I. Œ. C, VIII, p
paysans qui a donné lieu à l'anecdote delà vache, cherchée toute la nuit et ramenée à son maître en larmes par l'illustre prélat lui-même. Historiette invraisemblable, dit-on, mais la légende est un hommage que la mémoire et l'imagination populaire rendent à un homme, dont la taille a dépassé les proportions communes.
Après les fuyards, ce fut le tour des officiers et des soldats blessés à Malplaquet. L'archevêque ouvrit sa maison à tous les officiers malades ou bien portants, français ou étrangers; il ne ménageait pas plus sa personne que sa bourse, il se montrait partout, parcourant les hôpitaux, exhortant les uns, consolant les autres. Les ennemis, émus de tant de bonté et de dévouement, respectèrent ses terres, qui devinrent ainsi des lieux de refuge, où les paysans pouvaient se mettre à l'abri. Ces terres, cultivées avec soin et non ravagées, fournirent le blé qui remplit les magasins de l'archevêché. Fénelon proposa à l'intendant de Flandre tout cet approvisionnement pour la nourriture de l'armée, et il écrivit une lettre, où se montre toute sa générosité naturelle, à M. de Chamillard, ministre de la guerre. En 1710, il recommença ses présents, il sauva les troupes françaises de la misère. Le roi, cette fois, nous dit Saint-Simon, « ne put s'empêcher de lui faire dire plusieurs fois qu'il lui savait gré des secours qu'il donnait à ses troupes ».
Sa réputation grandit à l'étranger; les officiers ennemis se plurent à redire partout la bonté et le mérite de l'archevêque de Cambrai ; son nom ne parut aux yeux des peuples que transfiguré par les brillantes splendeurs de la plus belle des vertus : la charité. Le maréchal de Munich, fait prisonnier à Denain, à l'âge de vingt-neuf ans et conduit à Cambrai, aimait à se rappeler plus tard, au milieu des vicissitudes de la vie la plus orageuse, campagnes de Crimée, victoire contre les Turcs, exil
de vingt ans en Sibérie, apothéose après cette si longue disgrâce, aimait, dis-je, à se rappeler les jours heureux qu'il avait passés auprès de Fénelon et semblait se reposer des agitations de sa brillante carrière par le récit des traits et des vertus, dont il avait été témoin à Cambrai. Ceux qui s'imaginent qu'une absorption, plus ou moins fâcheuse dans le monde spirituel, est l'inévitable effet de la haute mysticité et qu'elle rend ceux qui s'y livrent moins soucieux des intérêts de ce monde, connaissent mal la vie de Fénelon. La spiritualité fortifie l'àme sincère et lumineuse; elle en est la plus grande puissance; elle lui assure la sérénité et la libre disposition de tous ses moyens.
Se souvenant des sages conseils qu'il avait donnés à Colbert, ilécrivit dans son testament, daté du 5 mai 1705, ces lignes qui témoignent comment il comprenait ses devoirs d'évèque, à une époque surtout où l'exemple contraire était fréquent : a Quoique j'aime tendrement ma famille et que je n'oublie pas le mauvais état de ses affaires, je ne crois pourtant pas lui devoir laisser ma succession. Les biens ecclésiastiques ne sont pas destinés aux besoins des familles et ils ne doivent pas sortir des mains des personnes attachées à l'Eglise ( i >. »
Fidèle à tous ses devoirs épiscopaux, il menait dans son palais une vie de moine. « Il s'éveillait de bonne heure, dit Saint-Simon, mais la maigreur et la délicatesse de son corps le réduisaient à se lever tard. De son lit, il se faisait un cabinet pour dire son office et ses autres prières, voir et répondre à ses lettres, et administrer son diocèse; ce qui était bientôt fait par la grande connaissance qu'il en avait acquise. » Fénelon disait ensuite sa messe tous les jours dans sa chapelle, et le samedi à la cathédrale. Ce jour-là, il confessait