‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 50 sur 250 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Il n'entre pas dans notre plan de parler de la querelle du Quiétisme, de cette lutte terrible qui mit aux prises les deux plus grands évèques du XVir siècle. On nous saura gré, cependant, d'exposer brièvement la doctrine mystique de l'archevêque de Cambrai ; ces pages compléteront le caractère de Fénelon.

Peu de personnes connaissent le Quiétisme ; pour beaucoup de littérateurs superficiels, la question se réduit à la théorie du « pur amour », qui n'a d'ailleurs jamais été condamnée. Ouvrez tous les manuels de littérature, vous trouverez le sens propre de Fénelon opposé en religion à l'esprit de tradition de Bossuet. Cette opposition est un malentendu. Nous le verrons dans ce livre. L'évêque de Aleaux étudia la théologie dogmatique, l'archevêque de Cambrai s'appliqua à l'étude de la Bible, des Pères et de la théologie mystique, chacun de ces deux grands hommes suivant néanmoins la tradition. Fénelon est le successeur, le disciple, le fils dévoué de tous les mystiques du Moyen âge et de la Renaissance, de saint François de Sales qu'il cite à chaque page. Il a si peu le s,ens

propre, que ses Maximes des Saints ne sont que le suc des traités ascétiques, moins les expressions répréhensibles, dont il ne soupçonnait pas l'ambiguïté ; que la défense de son livre, qui ne fut jamais blâmée, n'est qu'une longue suite d'extraits des mystiques ses prédécesseurs ; que la nécessité de défendre la théologie mystique, approuvée par l'Eglise, fut le motif premier de la trop célèbre discussion et le mobile de l'activité de Fénelon. Enfin, cet aperçu sommaire profitera même à notre étude. Avant d'arriver aux préceptes, il n'est pas inutile de voir dans son ensemble le principe et la base de toute la théorie mystique : l'amour de Dieu pour lui-même. Les Lettres spirituelles ne gardent plus la trace de ces fines discussions théologiques et il faudrait montrer quelque aigreur pour trouver des expressions quiétistes, éparses çà et là. On a coutume de confondre mysticisme et quiétisme ; une synthèse de la doctrine de Fénelon donnera plus d'éclat aux préceptes spéciaux de sa direction.

L'historique de cette grande tragédie en cinq actes, à dénouement glorieux et pour le vainqueur et pour le vaincu, sera le cadre de la spiritualité de l'illustre mystique.

I. Une femme, dont les bonnes intentions bravent toutes les critiques (i), à qui il ne manqua pour gagner les hauteurs de la sainteté qu'un directeur prudent et discret, Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe, devenue Mme Guyon par un court et malheureux mariage, fut l'occasion de cette trop célèbre lutte entre Bossuet et Fénelon.

Mal dirigée par le P. Lacombe, elle ne sut pas régler • sa vive imagination ; toute sa vie, elle parut tourmentée

I, Cf. M. Ciucrricr, Afine (',!iyon,sa vie, ses œuvres.

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par une idée fixe de fonder une sorte d'association mystique. Elle voyagea, prêchant l'amour de Dieu aux âmes devenues soudain enthousiastes de cette éloquence divine. Ses examinateurs de demain craindront de se laisser captiver par la mystérieuse influence de ce langage céleste.

Ses réflexions ailées lui inspirèrent, pendant ces voyages, deux petits ouvrages dont les expressions sont parfois critiquables et souvent obscures, bien que respirant la plus ardente piété : Moyen irès facile pour faire oraison et l'Explication mysiiqîie du Ca^itique des Caniiqties.

Admise dans l'amitié de Mme de Maintenon, de la pieuse dame de Miramion, de la duchesse de Béthune, de la duchesse de Beauvilliers, Mme Guyon fit des conférences à Saint-Cyr ; les élèves goûtèrent trop cette nouvelle spiritualité ; le directeur. Godet des Marais, évêque de Chartres, fut alarmé de cette doctrine qui, pour la pratique, « invitait à ne se gêner en rien, à s'oublier entièrement, à n'avoir jamais de retour sur soi-même et à cette liberté des enfants de Dieu dont on ne se servait que pour s'assujettir à rien ».

Fénelon avait rencontré Mme Guyon chez la duchesse de Béthune ; il avait d'abord fort blâmé ses premières aventures. Ayant appris, à Montargis même, son pays natal, le récit de ses vertus, et sur une lettre de l'évêque de Genève, d'Aranthon, qui « estimait » cette femme « infiniment » et 1' « honorait au delà de l'imagination ?>, il laissa ses préventions. Les conversations que Mme Guyon eut avec Fénelon achevèrent de le convaincre : « C'était un prodige de sainteté et de doctrine. »

Cependant l'esclandre de Saint-Cyr avait fait du bruit. Mme Guyon dut cesser ses conférences. Surprise, elle s'adressa à Bossuet et le pria d'examiner ses écrits.

résolue à se soumettre à la décision de ce grand homme.

Après quelques mois d'étude, Bossuet eut un long entretien avec Mme Guyon chez les religieuses du Saint-Sacrement de la rue Cassette ; l'évêque, content des explications reçues, communia la femme de sa propre main, le 30 janvier 1694. Après une seconde conférence, elle écrivit au duc de Chevreuse : « J'avoue de tout mon cœur que mes écrits ne valent rien, ainsi que Monsieur de Meaux me l'a fait voir... Je ne sais ce que j'ai voulu dire, il y a des fautes de copistes et des choses que je n'ai jamais pensées... j'ai satisfait à tout ce qu'on a désiré. Obligez-moi, pour l'amour de Notre- Seigneur, de faire brûler tout ce qui est de moi. »

Bientôt on attaqua la foi et les mœurs de Mme Guyon : la calomnie, serpent funeste, la poursuivit ; elle demanda alors des juges ; elle devait, disait-elle, à l'Eglise, aux gens de bien, à ses amis, à sa famille, la connaissance de la vérité. Sa piété parut suspecte : elle fut mise en prison. Le récit de ses souffrances est une page attristante de l'histoire religieuse du grand siècle. La police de Louis XIV poursuivit cette femme de ses rigueurs et la traita en criminelle. C'est au milieu des tristesses environnantes qu'elle paraissait le plus remplie de joie ; elle offrait tout à Dieu, elle faisait des cantiques pour tromper la solitude de ses humides cachots. Pendant que l'on instruisait son procès et que la calomnie s'essayait à trouver des preuves infamantes, elle demanda à voir le P. Lacombe. Rien n'était plus facile. Celui-ci était à la Bastille, elle était à Vincennes. Puisqu'on attaquait leurs mœurs, la règle la plus élémentaire de la justice était de les confronter. On ne fit rien.

2. Cependant la spiritualité de Mme Guyon avait mis en discussion les principes du mysticisme. L'Eglise de

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