I. Traité de la conciip., ch
ce ne serait qu'un désespoir de l'amour-propre dépité... Jamais personne n'a eu un plus pressant besoin d'être humiliée par ses fautes que vous. Ce n'est que par là que Dieu écrasera votre orgueil et confondra votre sagesse présomptueuse. Quand Dieu vous aura ôté toute ressource en vous-même, il bâtira son édifice (ii. ... Il faut se supporter en se voyant sans se flatter dans toute son imperfection. Il vaut bien mieux travailler paisiblement à se corriger, que de se dépiter à pure perte sur ses misères (21. »
Désirer les suavités intérieures dans la méditation, c'est aimer nos consolations en voulant aimer Dieu : ...Ne voudriez- vous aimer Dieu qu'autant qu'il vous fera goûter du plaisir en l'aimant ? Ce serait cet attendrissement et ce plaisir que vous aimeriez, croyant aimer Dieu ( 31... Si nous étions sans cesse en ferveur, nous ne sentirions ni les croix, ni notre faiblesse... le dégoût souffert par une volonté fidèle est une bonne pénitence. Il humilie, il met en défiance de soi, il fait sentir combien on est fragile, il fait recourir plus souvent à Dieu (4U »
Nous sommes étonnés et confondus, s'il nous arrive de tomber dans quelque faute : pourquoi ? Nous pensions être bons et forts et nous sommes chagrins de voir notre misère et notre faiblesse. Il faut tout sacrifier, sa volonté propre, les douceurs sensibles de la piété, le contentement de soi, non pas la paix de la conscience, mais cet amour-propre subtil, qui nous fait jouir de nous-mêmes, de notre esprit, de notre sagesse, de notre vertu, jouir de soi, s'applaudir en soi comme le stoïcien superbe ou le pharisien de l'Evangile, tel est le grand péril des âmes élevées, le plus redoutable, au sens de Fénelon ; il sait gré aux tentations, aux
I. Qî. C, \'III, p. 505. Lettre à Mme de Ciramoiit. — 2. Ibid., p. 551. — .;. Ibid., p. izz. — 4. Ibid., p. 557.
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fautes mêmes, de nous rendre la claire vue de notre faiblesse : « Les fautes sont toujours des fautes, mais elles nous mettent dans un état de confusion et de retour à Dieu, qui nous fait un grand bien (i ). t) L'humilité est la base de la vie parfaite: «Toute vertu haute et roide est opposée à Jésus-Christ (2). » La douceur apparente de Fénelon directeur n'est pas éloignée de la vigueur du prédicateur Bourdaloue. On peut dire de l'archevêque de Cambrai ce que lui-même a dit de saint F'rançois de Sales : « Tout y est consolant et aimable, quoiqu'il ne dise aucun mot que pour faire mourir. »
Où ne se loge pas encore l'amour-propre ? dans les pénitences, les jeûnes, les disciplines que l'on se plaît à s'imposer. Fénelon n'est pas systématiquement opposé à ces moyens de perfection, mais il en sait le danger : « Vous souhaitez que Dieu vous détruise, et ce souhait est bon, puisqu'on ne veut être détruit que pour établir Dieu sur les ruines de la créature; mais il faut le désirer pour contenter Dieu et non pour se contenter soi-même (3)... Pour les austérités, elles ne sont pas exemptes d'illusions non plus que le reste ; l'esprit se remplit souvent de lui-même, à mesure qu'il abat la chair. Une marque certaine que l'âme nourrit une vie secrète dans les mortifications du corps, c'est de voir qu'elle tient à ces mortifications et qu'elle a regret à les quitter. La mortification de la chair ne produit pas la mort de la volonté (4). »
L'amour-propre est partout ; nouveau Protée, il prend toutes les formes, sans jamais se montrer luimême : <r L'amour-propre ne peut supporter la vue de lui-même, il en mourrait de honte et de dépit. S'il se voit par quelque coin, il se met dans quelque faux-jour
1. Œ. C, VIII, p. 551. — 2. Ibid., p. 529. — j!. Ibid., p. 519. — 4. Ibid., p. 459.
pour adoucir sa laideur et pour avoir de quoi s'en consoler (i ) . »
L'amour-propre, qui fait la ruine et le malheur des individus, met partout le désordre et la haine. Écoutons cette belle page : « L'amour-propre, malade et attendri sur lui-même, ne peut être touché sans crier les hauts cris. Touchez-le du bout du doigt, il se croit écorché. Joignez, à cette délicatesse, la grossièreté du prochain, plein d'imperfections, qu'il ne connaît pas lui-même ; joignez-y la révolte du prochain contre nos défauts, qui n'est pas moins grande que la nôtre contre les siens. Voilà tous les enfants d'Adam qui se servent de supplice les uns aux autres ; voilà la moitié des hommes qui est rendue malheureuse par l'autre, et qui la rend misérable à son tour : voilà, dans toutes les nations, dans toutes les villes, dans toutes les communautés, dans les familles et jusqu'entre deux amis, le martyre de ramour-propre(2). »
La direction de Fénelon, dominée par la poursuite de ce mal invisible, l'orgueil, a un intérêt humain qui nous attache et nous instruit ; elle nous montre le moraliste à côté du prêtre. L'étude du cœur humain met dans cette cure des âmes, à côté des dogmes et des conseils inflexibles de l'Evangile, un élément nouveau, la raison.
Le monde n'a pas échappé à la fine observation du moraliste ; son regard a démêlé les intrigues des iiommes, leurs faiblesses cachées, leurs désirs immodérés. Cette connaissance, il la devait à une heureuse habitude de réflexion profonde, au commerce des hommes, à l'amitié de tous ceux qui le fréquentaient.