‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 202 sur 250 · C'rouslé, I, p · texte numérisé non relu

C'rouslé, I, p

2. M. Fag-uet, rendant compte, dans la Revue Bleue (5 janvier i8()5), du premier volume de l'ouvrage de M. Crouslé, terminait son article par cette citation, et il ajoutait avec malice : . Si les hommes qui n'aiment pas Fénelon en pensent cela... »

322 FENELON UIRECTEUR DE CONSCIENCE

planer un doute sur les moyens par lesquels il s'est élevé et cite une lettre que lui adressa l'austère M. Tronson, « le prêtre, modeste par excellence, qui avait bien pénétré la modestie, savante de son disciple, et lui disait avec une frappante justesse le secret de ses habitudes ». — « Vos amis, lui disait- il, vous consoleront sans doute sur ce que vous n'avez pas recherché votre emploi; et c'est assurément un juste sujet de consolation et une grande miséricorde que Dieu vous a faite. Mais il ne faut pas trop vous appuyer là-dessus : on a souvent plus de part à son élévation qu'on ne pense ; il est très rare qu'on l'ait appréhendée et qu'on l'ait fuie sincèrement. L'on ne recherche pas toujours avec l'empressement ordinaire les moyens de s'élever ; mais l'on ne manque guère de lever adroitement les obstacles. » Ce sont là les tentations ordinaires de l'amour-propre le plus subtil. L'austère Sulpicien ne dit pas et ne pouvait pas dire que son disciple y eût succombé : rien ne le prouve. Nous savons au moins \ c^u'il n'avait pas j^echerckc son emploi.

, A la Cour, Fénelon ne tarda pas à jouir de la \A\xs grande faveur. Ayant pour lui l'estime et la confiance du roi, et exerçant le plus grand empire sur Mme de Maintenon, s'il avait été ambitieux, (jue n'aurait-il /^ pu obtenir? Il ne demanda jamais rien, même quand il fut dans une situation gênée. Il ne sut jamais faire le métier de courtisan. Ce fier gentilhonime, ce prêtre à la conscience inflexible, conserva toujours une attitude noble et digne en face d'un roi, accoutumé à l'obéissance tremblante.

Ambitieux ? lui qui dit au roi ses projets de réforme, qui critiquait le gouvernement présent, en exposant à son royal élève une théorie du pouvoir tout opposée à la théorie tki pouvoir absolu, qui enseignait que les rois sont faits pour les peuples et non pas les peuples pour

les rois. Vraiment Fénelon n'était pas habile dans ses projets !

Toujours fidèle à lui-même, sans jamais se départir de cette dignité et de cette hauteur de caractère qui font l'unité de sa belle vie, il supporte l'exil, sans amertume et sans découragement, ne faisant rien pour y mettre un terme. Hien plus, il n'oublie pas ce qu'il devait au roi et à la France. Du fond de sa province, il suit avec un intérêt passionné les affaires politiques. Ambition inassouvie! s'écrie-t-on. Comme si le patriote ne suffisait pas à expliquer son zèle ardent de conseiller auprès de ses amis de Versailles. On devrait au contraire le louer d'avoir voulu faire profiter son pays des lumières, dont il était si richement doué ?

Après la mort du duc de Bourgogne qui mettait fin à toute espérance personnelle, son zèle ne se montra ni moins ardent, ni moins actif. « Je donnerais ma vie, non seulement pour l'État, mais encore pour les enfants de notre cher prince », écrivait-il à Chevreuse, quelques jours après la terrible catastrophe.

Si Fénelon se tourna vers le duc d'Orléans, ce ne fut pas par ambition, ce fut encore par patriotisme. L'heure des rêves ambitieux était passée pour le vieil archevêque ; alors même que l'âge et son état de faiblesse ne les lui auraient pas interdits, une trop grande différence morale l'éloignait du futur régent, pour qu'il pût songer à occuper un jour auprès de lui une place, qui ne pouvait convenir qu'à Dubois. Les rapports que Fénelon eut avec le duc d'Orléans, par l'entremise de Saint-Simon, n'eurent d'autres résultats que de donner au savant prélat l'occasion d'éclairer ce prince sceptique et corrompu, et de lui prouver, dans ses Lettres sur la religion , l'existence de Dieu et ï'immortaITté de~' l'ài .e.

Cependant Fcnclon voyait disparaître un à un les amis de sa jeunesse et les compagnons de sa vie.

T.e plu:^ ancien et le plus dévoué, M. de Chevreuse, mourut le premier. La mort du duc de Bourgogne avait été pour lui un choc si terrible qu'il ne put s'en relever. L'ami pleura l'ami, mais emporté sur le soir de la vie dans les hautes régions, il écrivit à Mme de Chevreuse cette belle lettre empreinte d'une mélancolie si pénétrante : a Unissons-nous de cœur à celui que nous regrettons : il ne s'est pas éloigné de nous en devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins. Arrivé au port, il prie pour nous qui sommes encore exposés au naufrage. Il nous dit d'une voix secrète : Hâtez-vous de nous rejoindre. Les purs esprits voient, entendent, aiment toujours leurs vrais amis dans leur centre commun. Leur amitié est immortelle comme sa source. Les incrédules n'aiment qu'eux-mêmes; ils devraient se désespérer de perdre leurs amis. Mais l'amitié divine change la société visible dans une société de pure foi; elle pleure, mais, en pleurant, elle se console par l'espérance de rejoindre ses amis dans le pays de la vérité et dans le sein de l'amour même ( i). »

M. de Beauvilliers suivit de près dans la tombe le duc de Chevreuse. Ce dernier coup acheva de briser le cœur de Fénelon. Tout était fini pour lui désormais. 11 se sentait frappé ; la mort ne tarda pas à venir. Il garda jusqu'au bout son incessante activité, car il était de la race de ceux ciui meurent debout. Il ex[)ira le 7 janvier 1715; il avait sur-

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