Lettre du 12 septembre i6i(» à la Mère Angélique
Le sage directeur se met à penser que l'amour-propre pourrait bien être le principe de toutes ces tribulations : ce désir de la perfection n'est souvent que l'amour-propre déguisé. C'est le mal inconscient des plus saintes âmes ; « ce qu'elles prennent pour le désir d'une vertu plus grande n'est que la déception que cause à leur vanité la vue de leur faiblesse (i) ».
François, qui connaissait le cœur humain et qui savait que l'humilité est la base de toutes les vertus, rappelle à Mme de Chantai, qu'elle n'est qu' « une pauvre petite chétive veuve ». — « Aimez cette chétive condition, puisque votre misère sert d'objet à la volonté de Dieu. Entre les gueux, ceux qui sont les plus misérables se tiennent pour les meilleurs gueux et plus propres à attirer l'aumône... Nous ne sommes que des gueux, les plus misérables sont de meilleure condition. La miséricorde de Dieu les regarde volontiers. »
Un jour vint où le calme, la paix se fit dans cette âme endolorie et fatiguée. Le nuage qui l'environnait se déchira et la lumière inonda tout son être. La lutte contre soi-même finit toujours par une victoire, quand elle se fait dans l'humilité et avec le secours de Dieu.
Sa piété devint si franche et si vraie que ses domestiques disaient entre eux, nous rapportent les mémoires du temps : « Le premier conducteur de Madame ne la faisait prier que trois fois par jour et nous étions tous ennuyés ; mais Monsieur de Genève la fait prier à toute heure et delà n'incommode personne. »
Et maintenant le siècle va prendre sa marche, et il faut attendre la fin pour retrouver un vrai successeur au
I. E. Beurlier, Revue du Clergé français, i<S<)7-i898, p. 494.
pieux évêque de Genève dans la personne de Fénelon. Parmi les directeurs de toute l'époque, si l'on excepte Vincent de Paul et Bossuet, les uns, comme le Père de Bérulle et M. Olier, conduiront les âmes dans un christianisme étroit et guindé ; les autres, comme le Père Guilloré, dont l'influence n'a pas encore cessé, infuseront un mysticisme exagéré jusqu'à enlever tout ressort à l'âme humaine. Saint-Cyran et Port-Royal porteront la terreur dans la conscience effrayée et les âmes quitteront le monde pour la solitude; M. de Bernières et M, de Renty, pieux et saints laïques, ne donneront pas d'autres conseils à leurs amis et à leurs disciples. François de Sales oublié, Fénelon le remplace : sa doctrine douce et suave ne sera que le suc et le miel, recueilli sur les coteaux de Genève et de la Savoie. La torche des coureurs que saint Jean avait transmise aux saint Jérôme, saint Bernard, saint François de Sales, Fénelon la saisit et la fait rayonner par le monde, étonné de trouver le Christ si bon et la religion si belle.
M. de Bérulle connut saint P'rançois de Sales à Paris et, toute leur vie, les deux amis ne cessèrent de s'écrire et de se conseiller mutuellement. Quand M. de Bérulle voulut répondre aux désirs de la vertueuse Mme Acarie, en introduisant les Carmélites en France, l'évêque de Genève intervint, écrivit à Rome et contribua au succès des efforts de son ami. Quand M. de Bérulle songea à l'établissement de la congrégation de l'Oratoire, il pensa que le véritable maître serait l'évèc^ue de Genève. François de vSales ne put venir à Paris et l'Oratoire fut fondé sans lui en i6i i .
La congrégation de l'Oratoire composée de prêtres séculiers commença la rénovation du clergé de France.
Ce fut un foyer de dévotion qui rayonna au dehors et réveilla les consciences endormies. Tout Paris venait voir ces prêtres au maintien digne, à la parole ardente, à la vie sainte. Leur prédication fut une révolution. On prêcha Jésus-Christ simplement. Les sermons des contemporains, quand ils ne dégénéraient point en de véhémentes invectives contre les hérétiques, ne contenaient guère qu'une morale extraite des auteurs païens. Plutarque, Pline, Sénèque étaient les grandes autorités sur lesquelles s'appuyait l'éloquence du prédicateur. Et quelle éloquence! Le cœur en était absent, et l'esprit du plus mauvais aloi s'y mêlait à une dépense prodigieuse d'imagination sans règle et de mémoire sans choix. Les Oratoriens combattirent ce mal par des sermons simples, courts et dignes du Christ, le modèle des prédicateurs.
M. de Bérulle, comme saint François de Sales, non pas avec la même douceur insinuante, mais avec le même esprit évangélique, explique le sens de la vraie dévotion. Tous deux la définissent de la même manière : « Ce ne sont pas nos actions, nos pensées ou nos paroles, disait M. de Bérulle, qui honorent Dieu et qui nous sanctifient ; mais les actions des hommes sont plus ou moins excellentes selon que le cœur dont elles partent est plus ou moins rempli de Dieu. » François de Sales ne parle pas autrement. Tous les deux recommandent <£ de ne faire aucune action que pour l'amour et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans se mettre en peine, si pour l'ordinaire, ce sont des choses petites et communes ».
On a publié deux cent cinquante lettres du cardinal de Bérulle. Elles sont inférieures aux lettres de Fénelon et de Bossuet. On ne trouverait pas chez de Bérulle ce mouvement et cette chaleur de langage, ces fines analyses des maladies spirituelles, cette intuition merveilleuse
des remèdes ; mais elles respirent le même amour des âmes. « Nous devons, dit-il à une Carmélite, pourvoir aux besoins de chacune d'entre vous, comme si Dieu ne nous avait chargé que de cette âme au monde. »
Il connaissait la puissance de la direction pour la réforme des cœurs, tout en limitant très bien le rôle du directeur aux choses de la conscience. Il interdisait à ■ ses disciples d'entrer dans l'intérieur des familles, de s'insinuer dans leur secret, de régler leur vie domestique. Quand un directeur arrive à vouloir tout organiser, les dirigés perdent toute initiative et vivent dans l'anxiété ; c'est le trouble continu.
Le P. de BéruUe suivait dans la direction de ses prêtres une voie juste et raisonnable : mortifier ses passions, soigner le corps. Les austérités qui ruinent les forces ne sont pas pour ceux qui doivent soulager les malades. « Il faut servir plus qu'une année et plus qu'en un lieu... Il faut honorer Dieu, non seulement par bonnes actions, mais encore par privation de bonnes actions. »
Tous les ouvrages du P. de BéruUe (i) ne portent pas le même cachet de pondération, de naturel et de vérité. S'il emprunte souvent la plume de François de Sales, quelquefois il devient mièvre. Il écrit à une Carmélite aux approches de l'Avent : « Voyez un temps saint qui s'approche, le temps de l'avènement de Jésus au monde. C'est le printemps de l'Univers auquel fleurit la fleur des fleurs, Jésus de Nazareth, qui s'appelle dans ses Ecritures la fleur des champs et le lis des vallées. C'est le temps le plus délicieux des âmes liées à Jésus et à Marie, »
S'il veut parler le langage mystique de saint |ean, il est quelquefois sublime, mais le plus souvent obscur.
j. Les œuvres du P. de Rérulle se trouvent dans la collection Mignc et formint un tome complet.
Le plus renommé de ses ouvrages, le livre des Grandeurs de Jcsjis, nous fait connaître la substance de cet esprit religieux et mystique. Nous empruntons le jugement du P. Adolphe Perraud, aujourd'hui cardinal et supérieur de l'Oratoire.
« Les considérations empruntées à la théologie la plus haute, les termes de l'école y sont prodigués sans mesure, et à part un certain nombre de passages où l'éloquence s'élève jusqu'au sublime, un style diffus embarrasse souvent le lecteur par la multiplicité des expressions, l'interminable longueur des périodes et la monotonie des répétitions. On est plus d'une fois tenté de penser que l'auteur a écrit uniquement pour lui-même, sans se préoccuper du public (i). »
Cette piété un peu fausse eut plus d'influence qu'on ne le croit. Le XVIf siècle étudiera le cœur humain; mais ces tentatives de pénétrer dans le cœur et les puissances psychiques de Jésus font-elles partie du christianisme que prêchera Bossuet, du mj^sticisme que vengera Fénelon? Les plus hauts mystiques resteront silencieux et ravis près du cœur de Jésus, ils ne chercheront pas à connaître les mystères de la vie intime de Dieu. La piété a besoin d'aliments, mais en chercher dans les considérations sur l'intérieur de Jésus, n'est-ce pas risquer de se perdre dans les illusions? Le grand siècle sera rempli de ces extraordinaires erreurs. Les âmes fortes peuvent tenter les ascensions de saint Jean sans être étourdies; mais n'est-ce pas un danger de nourrir de faibles âmes de femmes par des considérations dont le point d'appui est inaccessible à l'intelligence, alors que le cœur si fragile se livre à toutes ses fantaisies ?
M. Olier, sous l'inspiration du P. de Condren, suc- I. A. Perraud, l'Oratoire de France, p. 73.
l6 FÉNELON DIRECTEUR DE CONSCIENCE
cesseur de M. de BéruUe, commença vers le milieu du siècle, en 1642, l'œuvre qui devait avoir le plus d'influence pour la réforme du clergé , la fondation des grands séminaires. L'histoire en est connue. Les résultats furent merveilleux, aussi les évèques ne cessaient de demander les disciples de M. Olier, et ils ne mouraient contents, comme Fénelon, que s'ils avaient aperçu de loin l'arrivée dans leur séminaire de ces Messieurs de Saint-Sulpice.
M. Olier a laissé de précieux ouvrages, écho d'une âme remplie de l'amour de Dieu.
\J Introduction à la vie et mix vertus chrétiennes nous montre le prêtre nourri de la substance des maîtres de la spiritualité et le médecin délicat qui sait guérir les plaies du cœur. Attaquant le principe de tout mal, l'orgueil, il enseigne avec un art profond les règles de l'humilité dont il chante les charmes inconnus. Décrivant les assises de la vie chrétienne, la pénitence, la mortification, la charité, il touche en passant, avec une merveilleuse délicatesse, à deux vertus secondaires : la patience et la douceur. Saint François de Sales, en bénissant jadis à Lyon le jeune Olier, avait déposé dans son âme un long souvenir des belles qualités qui ouvrirent tant de cœurs à l'illustre évèque de Genève (i).
Le deuxième ouvrage le plus renommé de M. Olier est sans contredit le Catéchisme chrétien pour la vie intérieure . Le chrétien suit avec l'auteur le chemin de la perfection, en passant par le crucifiement des passions, l'héroïsme de l'amour de la Croix et la contemplation du Christ, notre modèle.
1, En écrivant ces lignes, les fils do M. Olier, héritiers de son zèle et de ses vertus, m'apparaissent dans la simple cellule des séminaires pleins de mansuétude : un demi-sourire pour ceux qui les abordent, une parole de paix pour reux qui les (luittcnt. Hcati pacijïci !
Les Lettres spirittielles enfin sont un précieux monument pour l'historien et le psychologue.
Ne recherchons pas dans ces ouvrages l'art et le désir de plaire aux délicats. Nous aurions souhaité un goût plus sur, une phrase moins longue et moins embarrassée ; nous aurions préféré à cette profonde psychologie un peu plus de clarté. Les contemporains de Descartes ne pouvaient pas ne pas étudier l'homme intime, son être et ses facultés premières. Les moralistes, les littérateurs même ne pouvaient rien écrire sans pénétrer les intimités de l'âme, sans faire jaillir de ce centre, si fertile en émotions et en cruelles énigmes, des beautés toutes nouvelles après les grandes actions du XVI® siècle. Toutefois, les considérations sur les mystérieuses profondeurs des personnes divines ne sont pas sans danger; elles raviront, peut-être, des chrétiens instruits, mais elles peuvent détourner les âmes faibles du christianisme intégral dont l'enseignement se résume en deux mots : aimer Dieu et observer ses commandements. L'auteur lui-même, malgré sa piété et ses intentions, s'expose à énoncer des propositions à sens équivoque et dont le sens premier est faux (i).
Ces réserves faites, il nous sera bien permis d'admirer les belles pensées, les sages conseils d'un cœur dévoué au soulagement de l'humaine faiblesse.
M. Olier n'est pas de l'école de Saint-Cyran. Le corps n'est pas une guenille, c'est « le temple du Saint- Esprit (2) ». Le pieux directeur comprend les douleurs de la vie, il sait compatir aux larmes des enfants des hommes (3); il connaît les désirs des âmes délicates,
1. Cette proposition : ■ Jésus est certainement présent aux âmes », demande une explication. Il est présent par son esprit ; mais ce n'est pas la même présence que dans l'Eucharisiie. On a voulu lui donner ce dernier sens.