Cf. Lettre CXXXVI, p
M'^e GUYON A FENELON 287
Soyez donc persuadé que votre âme ne fut jamais moins sèche qu'elle l'est présentement. Si vous étiez conduit par le recueillement aperçu, vous seriez peu propre aux emplois auxquels Dieu vous destine. Dieu ne cesse jamais un moment d'opérer dans votre âme ; je vous assure que cela est très véritable, et je vous prie même de le croire. Le calme, qui est toujours dans votre volonté, marque qu'elle est comme Notre-Seigneur la veut. Il faut souffrir la douleur que vos fautes vous causent, pourvu que vous ne fassiez nulle action, ni pour diminuer la douleur, ni pour y remédier : c'est une espèce de brûlure, qui sert de purgatoire.
Ne vous étonnez pas de la légèreté de votre esprit dans l'oraison : l'imagination voltige extrêmement, et cela est même nécessaire, i° pour ôter à l'âme tout ce qu'elle pourrait apercevoir qui l'arrêterait ; 2° pour lui cacher l'opération de Dieu, et la dérober à sa connaissance ; 3** et de plus pour l'enfoncer dans le centre*. Plus vous irez avant, plus votre esprit vous échappera, et vous n'en serez nullement le maître : aussi ne faut-il faire nul effort pour le fixer : cela ne servirait qu'à le rendre plus volage et à vous casser la tête. Votre oraison doit être entièrement indépendante et même détachée de votre esprit ; cette importunité, qui dure longtemps, aide à faire' mourir autant toute vie perceptible, et il est de conséquence de ne s'en mettre point en peine et de se laisser dans ces folies. Quand il plaît à Dieu de rappeler les sens et les puissances au dedans, comme par un coup
1 . Mme Guyon décrit ailleurs cet « enfoncement » de Tàme dans « le centre » ; cf. Discours chrétiens et spirituels, édit. cit., t. I, Discours XLIV, p. 343. «... Alors ce poids d'amour la faisant outrepasser ellemême, elle trouve Dieu en manière de centre plus profond ; et, par cette même pente d'amour qui entraîne tout avec soi, volonté, esprit et tous leurs apanages, elle tombe en lui, où elle se perd et s'abîme toujours plus par ce même poids de l'amour. Or, comme Dieu est immenes et infini, le poids l'enfonce toujours plus en Dieu. »
de filet, il met tout dans un profond silence ; mais cela n'est pas encore pour vous, si ce n*est en certains moments : hors de là, cette légèreté d'esprit est très utile pour faire mourir. Il est certain que vous ne fûtes jamais plus à Dieu que vous y êtes, et le témoignage que vous vous rendez à vous-même n'est point de vous, mais de l'Esprit, qui habite en vous. Il vous peut bien arriver d'être chatouillé par les choses extérieures, et c^a arrivera même quelquefois ; mais votre cœur ne. s'y reposera jamais. Ce qui vous fait sentir ce chatouillement est ce qui empêche le cœur de s'y reposer, car c'est un réveil, qui déplaît ; et si vous n'aviez pas cela, votre cœur y serait en repos, sans croire y être. Cela deviendra même plus fréquent, et vous humiliera, jusqu'à ce que tout se perde dans un oubli total.
Vous seriez à plaindre d'être serré de si près, si Dieu, en vous avançant, ne hâtait votre mort par ses providences *. Quoique vous parliez peu aux personnes, vous ne laissez pas de leur être utile. Le moment du bon Dieu vient lorsqu'on ne l'attend plus, et que tout paraît contraire. Ménagez votre santé, je vous en conjure. 11 n'est pas nécessaire que vous travailliez. Je vous assure que tout vous sera donné selon votre besoin ; et c'est sur quoi il faut exercer votre foij car il ne faut pas croire que la foi nue ne s'exerce simplement, qu'en se dénuatit de tout : elle s'exerce aussi en croyant les choses presque incroyables ; et c'est une chose admirable, comme Dieu prend plaisir à exercer la foi en ces deux manières, et comment, après l'avoir dénuée de tous soutiens, et avoir fait comprendre à l'âme combien cette voie de dénûment est pure et préférable à tout, il l'exerce d'une autre
I . Le mot (( providence » a ici un sens intermédiaire entre celui de « prévoyance », qu'on a déjà rencontré plus haut (Lettres XXXIV, p. 83, XLVI, p. i2i) et celui de « gouvernement du monde par Dieu ».
manière, et veut qu'elle lui rende un autre honneur par exercer * encore sa foi, en croyant des témoignages et, les recevant, lorsqu'elle n'a de goût que pour la nudité, et d'estime que pour la foi dégagée de témoignages. que Dieu est grand, et qu'il sait se glorifier en des manières différentes! L'âme s'arrêterait à tout, s'il n'en usait de la sorte. 11 y aurait bien de belles choses à dire là-dessus, mais c'est trop lasser votre patience ; votre temps vous est trop cher.
A Dieu, il me donne pour vous ce qu'il ne me donne pour nul autre *.
Je dois encore vous parler de mon oraison : Je crains de la faire, et Dieu permet, soit par ma négligence ou autrement, que je n'en trouve guère ni le temps, ni la facilité. Je ne saurais m'y soutenir longtemps de suite, soit par ma santé, soit par mes occupations, soit par ma sécheresse, soit enfin par ma lâcheté. Ce qui de>crait, ce me semble, m'étonner davantage, c'est que je n'ai aucun regret de voir mon oraison qui se dessèche et qui m'échappe, et qui n\e laisse dans une grande dissipation. Je me trouve indifférent et insensible sur tous ces inconvénients, qui devraient me paraître d'autant plus grands, queje suis ici plus exposé. Au lieu que j'ai un regret cuisant sur
1 . Sur cette construction de l'infinitif substantif avec par, cf. Lettre du ao septend)re i68g,p. a^S et n. i.
3. Cette lettre, étant la réponse à la précédente, doit être des premier» jours d'octobre.