Ç^ III
Nous ne dirons rien des questions agitées par Bossuet et Fénelon pendant la fameuse controverse, sur lesquelles le Saint-Siège n'a pas jugé à propos de prononcer.
Dans la question de la grâce et de la liberté, l'Eglise laisse discuter les Thomistes et les Molinistes et défend aux adversaires de s'anathéniatiser réciproquement ; elle n'a condamné que les théories extrêmes, destructrices de la grâce ou de la liberté. De même, dans les discussions sur la nature de la charité, il est permis de suivre et la théorie de Bossuet qui enseigne que le motif de la béatitude est essentiel à l'acte de charité, et la théorie de Fénelon qui dit le contraire, bien que la pensée de ce dernier fût l'opinion de Rome, des docteurs de la Sorbonne et d'un homme remarquable par son influence, M. Tronson (i). Il en est de même pour les discussions sur la nature de la contemplation passive, sur l'état de perfection appelé vie unitive, enfin sur les épreuves de l'état passif.
La doctrine de Fénelon, exposée dans les nombreux opuscules qu'il écrivit pour expliquer les Maximes des Saints, fut approuvée par les théologiens occupés pendant deux ans à l'examen de son livre. « . . .Votre doctrine, depuis votre Instruction pastorale jusqu'à vos derniers écrits publiés, est approuvée sans difficulté, surtout depuis vos trois dernières lettres à M. de Meaux (2). »
Il ne sera pas inutile de résumer ces idées de Fénelon ; nous les retrouvons, sous forme d'avis, dans les Lettres spirituelles , charmantes, exquises, qui sont ce
I. Examens particuliers : Examen particulier sur la c/iarité envers Dieu. — Cf. la différence entre la contrition parfaite et l'attrition.
::. Lettre de M. de Chatitérac, 8 novembre 1698. — Cf. aussi les lettres du 17 janvier, 14 février, 2 mai 1699.
no fI':nelox directeur de conscience
qui est tombé de plus tendre d'une lèvre humaine. Les critiques conviennent que la correspondance de Fénelon est ce qu'il y a de plus pur dans les œuvres de l'archevêque de Cambrai ; ils font toujours quelque réserve ; ils trouvent çà et là quelques expressions quiétistes. Nous croyons qu'il s'agit du meilleur mysticisme et de l'ascétisme le plus lég-itime. N'en déplaise aux nouveaux juges de Fénelon, on peut encore parler d'amour pur.
Toute la doctrine spirituelle de Fénelon repose sur la distinction de deux sortes d'amour dont on peut aimer Dieu : V amour intéressé et X amour p7ir.
X.' amour intéressé est un amour de Dieu pour luimême, mélangé du motif de notre intérêt propre, c'està-dire, du motif de cet amour naturel de notre propre excellence et de notre bien particulier. \.'aui07ir pur est un amour de Dieu pour lui-même et sans aucun mélange de notre intérêt propre. Cet amour est purement surnaturel, et n'a d'autre motif que la beauté ou perfection absolue de Dieu. L'âme continue à s'aimer elle-même, seulement d'un amour surnaturel, rapporté à la plus grande gloire de Dieu.
Il est intéressant de montrer comment toutes les voies intérieures tendent à Yamoîir ptir.
a) La contemplation la plus sublime n'est que l'exercice de cet amour pur.
Fénelon réduit les divers degrés d'oraison 1 1 ) à deux principaux, la méditation et la contemplation. La méditation consiste dans des actes discursifs ; bien qu'elle ])uisse quelquefois avoir lieu dans l'état de la plus haute perfection, elle est le fondement ordinaire des commençants. La contemplation consiste dans des actes directs, si simples et si paisibles qu'ils n'ont rien
I. Explic. des Maximes, art. 13, 21 à ag. — Inst. Pasf., n. 16 et i«. — Rép. à la Uécl., n. 30, 38, 40, 56.
LIÎ -MYSTICISME DE FENELON : DOCTRINE III
de marqué par où l ame puisse les distinguer ; « Elle n'est pas même aperçue par le solitaire qui la fait (i ) », disait saint Antoine.
C'est l'oraison de ceux qui ont déjà fait de grands progrès dans l'amour divin. Plus une âme aime Dieu purement, moins elle a besoin d'être soutenue par les actes distincts et réfléchis. Cependant on peut, sans la contemplation, arriver à une très haute perfection.
Fénelon distingue la contemplation active et la contemplation passive. La première est encore mêlée d'actes empressés et discursifs. L'âme s'agite et s'inquiète encore pour produire des actes distincts, afin de mieux sentir son opération. La seconde est exempte de cette activité naturelle : c'est la pure contemplation, c'est un tissu d'actes de foi et d'amour, si simples et si paisibles qu'ils paraissent ne faire plus qu'un seul acte, et même qu'ils semblent moins être un acte qu'un simple repos en Dieu. C'est l'oraison de quiétude.
Il ne faut pas exclure de la contemplation passive les actes réels et méritoires du libre arbitre. On l'appelle passive, seulement pour exclure l'activité naturelle de la contemplation active et pour exprimer la parfaite docilité de l'âme à l'égard de Dieu.
La contemplation passive n'a pas pour unique objet l'idée purement intellectuelle de la Divinité : dans certains moments, l'àme peut s'élever au-dessus de tout ce qui est sensible et s'arrêter à cette idée abstraite ; mais l'expérience et la doctrine des plus grands saints prouvent que la contemplation la plus passive peut avoir pour objet les attributs de Dieu et les mystères de Jésus-Christ.
Une âme peut quitter la méditation pour passer à la contemplation, quand la méditation ne lui fournit plus la