P. Albert, xyii' siècle
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si pratiques et si pleines de sens de la vie, adressées à Chevreuse, au vidame d'Amiens, à Mme de Gramont ; ils ne connaissaient pas la largeur d'esprit, la conscience droite, les vues élevées de l'abbé ; la seule querelle du Quiétisme servait de base à leur jugement. Nous pouvons mieux apprécier la formation du duc de Bourgogne, et rendre à chacun sa part de responsabilité.
r ' Fénelon voulut former un roi sage, pieux, actif, courageux, un mélange de saint Louis et de Henri IV. On sait comment il changea cette nature terrible, déployant une ardeur et une fécondité d'invention dont on est émerveillé. Douceur et force, louanges et critiques sanglantes, tendresses prodiguées, humiliations, intérêt toujours renouvelé, appel incessant à toutes les passions nobles pour tuer les autres, il n'est pas possible de pousser plus loin la circonvallation d'une àme.
^ Ces sages intentions furent déjouées parla force du naturel du jeune prince, privé de son admirable tuteur, et surtout par la direction étroite du duc de Beauvilliers.
Jamais Fénelon ne pensa à faire du duc de Bourgogne un dévot mesquin, un esprit timoré; il avait pour lui des ambitions plus hautes, Louville nous rapporte que l'éducation religieuse des princes était « répandue sur le tout » et (ju'on songeait bien plus à les rendre chrétiens par les sentiments vertueux qu'on leur inspirait que par des ])ratiques extérieures et pénibles. » Le marquis de Louville avait saisi à merveille les principes et la méthode del'émincnt directeur.
Ennemi de la superstition, dédaignant la dévotion méticuleuse, craignant le rétrécissement d'esprit et la sécheresse qu'amènent les praticjues minutieuses où le
■ sentiment n'entre pour rien, n'estimant pour un culte
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véritable et salutaire cjue l'amour de Dieu et rap[)lication à se le rendre présent, il ne dut pas entreprendre de plier l'esprit de son disciple à une forme de religion timide, mécanique et trompeuse. C'était le cœur même cju'il cherchait à gagner à la piété, qu'il aurait voulu remplir, pénétrer, inonder de cet amour dont son propre cœur était transporté. Au moyen de cet amour, il se flattait d'élaro-ir le cœur, de le dilater et de communiquer à l'esprit la sérénité et la joie dans la dévotion la plus profonde. Le principal exercice de piété qu'il recommande, c'est l'oraison. « Au nom de Dieu, que l'oraison nourrisse votre cœur, comme les repas nourrissent votre corps.. . Cette vue courte et amoureuse de Dieu ranime tout l'homme, calme ses passions, porte avec soi la lumière et le conseil dans les occasions importantes, subjugue peu à peu l'humeur, fait qu'on possède son àmt en patience, ou plutôt qu'on la laisse posséder à Dieu... Ne faites point de longue oraison; mais faites-en un peu, au nom de Dieu, tous les matins, en quelque temps dérobé. Ce moment de provision vous nourrira toute la journée. Faites cette oraison plus du cœur que de l'esprit, moins par raisonnement que par simple affection : peu de considérations arrangées, beaucoup de foi et d'amour (i). »
Comment une telle discipline pouvait-elle rabaisser et étouffer l'esprit du prince? Cette pensée ne peut venir à l'esprit du lecteur qui a déjà entendu les conseils de Fénelon dans les chapitres précédents. Cependant nous savons ce qui arriva.
La timidité, la défiance de soi-même, qui vinrent remplacer les explosions de colère d'autrefois, n'étaient pas faites pour un fils de roi destiné à commander aux hommes. Se défiant trop de lui-même, gêné, contraint
I. (E. C\, VII, p. 232. — Voyez encore cette belle lettre déjàcitée ailleurs sur VAiiw:i7' de Dieu. Œ. C, VU, p. 232.
en public, le jeune prince se renferma de bonne heure dans une attitude silencieuse qui n'était pas exempte de gaucherie, et avait, comme dit Saint-Simon, un je ne sais quoi de pincé qu'on ne comprenait pas. Dans son intérieur, il était d'une graieté un peu enfantine, qui n'était pas mieux jugée que sa réserve au milieu de la Cour. Passionné et extrême en tout, il poussa l'esprit de religion jusqu'au scrupule. Ces inclinations se développèrent surtout après le départ de Fénelon. Le duc de Beauvilliers, sans le savoir et avec les meilleures intentions, favorisa ces travers d'esprit qui, chez un roi, deviennent funestes en tout. Les défauts, que Fénelon reproche sans cesse dans la correspondance de la guerre de succession d'Espagne, sont précisérnent ceux que les historiens remarquent dans Beauvilliers : timidité, attitude silencieuse et solitaire, naturel scrupuleux et timoré, faiblesse, manque d'initiative, piété sombre. Quoi d'étonnant que le duc de Bourgogne, privé de l'appui de son précepteur, ait succombé Là où d'instinct il penchait déjà.
Nous ne dirons rien des qualités du duc de Beauvilliers ; nous avons vanté en lui la simplicité, la droiture,
/ la raison. Saint-Simon, qui l'a connu, fait son éloge en maint endroit, tout en notant d'un trait vif, dans les fameux portraits qu'il a laissés de lui, ce qui manquait à cet homme de caractère et de haute valeur.
î D'abord, c'est cet air fort sérieux et « concentré f qui frappe le plus : puis la « crainte du roi », sa timidité, son amour de la « solitude ». — « Le ministère, la politique, la crainte trop grande du roi, augmentèrent encore cette attention continuelle sur lui-même, d'où naissait un contraint, un concentré, diraî-je même un pincé, qui éloignait de lui, et un goût tle particulier très resserré, et de solitude qui convenait peu à ses emplois... Sa crainte du roi, celle de se commettre, ses
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précisions, engourdissaient trop son désir sincère de servir ses amis... Etantàrarmée,àunepromenadeduroi, dans laquelle il servait, il marchait seul un jour un peu en avant ; quelqu'un le remarquant se prit à dire qu'il faisait sa méditation (i). » Sa piété était angélique, sa dévotion grande (il communiait deux fois par semaine), ce qui ne l'empêcha pas, quoi que puissent dire les esprits forts de ces habitudes « monacales », d'être à la hauteur de toutes les tâches qu'il a successivement acceptées sans les avoir recherchées.
Fénelon connaissait bien Beauvilliers ; sa correspondance est remplie de la critique bienveillante de ses défauts de caractère, qui déteignaient sur le naturel du duc de Bourgogne : « Le bon duc surmonte autant qu'il peut sa timidité naturelle (2)... Le duc de BeauviUiers n'est pas en état de vous élargir, étant lui-même trop étroit (3)... Ne vous reposez point sur le bon duc de Beauvilliers pour cultiver le P. P. (Petit Prince), mais faites-le vous-même simplement, dans toutes les occasions, et suivant toute l'ouverture que Dieu vous en donnerar~(4). » .Dans sa fameuse lettre anonyme à Louis XIV, il ne craignait pas de dire, dans un excès de langage qui ne peut se comprendre que si l'on ne voit dans cet écrit qu'un simple projet : « Votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins Mme de M. et M. le duc de B. devraient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper, mais leur faiblesse et leur iiini^itéXo.'s, déshonorent et scandalisent tout le monde (5). »
Il semble que nous venons de redire les défauts, tant reprochés au duc de Bourgogne ; si l'on songe que lui et le duc de Beauvilliers ne se quittèrent jamais,
T. Saint-Simon, VII, p. 117. — 2. Œ. C. VII, p. 289. Lettre de Chevreuse à Fénelon. — 3. Ibid., p. 226. Lettre de Fénelon à Chevreuse. — 4. Ibid., p. 292. — 5, Ibid., p. 513.
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on comprendra que la conduite de celui-ci ne pouvait g-uère différer des manières et des habitudes de celui-là.
Beauvilliei-s quittait rarement la Cour. Pourvu d'un lo«rement à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, il ne s eloig-nait guère de Louis XIV. Le duc de Bourgogne avait encore moins de liberté. Quelques visites à Meudon chez son père ; à Rambouillet chez le comte de Toulouse, quelques journées de chasse dans les plaines de Vincennes ou Alontroug-e motivaient seules de courtes absences. Ils étaient journellement en contact. L'intimité, créée entre eux par les fonctions de Tun, avait survécu à l'émancipation de l'autre, sans changer sensiblement de caractère : malgré la différence des rangs, il était resté chez l'un quelque chose de l'autorité du gouverneur, chez l'autre quelque chose de la soumission de l'élève. Quand Fénelon eut quitté la Cour, le duc de Bourgogne prit l'habitude de chercher auprès du « bon duc » conseil, direction, assistance : il appuyait avec confiance sa raison sur la sienne, sa conscience sur la sienne dans un ! épancheraent affectueux.
M. le marquis de Vogué a découvert au château de Saint-Aignan, antique demeure des lîeauvilliers, une centaine de lettres adressées par Louis de France à son ancien gouverneur (i). Cette correspondance met à nu l'àme du duc de Bourgogne et lémoigiie de l'influence qu'avait prise sur, lui le vieux gnuverneur; quoi d'étonnant cjue le prince, son grand admirateur, l'ait imité jusciue dans ces défauts de caractère qu'il pouvait bien prendre pour des cjualités de chrétien.
I. Le duc de Hourç^ogiie et le duc de BeauvUliers. I.etires inédites (t 7(1(1- 170H), p;ir le m;ir(iiiis di* \'o<^û(i. Paris, Pion, in-8, kjoo.
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En^i7oo, le duc de Bourgogne accompagna son ftèie le jeune Philippe V jusqu'à la frontière d'Espagne. Heauvilliers tomba malade et revint à Saint-Aignan où le fameux Helvétius le soigna. Le duc de Bourgogne lui écrit souvent, il le supplie de se soigner.jl a « besoin de lui » et le « bien de l'Etat » n'est pas moins intéressé à sa guérison que son propre « intérêt ». Quand il le sait guéri, il en est « ravi » ; il eût été au « désespoir de le perdre » ; néanmoins, si ce malheur était arrivé, il eût bien fallu « se soumettre à la volonté de Dieu », mais ce n'eût pas été « sans peine », Il ne dit rien de son voyage triomphal, ce sera pour Mme de Maintenon. Avec Beauvilliers, c'est son âme qu'il observe, qu'il interroge, qu'il ouvre : ses projets d'avenir, ses luttes avec lui-même, ses scrupules et ses résolutions pieuses. Le bon duc a remplacé Fénelon, il est devenu le directeur de conscience du petit prince, il l'a façonné à son image, il l'a rendu tel que l'archevêque de Cambrai ne reconnaîtra pas ses enseignements et les conseils de jadis.
Cependant la guerre avait appelé le duc de Bourgogne sur les champs de bataille. Il écrit à Beauvilliers, le 9 juin 1702, l'avant-veille de sa première bataille. Il s'est préparé au combat « en bon chrétien » et, sa conscience en repos, il se présentera sans crainte au péril : modeste et résolu, il prie Dieu d'écarter de sa pensée les tentations d'orgueil, aussi bien que celles de la laiblesse, et compte sur la protection divine pour soutenir « sa bonne volonté ». Le 26 août, il approche des sacrements en public, pour l'exemple, et marche ensuite au canon avec une parfaite « tranquillité ».
Avant de revenir de la campagne de 1703, il lui écrivait ses joies de revoir bientôt la jeune duchesse de Bourgogne, qu'il aimait passionnément. Il
dissimulait cette impatience au public, mais la laissait voir au confident de ses pensées. On en devine l'intensité aux scrupules mêmes qu'elle semble avoir éveillés dans sa conscience délicate, à l'insistance avec laquelle il invite son ami à joindre ses prières aux siennes pour obtenir de Dieu « la continuation de ses secours à l'ég-ard de ce qu'il y a de trop en lui sur ce chapitre (V ». Le dernier mot de sa dernière lettre, avant de quitter l'armée, révèle les mêmes troubles : « Je prie Dieu et vous le demande aussi qu'il me préserve des grandes dissipations, et de l'attache excessive aux créatures auxquelles je vais apparemment être exposé et dont je sens déjà les commencements (2). »
Après la défaite d'Oudenarde, les armées françaises suivirent l'ennemi auprès de Lille : « Nous marchons aux ennemis demain, et, dès que vous aurez reçu cette lettre, il faut redoubler les prières... L'armée est belle et d'une volonté merveilleuse, mais, Dieu merci, je ne mets ma confiance qu'en Lui, qui a permis, pour cela même, notre premier échec. Quoique je sois bien infidèle à Dieu, j'espère cependant, et me prépare du mieux que je puis, à ce temps qui sera fort sérieux et le dernier pour bien des gens... Je me remets de tout à Dieu..., il fera ce qu'il lui plaira (3). »
Voilà donc la transformation opérée par Beauvilliers, depuis le départ définitif de Fénelon. Avec de semblables dispositions, un naturel à tout exagérer, des avis d'un homme étroit, timide, timoré, scrupuleux même, personne ne s'étonnera de la conduite critiquable du jeune prince dans les campagnes de Flandre.
11 ne fallut rien moins que l'éiiergie, la vivacijLé extrême, les avertissements sévères, les reproches sanglants de l'archevêque pour sortir le jeune duc de cet
I. Lettre du lo août 1703. — 2. Lettre du 17 septembre 1703. — 3. Lettre du 2 septembre 1708.
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embarras enfantin et pour le montrer dione de l'éducation première qu'il avait reçue, digne des efforts du savant directeur pour former un roi.
Après avoir pleuré « Monseigneur » dans une lettre grave et sincère, adressée au nouveau dauphin (i), Fénelon comprit que le moment était venu d'agir et de parler. Les conseils sont plus fermes que jamais ; le prince doit maintenant se montrer, décider par luimême, sortir des minuties de la dévotion pour montrer au monde un chrétien au cœur large et simple \ « Le P. P. {dîic de Bourgogne) doit prendre sur lui plus que jamais pour paraître ouvert, prévenant, accessible et sociable. II faut qu'il détrompe le public sur les scrupules qu'on lui impute, qu'il soit régulier en son particulier, et qu'il ne fasse point craindre à la Cour une réforme sévère, dont le monde n'est pas capable, et qu'il ne faudrait même mener qu'insensiblement, si elle était possible, (Remarquons encore ce sens pratique.) Nous allons prier sans cesse pour lui, je demande pour lui un cœur large comme la mer. Il ne saurait trop s'appliquer à plaire au roi, à lui éviter les moindres ombrages, à lui faire sentir une dépendance de confiance et de tendresse, à le soulager dans le travail, et à lui parler avec une force douce et respectueuse qui croisse peu à peu. Il ne doit dire que ce qu'on peut porter. Il faut avoir préparé le cœur, avant de dire les vérités pénibles auxquelles on n'est pas accoutumé? Au reste, point de puérilités, ni de minuties en dévotion. On apprend plus pour gouverner, en étudiant les hommes, qu'en étudiant les livres (2). »
Les recommandations étaient devenues inutiles. Le jeune héritier du trône, dégagé de la gêne que lui imposait la défiance non dissimulée de son père, sortit enfin
1. CE. C, VII, p. 341.— 2. Ibid., p. 343. Cf. Id., p. 348, 10".
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de sa réserve ordinaire, et tout le monde fut étonné de voir un homme d'une vertu si rigoureuse, qu'on s'était plu à représenter comme enfoui dans une dévotion morose, déployer envers tous un mélange de dignité et de bienveillance, et tenir son rang sans hauteur ni faste. Ce fut pour la Cour attristée de Louis XIV un spectacle auquel elle n'était pas habituée. Il faut lire dans Saint-Simon (i) le récit de cette merveilleuse transformation ; jamais sa plume ne fut plus abondante.
La foudre éclata tout à coup dans cette brillante et sereine aurore. Le 12 février 17 12, la duchesse de Bourgogne meurt, le duc de Bourgogne succombe le 18; leur fils aîné les suit de près. L'édifice s'écroule, le rêve s'évanouit. La consternation publique ne peut plus se décrire (2). La mort, l'implacable mort enlève ainsi dans sa fleur le jeune homme devenu le dernier appui de ce grand roi qui penchait aussi vers la tombe. « Tous mes liens sont rompus... rien ne m'attache plus à la terre », s'écrie Fénelon en apprenant la fatale nouvelle, et il se tut pendant quelques jours... Perdre ainsi celui à qui il avait, depuis près de vingt-cinq ans, consacré tous ses soins, celui en qui il avait déposé les trésors de son âme et de son cœur, c'était perdre la meilleure partie de lui-même, c'était mourir par avance. Une fois de plus, tout disparaissait pour Fénelon. Ce fut, comme il le dit, le coup qui acheva de le faire mourir à lui-même, qui mit le sceau à cette œuvre du détachement chrétien à laqutille il travaillait si sincèrement depuis tant d'années, mais que la main de \T\cii seule peut porter à sa perfection.
Après quelques jours de silence, il écrivit au duc