Lettres
Vincent de Paul fonda les retraites destinées à préparer les jeunes gens qui allaient recevoir la prêtrise. Nous connaissons l'état du clergé à cette époque, et certes, le défaut de préparation à la vie ecclésiastique n'était pas sans influence sur cet humiliant abaissement. L'heure était critique. A la première retraite, prêchée à Beauvais, Vincent de Paul exposa le décalogue avec tant de clarté et d'onction, que ses auditeurs, ravis et touchés, lui firent leur confession générale. Le bruit de ces prodiges vint à Paris, et l'archevêque Gondi ordonna que tous les aspirants aux ordres sacrés feraient une retraite de dix jours. Vincent ouvrit des retraites régulières. Il se dépensait beaucoup ; il donnait à « Messieurs les Ordinands » des marques de la plus grande bienveillance ; il prêchait tous les soirs et son cœur parlait ce langage suave et délicieux qui captive et persuade.
Toute l'élite du clergé de France passa par les retraites de Saint-Lazare : M. Olier, M. de Rancé, le cardinal de* La Rochefoucauld, le grand Bossuet. Tous ces hommes éminents gardèrent de ces réunions un ineffaçable souvenir : « Dès notre jeunesse, dira plus tard Bossuet au pape Clément XI, nous fîmes connaissance du vénérable prêtre Vincent de Paul, et c'est dans ses pieux discours que nous avons puisé les vrais principes de la piété chrétienne. » La simplicité, a l'admirable simplicité » de M. Vincent frappa surtout Bossuet. Qui sait si ces exhortations du saint prêtre à la simplicité du discours de la chaire ne donnèrent pas au jeune Bossuet cette confiance en la puissance de la seule parole de Dieu, confiance qui allait lui faire réformer l'éloquence française (i)?
Il fallait rendre durable le bien de ces réunions. Un jeune homme, M. Olier, croit-on, bien que le fait soit
I. Cf. Lanson, Histoire de la littératuye française , p. 558.
controversé, demanda à M. Vincent s'il ne croyait pas qu'il fût bon de réunir à Saint-Lazare, une fois par semaine, ceux qui voudraient, après leur ordination, trouver un encouragement et un appui dans leurs désirs de perfection.
Ainsi naquirent ces conférences célèbres sous le nom de Conférences du Mardi, dont la première se tint à Saint-Lazare le 25 juin 1633. « Nous fûmes associés, dit encore Bossuet, à cette compagnie de pieux ecclésiastiques qui s'assemblaient chaque semaine pour traiter ensemble des choses de Dieu. Vincent en fut l'auteur, il en était l'âme ; quand, avides, nous écoutions sa parole, pas un qui n'y sentît l'accomplissement du mot de l'apôtre: Si quelqu'un parle, que sa parole soit comme de Dieu. »
Richelieu fit appeler Vincent de Paul, l'encouragea et lui promit son appui. Le cardinal lui demanda le nom de ceux de sa Conférence qu'il jugeait les plus dignes de l'épiscopat. Louis XIII continua à prendre sur cette grave question les mêmes avis. L'Eglise de France commença d'avoir des évêques dignes et respectés, un peu flatteurs du pouvoir, mais théologiens consommés et honnêtes. Les prêtres, mieux formés à leurs devoirs, apprirent à mener dans leurs paroisses une vie chrétienne et à conduire les fidèles dans les voies de la perfection.
La France devenait plus belle.
Vincent de Paul, après avoir paré aux obligations les plus graves par les retraites et les conférences du mardi pour les prêtres, n'oublia pas les laïques. Il commença les retraites spirittielles . Le saint prêtre comprit l'importance, dans un Etat chrétien, d'un groupe d'hommes instruits de leur religion et formés à la piété. Le XVir' siècle fut une époque de foi et de vif sentiment religieux; mais qui a créé ce mouvement ? qui a pris les
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moyens de régénérer l'esprit français et chrétien, égaré dans le paganisme du XVI'' siècle et dans le sensualisme de la Renaissance ? La seconde génération de ce XVII" siècle si chrétien ne fut que l'héritière de ces premiers hommes qui secouèrent, de 1600 à 1630, la poussière des guerres civiles et changèrent de cœur en même temps que de vie.
Vincent de Paul se donna à l'œuvre des retraites spirituelles avec son dévouement habituel. « L'exercitant, dit-il, sera reçu avec une simplicité colontbine : on ne lui imposera ni méthode particulière, ni vues propres, on ne cherchera qu'une chose, à le ramener tout à Dieu, en se conformant à son caractère, à sa situation, à son passé. » Quelle sagesse! de la bonté, point de méthode à priori, suivre le caractère de Vexercziani. D'autres se mettront l'esprit à la torture pour inventer des méthodes de direction, et ils arriveront à ne plus diriger, mais à contraindre, à violenter, à détruire la personnalité de l'individu.
Ces retraites prirent une proportion extraordinaire. Toutes les classes, si tranchées à cette époque, se coudoyaient : clercs et laïques, grands seigneurs et mendiants, magistrats et ouvriers. Il venait huit cents personnes par an à Saint-Lazare, soit plus de vingt mille pendant les vingt-cinq dernières années de Vincent de Paul. Ces retraites contribuèrent sans bruit, peutêtre plus efficacement que bien d'autres pratiques plus éclatantes, à donner au caractère chrétien de cet âge cette solidité et cette force grave, qui font notre admiration et un peu notre envie.
Vincent de Paul créa, en 1635, le séminaire interne de Saint-Lazare, pour le recrutement du clergé destiné aux missions des campagnes. Les allocutions, les avis, qu'il adressait à ses séminaristes, mériteraient plus que le silence pieux qu'on leur réserve, tant y circulent la
chaleur et l'amour apostolique des âmes. La formation religieuse l'emportait à ses yeux sur l'étude et la science ; mais en songeant à l'état du clergé des campagnes, Vincent allait au plus pressant besoin ; il fallait relever le niveau moral du clergé et donner aux troupeaux, encore dociles, des pasteurs fidèles.
Le séminaire de la Mission servit de modèle à Vincent de Paul pour développer l'institution si utile des séminaires. Appelé en 1641 à Annecy pour établir une maison de ce genre, il s'aperçut qu'il fallait séparer les jeunes gens qui se préparaient à la prêtrise et les enfants qui commencent leur éducation. Rentré à Paris, il conserva aux Bons-Enfants les jeunes gens qui se préparaient à la prêtrise, et les enfants furent placés au bout de l'enclos de Saint-Lazare ; ce fut le séminaire de Saint-Charles.
C'est en 1642 que Vincent de Paul prenait cette initiative, et c'est en 1642 que M. Olier fondait la Société des prêtres de Saint-Sulpice : coïncidence où il est difficile de ne pas voir une volonté providentielle. 11 nous paraît oiseux de chercher qui, de M. Vincent ou de M. Olier, a été le premier fondateur des grands séminaires. Ni M. Olier qui disait à ses confrères « M. Vincent est notre Père », ni M. Vincent qui appelait M. Olier « un homme de Dieu » ne nous permettraient cette inutile contestation. Tous deux arrivèrent en même temps au même but, menés par la même grâce dont ils se disaient les plus indignes instruments.
Les Jésuites furent, au XVir siècle, les grands directeurs de conscience. Toutes les dames de la Cour eurent leur Jésuite et au fameux P. Le Tellier revint la
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charge redoutable d'entendre les confidences royales. Dans leurs directions, ils s'appuyaient surtout sur la liberté, tandis que les Jansénistes laissaient tout à la grâce. Nous connaissons le résultat de ces luttes. Il faut avouer que, dans cette longue et terrible bataille contre Port-Royal, les Jésuites furent mal servis par le talent : personne d'eux n'eut la verve de Pascal, la science d'Arnauld. Sans leurs influences à Versailles et la force de cohésion qui les soutient, sans les erreurs doctrinales qui devaient perdre nécessairement les Jansénistes, les Jésuites auraient été vaincus par les armes de Port-Royal.
Ce qui porta le plus grand coup à la Compagnie de Jésus, ce fut la morale de quelques-uns de leurs membres, les casuistes.
La casuistique est utile, nous le savons, mais il est évident que certains Jésuites ne tinrent pas toujours le juste milieu entre la morale rigoriste des Jansénistes et la morale relâchée. Bossuet, qu'il est difficile de ne pas reconnaître pour un homme de bon sens, n'aimait ni la doctrine, ni l'esprit de la Compagnie de Jésus, mais il était trop grand pour s'occuper des personnes. Le Dieu rapporte, dans son journal, le nom de plusieurs Pères, amis de l'évèque de Meaux; il faut avouer que, même en ceux-là, il avait peu de confiance, à cause de leur dévouement à l'esprit de leur Société. En 1700, à l'assemblée du clergé, Bossuet fut le promoteur de la censure votée contre la morale relâchée des casuistes, dont il avait fait faire des extraits dans les ouvrages mêmes. Il écrivit lui-même plusieurs opuscules contre le probabilisme, défendu par les Jésuites.
Cependant l'influence des Jésuites sur les consciences n'est pas seulement, comme on se plaît à le dire, le résultat de la douce morale de quelques-uns, mais aussi de leur connaissance de la science ascétique.
Nous aurions voulu parler du P. Rodriguez : son traité de la Perfection chrétienne est un modèle de raisonnement et de bon sens ; mais c'est un auteur espagnol, et les cinq éditions françaises qui se succèdent pendant le siècle ne suffisent pas à le rendre français. Le plus renommé des Jésuites, auteurs spirituels, est le P. Guilloré. Ses nombreux ouvrages, maintes fois édités, nous sont un garant, et du succès de ses conseils, et de la valeur de son enseignement. Ce n'est pas un partisan de la morale relâchée, on le prendrait plutôt pour un rigoriste. C'est une réponse frappante à ceux qui accusent en bloc tous les membres de la Compagnie de Jésus d'être des casuistes à morale relâchée.
Nous avons lu les deux principaux ouvrages du Père Guilloré : les Maximes spiritzielles et les Conféreiices spirituelles. Le style est sec, archaïque, sans images : la pensée est reprise plusieurs fois avec des expressions différentes, et il faut un peu de courage pour aller jusqu'au bout. Sous cette écorce un peu rude, il y a des conseils excellents. Il essaie de nous démontrer, un peu longuement, il est vrai, la nécessité absolue d'un directeur de conscience (i). Il pousse le rigorisme jusqu'à condamner l'amitié, les mystiques exagérés ne parlaient pas autrement : « Il faut renoncer à toute amitié tendre et naturelle..,, parce qu'ordinairement le cœur se repose dans la personne qu'on aime, et non pas dans Dieu, qui doit être l'unique repos du cœur humain. » Ce n'est pas ainsi qu'ont parlé les saints ; une distinction n'eût pas été inutile. Fénelon nous l'apprendra. Il y a bien aussi quelquefois des excès de langage cju'une théologie rigoureuse condamnerait, et nous ne nous étonnons pas que le P. Guilloré ait passé pour quiétiste. Dans les Conférences spirituelles, sa théorie o de la mort de