‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 38 sur 250 · Crousié, I, p · texte numérisé non relu

Crousié, I, p

Ce principe indiscutable étant admis, que de difficultés se lèvent dans la pratique ! La vérité et l'erreur existent et les respecter, que dis-je ? les tolérer également, ce serait tomber dans le scepticisme philosophique qui n'est rien moins qu'une aberration de l'esprit; mon intelligence ne peut aimer de la même façon la vérité et son contraire. Dans les discussions humaines, il n'est pas toujours aisé de connaître la vérité, quid est Veritas} et il n'est pas rare aussi de voir les apôtres de la tolérance jeter l'anathème sur des voisins qui ne demandaient que vivre en paix au nom de la tolérance. Le philosophe spiritualiste rira de son collègue matérialiste, l'idéaliste s'enorgueillira dans son ciel élevé et le phénoméniste sera tout étonné des sourires d'autrui. Ils sont tous heureux déposséder la vérité et, bien sot qui tenterait de les convertir. — A quoi? diraient-ils, à votre opinion. Mais la mienne vaut la vôtre, elle lui est supérieure, écoutez mes raisons — et la chute du ciel ne les arrêterait pas dans leurs discussions. Il est entendu, par tolérance philosophique, que toutes les opinions contraires sont respectables.

Cependant la vérité est une. Dire qu'une chose peut être et ne pas être à la fois ; que la vérité et Terreur, le juste et l'injuste, le beau et le laid, le bien et le mal sont également dignes de respect, cela s'appelle déraisonner ; si des philosophes ont pu faire ces alliances insolites, on ne peut que déplorer les errements de l'esprit humain et renvoyer tous ces sophistes à l'école du bon sens, substratum de toute philosophie sérieuse. Saint Vincent de Paul et Néron ne sont pas également respectables.

La vérité sera toujours intolérante. Nous comprenons les hésitations des hommes devant les théories humaines ; l'humanité est sujette à l'erreur : « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; tout dépend

souvent de la latitude ou des degrés de froid. La tolérance est le lest qui nous permet de vivre en paix dans un océan d'idées contraires. Supposons un instant que la vérité existe quelque part ; prenant conscience d'elle-même, peut-elle être tolérante ? Non. La vérité a des droits imprescriptibles, supérieurs à la conscience même. La vérité est incompatible avec l'erreur qui devient son ennemie en naissant. Supposons encore que l'Eglise catholique romaine possède la vérité ; c'est une question d'apologétique qui n'a pas sa place ici, mais supposons la question résolue ; l'Eglise ne peut pas voiries autres Eglises d'un œil favorable, sous peine de manquer à son devoir. La tolérance serait ici une défaillance. Pas plus que Dieu, qui ne saurait favoriser des religions qui se contredisent, l'Eglise catholique ne peut accepter les Eglises différentes qui la combattent. Les ministres de cette Eglise catholique, 'convaincus jusqu'à la mort de la vérité, ne peuvent être tolérants. De tout temps, ils ont forcé l'erreur dans ses plus intimes retraites, ils l'ont anathématisée ; si nous déplorons les procédés violents contre certaines personnes, la vérité reste toujours aussi puissante et aussi maîtresse des choses et des hommes. Respectueux de la conscience humaine, les premiers apologistes attaquèrent les hérésies, en protégeant les hérétiques ; si de trop zélés défenseurs de la foi profitèrent de leur puissance pour vexer les hérétiques, l'Eglise a fait sien cet axiome si connu : « Haïr les erreurs, aimer les personnes. »

Fénelon ne pouvait pas être tolérant dans la doctrine ; il était sûr que les protestants erraient. Son devoir était de les combattre. Le secret du prosélytisme catholique romain, c'est la vérité ; la source du dévouement, de la charité et du zèle évangélique, c'est la vérité ; la récompense de toutes les injures, de toutes les haines,

de tous les supplices, c'est le triomphe de la vérité.

Fénelon fut enlevé aux Nouvelles Catholiques, pour être envoyé dans la Saintonge ; il y accomplit deux: missions, l'une, de décembre 1685 à la fin de juillet 1686, et l'autre, en 1687, dura trois mois environ, de rnai en juillet.

•' Louis XIV travaillait depuis longtemps à l'extinction du protestantisme. En 1685, il révoqua l'édit de Nantes. Ce n'est pas le lieu de discuter cet acte important. Que nous le jugions impolitique à notre époque, nous ne sommes pas loin de la vérité ; mais l'idée d'une monarchie unie sous un même roi, une même foi et une même loi devait sourire à l'omnipotence de Louis XIV. /

Il est vrai que les moyens de conversion, alors employés, furent quelque peu violents et que le départ pour d'autres terres de plusieurs milliers de protestants nuisit au commerce et à l'industrie.

L'éloignement des protestants fut même pour les catholiques une source de relâchement. Quand on voyage dans les pays rai -catholiques, mi-protestants, on est étonné de voir l'entraînement des fidèles aux pratiques religieuses dans les deux confessions. Chaque chrétien affirme d'autant sa foi que son voisin pratique la sienne avec plus de rigueur. La critique excite à mieux faire, l'émulation est le meilleur stimulant pour le bien : l'exemple entraîne les plus faibles. Le départ des protestants allait laisser tout-puissant et maître absolu ce clergé, plein d'ardeur et régénéré par les Olier, les BéruUe et les Vincent de Paul. Quand Rome eut vaincu le monde et que la paix régna dans l'empire, le luxe et l'oisiveté rendirent les Romains plus ennemis d'eux-mêmes que les barbares qu'ils avaient vaincus. Tant est puissant chez l'homme le goût du repos que l'esprit dépérit, s'il n'est tenu en éveil.

La révocation de l'édit de Nantes fut en somme mal-

heureuse. Richelieu n'eût pas commis cette faute. Il ne voulait pas que les protestants fussent un Etat dans l'Etat ; c'est ce qui le décida à les attaquer et à faire ce fameux siège de La Rochelle, prodige d'art militaire et de persévérance ; le grand ministre voulait une France politique une, et, dans ses plans, les protestants ne devaient pas empêcher cette unité, pas plus que les catholiques ne nuisent à l'unité politique de l'empire protestant d'Allemagne.

A la vérité, il ne faut pas comparer, dans cette question, le gouvernement de Richelieu à celui de Louis XIV; celui-ci fut poussé par une pensée religieuse et politique ; celui-là ne pensa qu'à la seule politique. On le vit bien dans la guerre de Trente-Ans, dans laquelle Ferdinand le Catholique eut à lutter contre les armées protestantes du prince palatin, des rois de Danemark et de Suède, toutes secourues par l'or de Richelieu. On vit un spectacle étrange : les protestants, battus en France et secourus en Allemagne par un caidinal de l'Eglise romaine ; la prépondérance de la France en Europe, obtenue par l'affaiblissement du catholicisme en Autriche. Richelieu gagnait en Allemagne la cause de Luther ! Tant il est vrai que la politique a des raisons que la religion ne peut pas toujours expliquer.

Quoi qu'il en soit, les protestants ne furent pas mieux convertis après la révocation de l'édit de Nantes qu'auparavant. Les dragons sont toujours de médiocres missionnaires. Les gouverneurs de province écrivaient au roi que les populations huguenotes se convertissaient en foule. Les peuples, terrifiés par les soldats du roi, surtout après quelques exécutions, faisaient leur soumission, mais la conscience n'abdiquait pas. En croyant avoir diminué le nombre des protestants, on avait augmenté celui des hypocrites et des révoltés. Les ministres d'iùat et d'Eglise s'en aper-

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curent et il fallut penser à faire de vrais chrétiens ; c'est alors que commencèrent des missions aux quatre coins de la France. On s'adressa aux hommes les plus habiles ; Bourdaloue renonça à son Avent à la Cour pour se rendre à Montpellier « où tant de gens se sont convertis sans savoir pourquoi », dit Mme de Sévigné, le 28 octobre 1685. Fléchier partit pour la Bretagne ; Fénelon, sur la demande de Bossuet, fut désigné pour aller en Saintonge.

Tout d'abord, on s'étonne de ne surprendre dans la bouche de Fénelon aucune plainte contre le grand acte de la révocation. Un tel blàrae eût été assez inopportun. Qui donc n'approuva pas cet acte de Louis XIV ? Tous célébrèrent la gloire et la piété du roi, non seulement les clercs, mais les laïques : c'est Fontenelle, c'est La Fontaine (i), c'est Mlle de Scudéry jqui confesse que toute voix humaine est impuissante à célébrer dignement ce grand acte; c'est Mme de Sévigné, qui écrit à Bussy-Rabutin (2) : « \"ous avez su sans doute l'édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien n'est si beau que ce qu'il contient, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus honorable. » C'est Bossuet qui s'écrie dans l'oraison funèbre de Le Tellier : « Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la « foi, vous avez exterminé les hérétiques : c'est le digne « ouvrage de votre règne : c'en est le propre caractère. »

[L'emploi de la force contre les dissidents était un principe admis au XVH'' siècle. Bossuet écrivait à Bas-

1. Lanfrey, L'Eglise et les philosophes au XVIII" siècle, p. 35.

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