I. T. III, n«CXLIV, p. 2I0-I
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FENELON A M»«^ GUYON 35S
Laissez-moi, car je veux suivre De TEnfance Faveugle loi.
Que sert à ma cervelle Aristote et Platon ?
Votre grave raison doit-elle Raisonner contre un hanneton ?
Jadis je croyais être
Sage comme Càton ;
Mais je suis sous mon petit-Maître *
De docteur devenu Fanchon.
Père, je te rends grâce D*aveugler tant d'esprits.
Qui veulent juger de tes grâces.
Et d'éclairer les seuls petits"^.
XII bis FÉNELON A M'»u GUYON 3
(Autre rédaction de la poésie précédente.)
J'ai le goût de l'Enfance :
De mon hochet content, La faiblesse et l'obéissance De moi font un petit enfant.
a. Sur cette expression de familiarité mystique, cf. plus haut, Lettre IX, p. 35 et n. 7,
2. Réminiscence de la parole c>angélique : « Je vous loue, ô Père, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et les avez révélées aux petits » (Luc, X, 31).
3. Le manuscrit autographe de cette rédaction se trouve à la Bil>liotlièque Saint-Sulpice dans le recueil déjà cité : Divers écrits de Mme Guyon. Je n'ai pas cru devoir conserver l'orthographe ni les quelques ratures de ce brouillon. Les variantes ou les parties encore inédites sont en caractères italiques.
Fruit d'une sèche étude, \ustère gravité.
Importuns restes d'habitude.
Laissez-moi vivre en liberté.
Vérité simple et nue.
Que j'aime ta candeur I Et que l'innocence ingénue Est au-dessus de ta pudeur.
Trop heureuse innocence, Exempte de raison La vertu pleine d'assurance, A qui tête est hors de saison I
Vice et vertu surpasse
Un enfant comme moi.
Comme au maillot je suis en grâce.
Sans honte, sans crainte et sans loi.
A peine je bégaie.
Je ne sais pas mon nom.
Je pleure, je ris, je m' égaie ^
Je ne crains que maman telon.
La main qui dans Venfance Sut me mettre au berceau, En dépit de toute prudence Me bercera jusqu'au tombeau.
Sage trop incommode.
Voulez-vous qu'un enfant Ne 6cirfme qu'avec méthode, El soit grave comme un pédant ?
FENELON A M»" GUYON 3o7
Quoi! vous dédaignez d'être Simple et petit enfant!
Abaissez-vous: mon petit-Maître -Ne veut rien de haut ni de grand.
XII ter. __ FÉNELON A M'^e GL' YON *
(Parodie de la poésie précédente.)
Jadis j*aiinais l'Enfance :
De mon hochet content,
La faiblesse et Tobéissance
Me rendait (sic) un petit enfant.
Doux fruit de mon élude.
Austère gravité, Revenez, ancienne habitude, C'est vous qui m'avez enchanté.
Je n'ai dans la cervelle Qu'Aristote et Platon.
Je suis grand, je suis plein de zèle.
Je n'aime que dame Raison.
Sagesse trop commode Je vous goûte à présent.
Le petit n'est plus à la mode ; Je hais ce qui ressent l'enfant.
1 . Cette pièce se trouve dans le même recueil que la précédente, à laquelle elle fait sujte dans le manuscrit. Elle est également autographe et porte en titre, de la main même de Fénelon : Parodie. Elle est très vraisemblablement soû œuvre. Ici encore je n'ai pas conserve l'orthographe de l'origifial. •
3o8 FENELON ET M- GUYON
Désormais je veux être
Sage comme un Caton,
Je n*aime plus le petit-Maître :
J'aime mieux être grand garçon.
Plus je hais rinnocence, Plus j'aime la raison.
Bannir ce qui tient de l'Enfance Est aujourd'hui ma passion.
Que j'aime la sagesse,
Que j'aime la hauteur!
Toute Enfance à présent me blesse :
Le petit me fait mal au cœur.
La main, qui dans l'enfance Put (?) me mettre au berceau, Est rejetée de ma prudence :
Je la bannis jusqu'au tombeau.
Ah î comment pouvoir être Simple et petit enfant !
Je retourne à mon premier Maili c.
Qui m'apprit à devenir grand.
J'abhorre la bouillie,
Je ne veux plus de lait.
Tout cela n'est qu'une folie :
Qu'il est beau d'être grand et droit * !
I . Sur la prononciation (//■(•/, cf. Charles Thurot, J)e la prononcianon française, etc. Paris, Imp. Nat., 1881, t. I, p. ^07.
(^Même sujet, air : Mon cher troupeau.)
Vous avez le goût de Tenfance Et craignez la réalité. .
Ce n'est être enfant qu'en apparence Sans en avoir la vérité.
Ceux en qui l'Enfance est réelle Ne la sauraient voir ni goûter.
Elle leur est si naturelle.
Qu'ils ne la peuvent surmonter.
On ne la saurait contrefaire Ni la cacher : Quand Dieu le veut, 11 en découvTe le mystère.
Celui qui l'entend est heureux.
Le désir de la petitesse Est renfermé dans cet état.
Il effarouche la sagesse Et lui fait perdre son éclat.
O Sagesse que je révère, Vous savez seule son néant :
L'état de la pure misère Est moins nu que celui d'enfant.
Il renferme toute faiblesse.
Impuissance, incapacité ; Mais il est la même souplesse ^ :
Dieu fait en lui sa volonté.
1. Poésies et cantiques spirituels^ t. III, n* GXLV, p. 211-3.
2. Sur cette construction de même. cf. Haasc, l. cil., § 53, p. 117.
.160 FÈNFXON ET M«'«^ GUYON
Renoncer à la sagesse humaine pour vivre en enfant.
Air : Quittons notre houlette.
Adieu, vaine prudence, Je ne te dois plus rien.
Une heureuse ignorance
Est ma science ; Jésus et son enfance.
C'est tout mon bien.
1. Poésies, t. III, n« GXLVII, p. 21 4-6. — Cette poésie, doniLe Siècle de Louis XIV a rendu une strophe célèbre, fait partie depuis 1824 des Œuvres complètes de Fénelon (dans l'édition de i85j, t. VI, p. 66o)r Voici le commentaire, dont Voltaire prend plaisir à accompagner sa citation (S. de Louis XIV, chap. xxxvm. Du Quiétisme, éàii. Bourgeois. Paris, Hachette, 1898, p. 779-780) : « Sur la fin de sa vie, il [Fénelon] méprisa enfin toutes les disputée... L'archevêque de Cambrai (qui le croirait !) parodia ainsi un air de LuUi : JeunCy j'étais trop sage^ ete. Il fit CCS vers en présence de son neveu le marquis de Fénelon, depui» ambassadeur à La Haye. C'est de lui que je le tiens. Je garantis la certitude de ce fait. Il serait peu important par lui-même, s'il ne prouvait à quel point nous voyons souvent avec des regards différents, dans la triste tranquillité de la vieillesse, ce qui nous a paru si grand et si intéressant dans l'àgc, où l'esprit plus actif est le jouet de se& désirs et de ses illusions. » Et il ajoute en note : « Ces vers se trouvent dans les Poésies de Mme Guyon ; mais le neveu de M. l'archevêque de Cambrai m'ayant assuré plus d'une fcMs qu'ils étaient de son oncle et qu'il les lui avait entendu réciter le jour même qu'il les avait faits, on a dû restituer ces vers à leur véritable auteur. [On a vu plus haut ({ue les caractères italiques indiquaient, parmi les Poésies de Mme Guyon, celles que Fénelon avait composées.] Ils ont été imprimés dans cinquante exemplaires du Télémaque, faits par les soins du marquis de Fénelon en Hollande, et supprimés dans les autres exemplaires. Je suis obligé de répéter ici que j'ai entre les mains une lettre de Ramsay.
FENELON A M-"^ GUYON , 361
Jeune, j'étais trop sage Et voulais tout savoir.
Je n'ai plus en partage
Que badinage, Et touche au dernier âge.
Sans rien prévoir.
Au gré de ma folie Je vais sans savoir où.
Tais-toi philosophe !
Que tu m'ennuies !
Les savants je défie,
Heureux les fous !
Quel malheur d'être sage Et conserver ce Moi Maître dur et sauvage,
Trompeur volage !
le rude esclavage
Que d'être à soi !
élcA'e de M. de Fénelon, dans laquelle il me dit... Voici les propres paroles : Were he born in a frec country, he would hâve display'd hiswhole gcnius, and given a fuU career to his own principles nevcr known. » — Le bon Dutoit proteste longuement (^Réflexions et anecdotes, loc. cit., p. xciv-c) contre ces accusations de philosophisme. Mais il suffit de replacer la strophe dans le mouvement de la poésie, pour en comprendre les intentions, qui ne sont ni d'un « pliilosophc »» ni d'un « sceptique ». La pièce est-elle de « la fin de sa vie », comme le prétend Voltaire sur la foi du marquis de Fénelon ? Les allusions « au dernier âge » qui approche et à la vérité « opprimée » rendent la date assez vraisemblable. Ce serait donc une nouvelle preuve que, même dans l'exil et après la condamnation, les deux amis continuèren â échanger leurs confidences mystiques par quelque intermédiaire dévoué et discret. Cf. Introduction, II, § i, p. i.xvi-lxvih.
Loin de toute espérance, Je vis en pleine paix.
Je n'ai ni confiance
Ni défiance ; Mais l'intime assurance
Ne meurt jamais.
Amour, toi seul peux dire.
Par quel puissant moyen Tu fais sous ton empire
Ce doux martyre.
Où toujours Ton soupire
Sans vouloir rien.
Amour pur, on t'ignore.
Un rien te peux ternir :
Le Dieu jaloux abhorre
Que je l'adore, Si, m'offrant, j'ose encore
Me retenir.
Dieu, ta foi m'appelle, Et je marche à tâtons ; Elle aveugle mon zèle ;
Je n'entends qu'elle.
Dans ta nuit éternelle
Perds ma raison,
Content dans cet abîme,
Où l'amour m'a jeté,
Je n'en vois plus la cime.
Et Dieu m'opprime ; Mais je suis la victime
De vérité.
il'ùtat qu'on ne peut peindre :
Ne plus rien désirer.
Vivre sans se contraindre
Et sans se plaindre.
Enfin ne pouvoir craindre
De s'égarer * .
(Même sujets même air.)
Heureux si la prudence
N'est plus pour nous un bien !
Une docte ignorance
Est la science, Qui dans la sainte Enfance
Sert de soutien.
Ce serait être sage, De prétendre savoir Quel sera le partage
Et l'avantage.
Que dans le dernier âge
On peut 3 avoir.
I . Il n'est pas besoin do faire remarquer que cette poésie et la sui- \ante résument en brèves formules les idées chères à Mme Guyon, et que Fénclon a faites siennes à son école. Toute la correspondance précédente n'est guère qu'une invitation à la simplicité, au mépris de la sagesse humaine, au pur amour, à la foi nue dans la petitesse et dans Icnfance ; cf. Introduction, II, § II, p. iaxui.
a. T. III, n» GXLVIII, p. 216-7. — La pièce est publiée aussi dans les Œuvres complètes de Fénelon (t. VI, p. 6G1, g) comme une i-éponse de Fénelon à ses propres vers.
3. Texte de Dutoît : put ; celui des Œuvres do Fénelon (^«"«0 paraît ici préférable.
364 FÉNELON ET M^^ GDYON
O la sage folie/ D'aller sans savoir où !
Sotte philosophie,
Je te défie D'embarrasser la vie
D'un heureux fou I
En cessant d'être sage, Il sort enfin de soi ; Il quitte l'esclavage
Dur et sauvage.
Du moi trompeur, volage,
Pour vivre en foi *.
En perdant l'espérance, On retrouve la paix.
L'amour sans confiance
Ni défiance Est l'unique assurance
Pour un jamais.
Amour de qui l'empire Est rigoureux et doux.
On souffre le martyre
Sans l'oser dire, Quoique le cœur soupire
Dessous 2 les coups.