CHAPITRE II
CORRESPOXDAXCR. — LA SŒUR CHAKLOTTI-:
DE SAL\T-CYPRI[-:X
Les lettres de Fénelon aux relig^ieux et relig^ieuses forment la plus petite partie de sa volumineuse correspondance. A rencontre de Bossuet c]ui ne s'adressa qu'à des femmes retirées dans le cloître, Mme Cornuau et Mme d'Albert, Fénelon fut le directeur des personnes du monde. A la vérité, ce sont les circonstances qui amenèrent à celui-ci cette lont^ue suite de ministres, de princes, de ducs, de laïques de toutes sortes. Son séjour à la Cour fut la cause et le commencement de cette correspondance qui se continue à Cambrai. Mais l'illustre archevêque, dont les princij^es de dévotion étaient si élevés, dont la piété toujours si pure, dont le bon sens ne savait pas faillir, pouvait conduire des cœurs de vierges dans les plus hauts sommets de la perfection. Lui, le défenseur de l'amour pur, il eût mis dans leur cœur ce feu qui transporte les ancres. Par les quelques lettres que nous possédons, nous pouvons mesurer et la délicatesse et la profondeur de sa direction, et juger que jamais prêtre n'eût mieux parlé à des épouses du Christ. A une novice sur le point d'entrer en religion, il écrit ces belles paroles encourageantes : qui est assez pur pour parler avec Dieu? a Vous ne devez point vous embarrasser de vos défauts, pourvu que vous ne les aimiez pas, et qu'il n'y en ait aucun c]ue vous ayez un certain désir secret d'épargner. Il n'y a que ces réserves cjui arrêtent la grâce, et qui font languir une àme sans avancer jamais vers Dieu. Si vous abandonnez sans
réserve toutes vos imperfections à l'esprit de Dieu, il les dévorera comme le feu dévore la paille : mais avant que de vous en délivrer, il s'en servira pour vous délivrer de vous-même et de votre orgueil (i). » Il lui annonce la paix dans l'abandon : « La paix de Dieu ne subsiste parfaitement que dans l'anéantissement de toute volonté et de tout intérêt propre. Quand vous ne vous intéresserez plus qu'à la gloire de Dieu et à l'accomplissement de son bon plaisir, votre paix sera plus profonde que les abîmes de la mer, et elle coulera comme un fleuve (2). »
Si nous entrons dans le cloître, Fénelon nous instruira et des devoirs des supérieurs et des joies de l'âme fidèle.
On peut deviner quel rôle important incombe à un supérieur de communauté. La paix et la tranquillité de la maison, le silence et les joies du cœur, tout, même le salut, dépend de celui qui préside aux destinées trois fois saintes de cette barque vivante. Profondément respectueux de l'àme humaine, Fénelon écrit ces fortes paroles à un supérieur : « Vous vous laissez trop aller, Monsieur, à la vivacité de vos sentiments. Vous ne vous êtes point mis dans la place où vous êtes, c'est la Providence qui vous y a engagé : Dieu ne demande point l'impossible... On trouve partout, quand on gouverne , des esprits indociles et qui refusent de porter le joug. Si vous voulez gagner à Dieu vos inférieurs, ne vous mettez point d'abord dans l'esprit un projet de régularité troj) exacte. \^ous n'en viendriez pas à bout sur tics esprits qui ne sont point accoutumés à porter ce joug. Mais faites-vous aimer, et faites sentir que vous aimez Dieu (3). » Il adressait à sa nièce, Marie de l'Ascension, religieuse carmélite, les
I. Qî. C, \'III, p. 401. — 2. Ibid., p. 400. — 3. Ibid., p. 443.