‹ Fénelon documents nouveaux et inéditsChapitre 320 sur 350 · Lettres, i. II, Lettre GXG, p · texte numérisé non relu

Lettres, i. II, Lettre GXG, p

M»» GUYON A FÉNELON 3i7

gère à elle-même, qu'elle n*y pense point ; de sorte que, si celui qu'elle aime la mettait dans Tenfer, elle ne pourrait cesser de l'aimer et d'être satisfaite de lui dans le sort des plus horribles tourments, sans qu'elle puisse voir, ni penser à être autrement qu'on la met ?

Il est constant que l'amour le plus pur est celui qui dégage l'âme de tout intérêt, pour entrer dans les seuls intérêts de Taimè ; et, plus ce qu'il fait perdre est considérable, plus l'amour est pur. C'est ce qui a fait dire, que le comble de l'amour était de donner sa vie pour celui que l'on aime. C'est où peut aller l'amour humain; l'amour divin peut aller jusqu'à donner son âme et son éternité pour son Dieu ; et celui qui n'est pas prêt de perdre* l'un et l'autre sans se regarder, se plaindre ou appréhender, est bien éloigné de la pureté de l'amour. L'amour pur est d'une nature qu'il ne peut jamais être connu que de celui qui l'éprouve. C'est un prêtre, qui n'est jamais sans sacrifice, et qui n'est jamais satisfait qu'il n'ait tout ôté : je dis tout, sans exception, quelque nécessaire et absolument nécessaire qu'il paraisse. O pur amour, nul ne peut donner aucune connaissance de toi, que toi-même et celui que tu as consommé en toi ; et tu es tel par ta nature, que l'on ne te comprend qu'autant que l'on te possède, je veux dire, tes efléts ^ !

[Le pur amour incompréhensible pour ceux qui ne l'ont pas éprouvé. Sa consommation en Dieu par la destruction totale.]

Quand je parle du pur amour, je ne parle pas de l'amour fervent, qui ne travaille qu'à embellir celui qui le

1. La grammaire, sinon l'usage du xtii» siècle, réclamait à et non de avec prêt dans le sens de disposé à ; cf. Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue française. Paris, 1698, 2 vol. in-12, t. II, p. 35 sqq.

2. Toutes ces idées ont été reprises bien des fois par Fénelon ; cf. en particulier /n^fracttonf, XVIII, t. VI, p. io6-io8 : «Vous êtes tout amour, et par conséquent tout jalousie, etc. »

3i« FENELON ET M»" GUYON

possède, et qui semble n'être appliqué qu'à lui : cet amour-là je l'appelle imparlait, quoique ce soit celui que les hommes ignorants regardent comme le comble de la sainteté. Je ne regarde comme pur amour que l'amour impitoyable, destructeur, qui loin d'embellir el d'orner son sujet, lui arraclie tout sans miséricorde, afin que, rien ne restant dans ce même sujet, rien ne l'empêche de passer dans la fin. Hors de là il ne peut point subsister. Tout son soin est d'enlaidir, d'arracher, de détruire, de perdre : il ne vit que de destruction * ; il est comme cette bête que vit Daniel *, qui mange, broie et dévore tout. O que le pur amour est peu connu !

Laissez-vous donc tout arracher. Si vous gardez quelque chose, vous n'aurez pas ce pur amour. Vous ne le pouvez acheter que par la perte de tout le reste. Que pouvez-vous donner en échange de cet amour, que la destruction totale ? Quand vous donneriez toute chose, tout cela doit être comnté pour rien^. L'amour ne peut vous rendre heureux*, qu'en vous faisant parfaitement misérable ; et, si vous plaignez votre misère, si vous envisagez votre perte, si vous la regardez le moins du monde, vous êtes infiniment loin de la pureté de l'amour. Celui qui ne possède rien, ne craint point de rien perdre, ne désire rien, ne peut regretter ce qu'il a perdu ; il ne peut même y penser; rien ne l'occupe ; l'amour le consume en lui : il n'a d'yeux que pour l'amour, et non pour soi, étant pour soi comme s'il n'était point du tout.

1. Fcnelon, Instructions, XXII, t. VI, p. ia3, d: « Il est insatiable <Ie mort, de perte, de renoncement. II faut que tout soit détruit,, -que tout périsse. »

2. Dan., VII, 7 ; cf. le Commentaire qu'en fait Mme Guyoa dans sa Bible, édit. cit., t. XI, p. 387.

Page 1