Conférences spirituelles, t. 1, liv. IV, i
le corps de l'Eglise : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions... Quelques autres non moins extrêmes ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes; ils ne peuvent supporter aucune faiblesse... (ils) détruisent par un autre excès l'esprit de piété, trouvent partout des crimes nouveaux, et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose. Qui ne voit que cette rigueur... rend le christianisme impossible ? » Cette simple critique suffirait à montrer que le Jansénisme était incompatible avec la nature humaine.
Nous ne pouvons pas entrer ici dans de longues discussions. Si la grâce est toujours efficace, comme l'enseignaient les Jansénistes, nous n'avons aucun effort à tenter pour faire le bien ; il n'y a qu'à attendre le secours de Dieu, ce don gratuit qui est la grâce, et c'est la liberté anéantie. Si nous ne sommes plus libres, nous ne sommes plus responsables. Nous n'avons plus à nous occuper de nos actions ; nous faisons bien ? la grâce nous a conduits ; nous faisons mal? la grâce nous a fait défaut; nous voilà automates entre les mains de Dieu. Nous n'avons aucune préoccupation sur notre salut ; c'est la prédestination. Le Jansénisme, pour éviter les excès de la liberté, la nia. La grâce efficace tua le libre arbitre. Saint Augustin avait exposé à l'Eglise une doctrine très sainte et apostolique touchant la grâce chrétienne, mais, ou par la faiblesse naturelle de l'esprit humain, ou à cause de la profondeur ou de la délicatesse des questions, ou plutôt par la condition nécessaire et inséparable de notre foi, durant cette nuit d'énigmes et d'obscurités, cette doctrine céleste s'est trouvée enveloppée parmi des difficultés impénétrables, si bien
qu'il y avait à craindre qu'on ne fût jeté insensiblement dans des conséquences ruineuses pour la liberté humaine. Toute l'école et toute l'Eglise s'étaient appliquées à défendre ces conséquences. Les Jansénistes en firent une doctrine propre, si bien que la plupart de ces conclusions, (}ue tous les théologiens avaient toujours reg^ardées comme des inconvénients fiicheux au-devant desquels il fallait aller pour bien entendre la doctrine de saint Augustin et de l'Eglise, ceux-là les regardaient comme des fruits nécessaires qu'il en fallait recueillir ; ce qui avait paru à tous les autres comme des écueils contre lesquels il fallait craindre d'échouer le vaisseau, ceux-là ne craignirent point de le montrer comme le port salutaire auquel devait aboutir la navigation. C'était la prétention et l'originalité un peu téméraire de ' ladoctrine janséniste de prendre l'écueil pour le port. Au point de vue philosophique, le Jansénisme, avec son système de la déchéance complète de la nature, l'impuissance radicale de la volonté, fut un défi jeté à la raison : aussi le fruit le plus naturel de cette doctrine fut le rationalisme.
Méconnaissant la faiblesse de l'homme, ils exigèrent des dispositions d'àme impossibles pour la réception des sacrements. M. de Saci, sorti de prison, resta un mois sans dire sa messe « à cause des distractions inévitables » . Les religieuses de Port-Royal demeuraient des années entières sans communier. La conscience n'était jamais assez pure. Sans doute ces hommes, attentifs à leur réforme intérieure, grandissaient toujours; il n'était pas à craindre pour eux un arrêt dans leurs efforts quotidiens, un désespoir à la vue de leur profonde misère. Non. Ces hommes furent des héros. M. Le Maître n'est qu'un « mendiant et un pauvre chien (i) ». M. de
1. Déclaration de M. Le Maître aux relig-ieuses. — Supplément au nécrologc de Fort-Royat, in-4'', 1735, P- '•
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la Petitière, la meilleure épée de France, qui tua un jour en duel un parent du cardinal, se convertit et il s'abaissa « jusqu'à faire des souliers pour les relig-ieux (i) ».
Le peuple chrétien dont le ressort moral n'est pas aussi puissant, ce peuple mêlé aux affaires, qui souffre, qui travaille, qui pense au ciel, mais qui croit à la bonté de Dieu, comme l'apôtre saint Jean, credidimus charitatï, pour l'aider dans sa marche pénible, ce peuple, désespérant de lui-même, se jeta dans la révolte et l'esprit d'aigreur. Le Jansénisme voulait sauver l'Eglise, il la perdit. L'humaine faiblesse recula, effrayée, devant les exigences des préceptes de Port- Royal, et l'homme se réfugia tristement dans la haine de ce qu'on lui défendit d'aimer.
Un jour cependant le Jansénis ne eut une bonne influence sur la morale. L'assemblée du clergé de 1700, qui condamna la morale relâchée des faux casuistes, n'était que l'écho des plaintes de Port-Ro)5al pendant tout le siècle.
Le livre de la Fréquente coininumon ne fut jamais condamné, et la doctrine fut acceptée dans l'assemblée du clergé de 1657. Ce livre de la Fréquente conuimnion était dirigé « contre ces pénitences qui ne sont point accompagnées de renouvellement et de changement de la vie, et qui ne consistent qu'en des desseins et des désirs vains et infructueux ». Arnauld établissait la nécessité de la conversion intérieure avant l'extérieure, et, préalablement aux sacrements, la véritable repentance du pécheur avant la confession, la contrition du cœur avant l'absolution ; c'était la doctrine de saint Charles Borromée, c'était la doctrine de l'Eglise ; et
1. ■• Les Jésuites, dit Sainte-Beuve, ont ri de ces souliers: nous ne sourirons pas de ce lion terrassé, au regard sanglant, et qui ne sait qu'inventer pour ravaler en lui l'homicide, le violent et le superbe. ■
LA DIRECTION AU XVIl'^ SIECLE 31
l'on s'étonne que les ennemis de Port-Royal se soient émus de cet enseignement. Bourdaloue ne disait pas autre chose, quand il enseignait un peu plus tard : « Non certes, il ne s'agit point de les (les sacrements) recevoir. , . il est bien à craindre que la pénitence d'un mourant, qui n'est pénitent qu'à la mort, ne meurt avec lui, et que ce soit une pénitence réprouvée (i). »
Les lettres spirituelles de Saint-Cyran sont peu connues. Les conseils sont froids : c'est un maître qui parle, mais un maître sans fard. C'est la vérité simple, non pas cette simplicité grecque qui était belle, celle-là ne captive pas, il n'y a rien aux yeux, rien pour le cœur, c'est l'esprit géométrique.
C'est à la prison de Vincennes que furent écrites la plupart de ces lettres; il répond avec une patience admirable à toutes les questions qu'on lui pose et avec égale liberté ; que ce soit à la Mère Angélique ou à la Sœur Emmanuel de Chazé, religieuse à Poitiers; à un grand magistrat, comme le président Barillon, ou à un ami comme M. d'Andilly.
Saint-Cyran avait une haute idée de la direction de conscience. Dieu est le premier des directeurs (2), mais Il agit par les hommes qui deviennent ses instruments (3). Pour la conduite des âmes, il faut connaître la volonté de Dieu (4) ; il faut que le directeur soit unique et il faut le choisir entre dix mille (5). Son principal devoir est de conduire les âmes où il voit que Dieu les appelle, et suivre les mouvements de Dieu (6). Il doit consulter Dieu avant qu'on le consulte (7). Le dirigé doit lui découvrir les maladies de