Ibid., I, p
sans une affaire nécessaire, et que j'eusse passé aussi quelques heures avec lui, j'aurais peine à me résoudre à dire la messe le lendemain, comme si je l'avais reçu chez moi et m'étais entretenu avec lui beaucoup de temps, parlant de livres et de choses de notre métier, qui ne fussent pas sans quelque utilité pour le bien de l'Eglise. » Voilà une religion bien dure qui refuse les récréations innocentes.
Et pourquoi ces conseils si pressants pour quitter le monde et fuir dans la solitude? L'Evangile nous dit que Jésus parle à l'àme dans la solitude, diicajn in soliiiidine ; mais il est une solitude plus précieuse que celle des grands bois silencieux, c'est celle de notre cœur. Que deviendrait le monde, si tous les bons fuyaient dans le désert ? Jésus n'a pas dit aux apôtres de fuir les hommes, mais au contraire d'aller par le monde et d'enseigner les peuples. Et pourquoi ces discussions sur l'attrition? Saint-Cyran, avec ses ardents désirs de salut, voulait prendre les plus sûrs chemins. Nul n'en doute, mais l'impossible a toujours découragé. Les hommes sont faibles par nature et, quand ils sentent trop de difficultés, ils se retirent.
A côté de ces moines, prêtres, fondateurs d'ordres, se rencontrent des directeurs laïques, des chrétiens au cœur droit, au tempérament fort, comme ils furent nombreux au XVII" siècle. Tels furent M. de Bernières et M. de Renty.
M. de Bernières, maître des requêtes, membre du Conseil du roi, nous offre le spectacle d'une vie simple, calme et digne. Fidèle à remplir scrupuleusement ses devoirs d'état, il ne croyait pas que sa mission finit dans l'enceinte des murs du palais ou de la chambre du
roi. Le chrétien dominait l'homme d'Etat et son âme aimait à vivre dans l'imitation du Christ. Sa charité était immense, sa foi ardente, a Je ne sais à quoi pensent les hommes, disait-il, de ne penser point incessamment à Celui qui est tout. »
Son livre, le Chrétien iniérienv, est un traité complet du plus parfait ascétisme. Il faut que ce grand serviteur de Dieu ait passé par toutes les voies de la perfection, pour les décrire avec cette précision impeccable. Le livre VHP, sur l'Oraison, est une seconde édition des derniers livres du Ti-aité de l'amour de Dieti. Quelques expressions peuvent paraître équivoques, qui s'en étonnera? François de Sales et Fénelon ont bien trouvé des censeurs. Il sait que l'union de Dieu et de l'homme est nécessaire pour le salut ; et là, il donne la prépondérance à la grâce. Cette opinion est légitime et soutenable ; se connaissant trop en homme tombé et déchu, il a peut-être trop douté de la liberté humaine : c'était un reste de son éducation janséniste. Peut-être, trouverait-on encore cettevie d'ascète incompatible avec les obligations du monde et les devoirs d'état.
M. de Bernières était directeur d'àmes ; ce qu'il communiquait de vive voix aux présents, la charité l'obligeait à l'étendre aux absents par une multitude de lettres qui étaient reçues, comme autrefois celles de saint Paulin, que l'on baisait avec révérence, comme des reliques d'un esprit tout rempli de Dieu. Lettres de piété, plutôt que de direction, elles nous montrent cette âme angélique éprise de la plus délicate perfection. Il écrit à une religieuse pendant un Avent : « Ne pouvant vous aller voir durant le saint temps de T Avent, ainsi que mon âme l'aurait bien désiré, pour s'entretenir avec vous des anéantissements ineffables de Jésus, j'ai cru que je devais, par ce peu de lignes, vous témoigner que
j'ai d'être tout à Dieu par la voie de ranéantissement... Si nous avons jusqu'ici vécu autrement que le Fils de Dieu, regrettons notre malheur, et désormais l'accompagnons dans ses saints anéantissements (i). »
M. de Renty (2) naquit au Beny, dans la basse Normandie, de parents nobles de cœur et de nom. Il vécut, au sein de sa famille, en religieux. Dire ses pénitences et ses austérités, sa pauvreté, son humilité, sa patience, ses mortifications, ce serait répéter ce que les vies de saints ont coutume de nous raconter.
Sa charité envers les pauvres et les malades était magnifique. Sa volonté était devenue si conforme à la volonté de Dieu qu'il ne voulait rien que ce que Dieu voulait. Il se sentait par la miséricorde de Dieu dans un état de mort si entière à toutes choses, que ni les anges, ni les hommes, ni la perte des biens, ni le renversement de sa famille ne pouvait lui faire perdre la tranquillité de l'àme.
Doué d'une haute prudence et d'une si grande science de la vie spirituelle, il fut consulté de bouche et par lettres, de divers lieux et d'un très grand nombre de personnes de tout âge, de toutes conditions séculières et religieuses.
Cette haine du monde qu'il montre si souvent n'était pas d'un christianisme bien compris ; englober tous les hommes dans la malédiction du Christ serait se méprendre grossièrement sur le sens du Vse immdo de l'Evangile. Cette direction pour les personnes du, monde, qu'il voulait entraîner dans la solitude, était donc un peu fausse. Si tous les chrétiens du grand siècle avaient imité M. de Renty, ni la Cour, ni le monde n'auraient vu et admiré ces nobles et beaux caractères comme Beauvilliers, Chevreuse ; et Dieu sait si leurs