les révoltes des provinces poussèrent la détresse à la dernière limite. Tout travail avait cessé, les hôpitaux se remplissaient de malades , le roi était calomnié dans des pamphlets, ses laquais mendiaient aux portes de Versailles, et Mme de Maintenon mangeait du pain d'avoine. Un cri sortait de toutes les bouches : a La paix et du pain. »

A Cambrai, Fénelon donnait du pain; c'est alors qu'il écrivit aux amis de Versailles ses fameux Mémoires sur la nécessité de la paix.

Devant les souffrances de son peuple, Louis XIV fit taire son orgueil et envoya Torcy à La Haye demander la paix aux Provinces Unies. Torcy ne put rien obtenir. Le Triumvirat implacable savourait le plaisir d'humilier le roi de France. On posa comme ultimatum à Louis XIV de rendre l'Alsace et Strasbourg, de céder Lille et Tournay, enfin de s'unir à la coalition pour renverser Philippe V. En apprenant ces conditions, le roi justifia, par sa fermeté, le surnom de Grand. Dans une lettre magnifique, adressée aux évêcjues et aux paroisses, il prit la France à témoin de sa bonne volonté : « J'ai fait voira l'Europe, disait-il, que je désirais la paix ; je suis persuadé que mes peuples refuseraient de la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l'honneur du nom français. » La France répondit à cet appel : le patriotisme et la faim permirent de recruter cent mille hommes. Le roi les confia à Villars. L'héro'ique défaite dc]\lalphu|uet laissait les choses au même point. Louis XIX'' eut la grandeur de s'humilier de nouveau.

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Le maréchal crUxcllcs et l'abbé de roli L;nac se rendirent en Hollande pour implorer la paix. A peine daigna-t-on les écouter. Les Hollandais exigèrent l'engagement du roi d'oblii^er « avec ses seules forces et dans le terme de deux mois » , son petit-fils à céder l'Espagne et les Indes. « S'il faut faire la guerre, s'écria Louis XIV, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants. » Uxelles et Polignac quittèrent la Hollande en protestant, devant l'Europe et devant Dieu, contre des conditions si dures. Dieu nous en réservait de meilleures.

La victoire deVillaviciosa venait de sauver l'Espagne. L'empereur Joseph P'" mourait, et son successeur, l'archiduc Charles, était le rival de Philippe V dans la succession d'Espagne. L'Angleterre ne pouvait permettre à l'empereur Charles VI de réunir à l'héritage autrichien l'héritage espagnol, sous peine de rompre l'équilibre européen. En même temps, lady Marlborough encourait la disgrâce de la reine Anne, et sa chute entraînait celle de son mari. Les tories succédaient aux ^vhig^, le parti de la paix arrivait au pouvoir. Le 8 octobre, Le Baillif signait à Londres les préliminaires de la paix.

Cependant la Hollande, l'Autriche et l'Empire continuaient la guerre. Le prince Eugène arrivait sur Paris. Il fallait tenter un suprême effort ; Louis XIV manda Villars à Marly pour lui ordonner de livrer bataille, et si l'armée était vaincue : a Je compte, dit le roi, aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurai de troupes, faire un dernier effort avec vous, périr ensemble ou sauver l'Etat, car je ne consentirai jamais à laisser approcher l'ennemi de ma capitale. » Le vieux lion blessé fit reculer les chasseurs. La victoire de Villars sauva la France. C'était la paix que le canon de Denain annonçait à l'Europe.

Fénelon apprit, au mois d'avril 1711, comme toute la France, coup sur coup, la nouvelle de la maladie, puis de la mort du fils unique de Louis XIV, « Monseigneur », à l'âge de quarante-quatre ans(i). C'était le coup de théâtre le plus inattendu, la péripétie la plus émouvante qui pût v^enir troubler la vie de l'archevêque de Cambrai. D'un jour à l'autre, tout changeait de face, et le duc de Bourgogne passait au premier rang ; encore quelques années, quelques mois peut-être, et le petit prince serait maître de ce pouvoir royal auquel il se préparait avec tant de soin. Quelle secousse pour une âme aussi passionnée ; quel coup du sort ! Les ennemis de l'archevêque atterrés se taisaient. Fénelon apercevait la terre promise, il continua son œuvre ; l'avenir brillant ne lui causa pas un moment d'éblouissement.

Mais ici nous avons à discuter une question délicate. Nous avons vu, dans la correspondance échangée pendant la guerre de succession d'Espagne, les réprimandes et les conseils que l'archevêque de Cambrai envoyait à son ancien élève. Nous avons remarqué avec quelle hardiesse et quelle franchise il lui reproche sa timidité, son manque de courage, sa piété étroite et trop méticuleuse, son air renfermé. Il a le « cœur déchiré de ces bruits, -un peu justifiés, il faut l'avouer et s'étonne d'entendre pareilles plaintes ; il ne reconnaît plus son petit prince. Qui donc avait rendu le duc de Bourgogne ainsi faible et irrésolu ? qui donc lui adonné

1. Lire <i:ins les Mémoires dt- Saint Simon (V, p. 427 et suiv.), la peinture de l'aspect du palais de Versailles, à l'agonie et à la mort lie » M<jnseigneur ». Ce sont des pages immortelles qu'on se rappelle toujours.

cette piété monacale ? qui l'a rendu incapable de prendre une décision, de donner des ordres?

Les critiques vont répétant, en se copiant les uns les autres, que Fénelon est l'auteur de ce caractère flegmatique, incapable d'énergie, sans apporter une preuve, un texte, la plus petite phrase qui s'accordât avec cette appréciation. Ne pouva.nt pas trouver le fâcheux directeur de cette conscience délicate, on le rend responsable des défauts, qui le surprenaient lui-même si fort dans l'élève devenfmt grand.

« Ce fut un beau temps pour Fénelon que l'année qui sépara les morts des deux dauphins. Cambrai éclipsa Versailles : Fénelon se sentait toucher au but, au ministère. Un vieux roi de soixante-dix ans l'en écartait encore pour quelques jours : il était sur de son élève. Cet indomptable, cet orgueilleux, ce féroce, il l'avait ^ maté à force de douceur impérieuse et flegmatique, il avait brisé en lui tous les ressorts de la volonté ; il l'avait jeté dans la piété austère, étroite , formaliste ( i ). . . » — « Elle (l'àme) se rendit enfin, cria grâce ; elle était ^domptée, disons le vrai mot, elle était anéantie 12). » Les contemporains, étonnés d'abord, ravis du merveilleux résultat de l'éducation du duc de Bourgogne, résultat qu'ils attribuaient avec raison à l'archevêque de Cambrai, lui attribuèrent également cette faiblesse de caractère. La dévotion du prince, c'était la dévotion de Fénelon. Ils ne s'imaginaient pas que c'était précisément la direction opposée que lui envoyait le pieux abbé ; ils ne lisaient pas cette belle correspondance qui s'échangeait de l'un à l'autre; ils n'avaient pas encore entre les mains ces lettres de direction,

1 . tansoû^ Histoire de la Liitéraiure française, p. 606. — J'arrête ici la citation. M. Lanson ajoute : « Dans les pratiques de moine imbécile. » Je ne sais pas ce que cela velit dire.

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