‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 7 sur 250 · INTRODUCTION XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVII

Caro est plus spécieux. Le délicat moraliste ne voit pas sans inquiétude les conséquences possibles de la direction. « A force de tribulations secrètes, dit-il, et de troubles, j'ai peur que l'âme dévote ne se lasse de ses luttes et ne se remette complètement aux mains d'autrui, et ne cherche son repos dans une abdication... On est presque heureux de sentir qu'on ne s'appartient plus, parce qu'on espère vaguement qu'on n'aura plus à répondre de soi... Voilà, selon moi, le péril le plus sérieux de la direction. vSous quelque prétexte que ce soit, l'âme n'a pas le droit de se démettre de sa responsabilité propre, elle n'a pas le droit de renoncer à la noble fatigue de vivre (i). »

Ces paroles partent d'un bon naturel. Certaines objections honorent ceux qui les posent. Caro n'attaque pas la pratique de la direction qu'il sait bonne, il craint qu'elle ne devienne nuisible. Hélas ! La vertu est un milieu. Ne soyez ni avare ni prodigue : ne diminuez pas la dignité humaine en vous faisant trop humble et ne dominez pas la foule avec un air superbe. Soyez bon; mais, évitant d'être dur, ne devenez pas trop faible. Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.

La direction de conscience pratiquée par un homme inexpérimenté peut faire oublier à cette personne docile et fatiguée la c noble fatigue de vivre ». Cela s'est vu, maiscelane prouve rien contre la direction de conscience.

Le directeur n'absorbe pas notre liberté, et s'il nous demande un lâche abandon au lieu de nous aider à vivre, cet homme ne connaît pas son sublime métier. Qu'il y ait des hommes confiants dans cette parole trop connue qu'obéir à son directeur, c'est obéir à Dieu, et que, partant de ce principe, ils usent et abusent de cette autorité redoutable, on ne peut le nier. Mais que conclure ? Qu'on peut abuser des meilleures choses. Sainte Thérèse changea souvent de directeur

I. Caro, Nouvelles études morales sur le lemps présent, p. i66 et suiv.

et l'on se doute bien qu'elle ne désobéissait pas à Dieu, en laissant des directeurs qui ne la connaissaient pas et prétendaient la guider. On ne s'improvise pas plus médecin des âmes que médecin des corps; et encore la comparaison n'est guère possible. Quelles profondeurs infinies l'âme ne renferme-t-ellepas ? Quel regard pénétrera dans cette nuit obscure ? Quelle intelligence démêlera ces fils qui se croisent et s'entrecroisent ?

Le vrai directeur ne commande pas, n'ordonne pas, il agit sur la volonté par des motifs et des mobiles ; le dirigé ne doit pas même agir nécessairement sons cette impulsion, il doit délibérer, comparer, raisonner. Le royaume du ciel ne s'acquiert que par la violence et non par l'abdication de la volonté.

Le jeune Tobie résolut d'aller à Rages : « Je ne sais pas le chemin, dit-il. — Va, dit le père et cherche un homme qui te conduise. » Ananias fut le guide du voyage; mais il ne se substitua pas à son compagnon, il ne lui enleva pas la « noble fatigue de vivre * . Il lui montre comment il doit agir pour arriver à travers les difficultés. Est-il en danger d'être dévoré par un poisson, il lui crie : e Saisissez-le par les ouïes et entraînez-le. » Ananias est un directeur.

Le nouvel Ananias aide nos pas chancelants, mais nous laisse le mérite de notre détermination; il ne nous tient pas comme un bâton dans les mains d'un vieillard. « Loin de vouloir vous attacher les âmes infirmes, rendez-les libres; et autant que vous pourrez, mettez-les en état d'avoir moins besoin de vous et d'aller comme toutes seules par les principes de conduite que vous leur donnerez (i) ». Ce sont les paroles de Bossuet aux « véritables directeurs ». Le but de la direction serait d'apprendre à se passer de direction.

En un mot, nous nous soumettons au directeur de conscience, mais sans abdiquer notre liberté ; en obéissant, nous

I. Bossuet, Méditations sur l'Évangile, LVI" jour, GC. C , t. IX, P- 257.

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