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ville. « Je déclare que je suis et que j'ai toujours été du sentiment que les princes peuvent contraindre, par des lois pénales, tous les hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l'Eglise catholique. »
On ne peut pas demander à Fénelon de n'être pas de son temps ; aussi le voyons-nous demander à l'autorité de faire sentir son influence sur les nouveaux convertis : a II est important, dit-il, que les gens qui ont l'autorité le soutiennent. » Il dénonçait à Seignelay, le secrétaire d'État, les voies d'évasion des malheureux huguenots qui voulaient fuir à l'étranger. Il faut tenir compte des fureurs du temps ; Fénelon écrit au ministre qui a reçu l'ordre d'être impitoyable. Louis XIV était exaspéré de la résistance ; on lui avait dit le 21 juillet 1685 : a Ils (les protestants) ne seraient peut-être jamais rentrés dans le sein de l'Eglise par une autre voie que le cheinin semé de fleurs que vous leur avez ouvert. « Cependant il ne faudrait pas, sous prétexte d'impartialité, contourner les textes et faire dire à Fénelon ce que l'on pense soi-même. Quand la passion envenime les débats, chacun traduit à sa façon. Un exemple entre plusieurs : Seignelay a fait traîner sur la claie un homme, mort sans sacrements. Fénelon écrit ses impressions au ministre le 21 avril 1686 : « On a fait, depuis quelques jours, dans l'île de Ré, un exemple qui a troublé et irrité les peuples ; je crois que cette exécution produira avec le temps de bons résultats, car c'est un homme mort sans sacrements qu'on a traîné sur la claie, et cette rigueur servira à vaincre la mauvaise honte. Alaïs l'impression présente est fâcheuse. Elle réveille un violent désir de sortir du royaume. J'en crains un autre inconvénient, c'est qiie chacun recevra les sacrenioifs en hypocrite ponr sauver la voicric. Il me paraîtrait plus utile d'employer l'autorité à écarter les gens indociles et à rendre les autres assidus aux instructions de l'Eglise. Sans re-
courir à des remèdes plus forts, l'ouvrage s'achèvera solidement, avec un peu de patience. » Cette lettre est un désaveu et non une approbation. Quand un supérieur a ordonné un châtiment, le subordonné n'ira pas lui écrire froidement que son ordre est criminel, surtout quand c'est chose faite. Fénelon, toujours poli et fin politique, ne blesse pas le ministre de Louis XIV. Il écrit comme parle tous les jours un chef de bureau, qui a de bonnes manières, à son ministre qui a commis une faute lourde. — Sans doute ce que vous avez fait peut avoir de bons résultats, déjà même on pourrait croire que vos moyens sont bons, cependant on peut craindre ceci ou cela. Le subordonné suggère au supérieur des raisons qui sont un blâme de l'ordre reçu. Où en serions-nous, s'il fallait résister en face aux supérieurs et leur dire sans détours que leurs ordres sont sots ou criminels. C'est heureux quand on peut, comme Fénelon, faire entendre la vérité avec des airs bienveillants ( i).
Quand on lit la correspondance de Fénelon à Sei-
r. Les ennemis de Fénelon font jjrand bruit d'une lettre à Seignelay. La voici : • Il me paraît qu'il serait très utile de faire imprimer en Hollande et ensuite de répandre chez les nouveaux convertis, des lettres qui montrassent le ridicule et l'emportement de celles de Jurieu. Il faudrait aussi qu'elles tissent voir l'extravagance des prophéties par lesquelles on abuse des peuples. Afin que ces lettres ne fussent point suspectes, il faudrait qu'elles ne parussent point catholiques. L'envie et la division, qui régnent en Hollande entre leurs docteurs, rendraient cela très vraisemblable. On pourrait même laisser croire que ces lettres seraient faites par Aubert de Versé, socinien, ennemi implacable de Jurieu, et qui écrit, en effet, tous les jours en Hollande, contre lui. C'est un homme d'une rapidité à accabler Jurieu. Peut-être M. l'ambassadeur, qui est sur les lieux, pourrait, avec un peu d'argent, se servir de cet homme et de ses semblables pour faire diversion et pour semer des libelles qui décrieraient le parti des ministres réfugiés en ce pays-là. Du moins, ces libelles seraient lus ici avec empressement et avec fruit. » Ainsi corrompre ou calomnier, acheter, s'il se peut, la trahison d'Aubert de Versé pour lui faire semer la zizanie parmi ses coreligionnaires, ou si l'on n'y réussit point, faire fabriquer des lettres tendant au même but et laisser croire qu'elles sont faites par Aubert : voilà le procédé, recommandé par Fénelon. C'est une ruse de guerre. Le droit international ne réprouve pas l'in-
gnelay, on est frappé de la préférence qu'il donne aux moyens doux et persuasifs; il aurait voulu que le ministre comprît à demi-mot que la violence ne saurait faire des conversions sincères : « Il nous serait facile , écrit-il, de les faire tous confesser et communier, si nous voulions les presser pour faire honneur à nos missions. Mais quelle apparence de faire confesser ceux qui ne reconnaissent pas encore la vraie Eglise, ni sa puissance de remettre les péchés? Comment donner Jésus-Christ à ceux qui ne croient point le recevoir? Cependant je sais que, dans les lieux où les missionnaires et les troupes sont ensemble, les nouveaux convertis vont ensemble à la communion. Ces esprits durs, opiniâtres et envenimés contre notre religion, sont pourtant lâches et intéressés. Si peu qu'on les presse, on les verra faire des sacrilèges innombrables : on ne fera que les pousser par le remords de leur conscience jusqu'au désespoir, ou on les jettera dans une impassibilité et une indifférence de religion qui est le comble de l'impiété. Pour nous. Monsieur, nous croirions attirer sur nous une horrible malédiction, si nous nous contentions de faire à la hâte une œuvre superficielle qui éblouirait de loin [i\. »
vention de fausses nouvelles pour démoraliser l'ennemi; cela rappelle les faux articles de journaux anglais, dirigés contre le gouvernement anglais, que Napoléon faisait fabriquer par Fouché et insérer au Moniteur. On aimerait que Fénelon se fut abstenu de pareille action. N'oublions pas que les actes sont souvent plus mauvais que l'homme et accusent son temps encore plus que lui. Fénelon a recours à ce procédé, parce que la violence lui répugne. Cela ne vaut pas mieux, dira-t-on, mais au moins le résultat était un peu différent: moins de gens en souffraient. Ce n'est pas ce qui transformera Fénelon en féroce persécuteur. C'est sur l'habitude des bonnes ou des mauvaises actions cjue doit se fonder le jugement définitif à porter sur un homme; si quatre lignes d'écriture suffisaient à Laubardemont pour faire pendre un homme, vingt lignes de Fénelon, si déplorables qu'elles soient, suffiront-elles pour effacer tout ce qu'il a fait ou écrit pendant sa longue carrière? [.'histoire est tenue d'être plus juste que le juge qui fut l'àme damnée de Richelieu.
I. Ul. C, VII,p. 197.— Jules Simon cite en note cette lettre de Fénelon dans son beau livre de La liberté de conscience, p. 124.
Ce sont là des sentiments éminemment chrétiens, pleins de charité et de douceur. Le missionnaire avait d'ailleurs gagné la confiance des nouveaux convertis par le charme et la grâce de ses procédés. Il demandait « que ces bons commencements fussent soutenus par des prédicateurs doux, qui joignissent au talent d'instruire celui d'attirer la confiance des peuples ». L'esprit est toujours disposé à écouter avec bienveillance ceux qui ont su trouver le chemin du cœur. Il demandait encore que « le nouvel intendant n'exerçât pas une autorité rigoureuse qui le rendrait odieux ». Le résultat fut qu'à la Cour on lui reprocha son excès de patience et de longanimité.
La légende, née du XVllf siècle, « d'un évêque tolérant qu'on se plaisait à opposer à Bossuet ( i ) » n'est donc pas si fausse. Les philosophes ne se dissimulaient pas ce que la tolérance de Fénelon avait d'insuffisant; ils songeaient à Bossuet et ils trouvaient que Fénelon gagnait à la comparaison.^ Le pieux missionnaire considérait les dissidents comme des malheureux qui s'égarent et qu'on a le droit de ramener, même de force, dans la bonne voie, mais non pas comme des scélérats et des monstres qu'il ne s'agit que de châtier (2).
Enfin rappelons-nous, pour finir cette question de la tolérance, les nobles paroles de Fénelon à Jacques III, chassé d'Angleterre et attentif aux conseils de l'archevêque de Cambrai ; il lui recommande « sur toutes choses, de ne jamais forcer ses sujets à changer leur religion. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut
1. Cf. Rev2ie B/eue, g ianvier 1875, les éléments d'un chapitre sur « l'intolérance de Bossuet ».
2. En pleine période révolutionnaire (fév. 1793), Chénier eut son heure de succès avec sa tragédie de Fénelon.
jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez donc à tous la liberté civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion ( i ). » Que fait-il dans son diocèse? Ferme sur la doctrine, il était modéré pour les personnes : « Le bruit public de ce pays, écrit-il au duc de Beauvilliers, est que le conseil sur les affaires des huguenots, où vous entrez, ne prend que des partis de rigueur, ce n'est pas là le vrai esprit de l'Evangile. L'oeuvre de Dieu sur les cœurs ne se fait point par violence : je suppose que s'il y a rigueur, elle ne vient pas de vous, et que vous ne pouvez la modérer. » Que disait-il à son clergé? Il recommande de ménager avec le plus grand soin l'esprit du peuple, dont il faut détruire les préventions et les habitudes, non par la force, mais par la douceur. Il écrivait dans le rituel qu'il fit rédiger pour le diocèse de Cambrai : « Qu'aucun ne s'écarte dans une matière aussi importante de cette maxime sublime de saint Augustin : « Il ne faut pas, à « mon sens, chercher à extirper les abus avec àpreté, « dureté, ou des formes impérieuses, mais plutôt par « l'instruction que par des ordres, par le conseil que par « des menaces. » C'est ainsi qu'il faut se conduire avec la multitude. »
Nous n'avons pas à raconter les luttes de Fénelon contre le jansénisme, dont il fut l'adversaire ardent et déclaré. Rappelons la modération singulière qui s'alliait en lui à tant de feu intérieur. « Il faut les attaquer, ou pour mieux dire, les réprimer avec modération dans les choses mêmes où ils sont répréhensibles.