‹ Fénelon, éducateurChapitre 9 sur 12 · OF THE · texte numérisé non relu

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par goût et par devoir, il modifie pourtant peu à peu son humeur très sévère et il revient au monde selon les exigences de sa fortune et de son rang. D'ailleurs il ne cède pas aux séductions corruptrices dont on l’entoure; il continue, selon les leçons de son maître, à se défendre contre le faste et le luxe, au point qu’on le voit refuser cinquante mille francs par mois, que Louis XIV lui concède pour ses menus plaisirs, et se contenter de douze mille.

Fénelon avait voulu faire de son élève un prince pacifique; Mentor lui avait tracé une sombre image du roi ambitieux et conquérant. C’est donc avec la crainte et la haine de la guerre que le ducde Bourgogne, chargé, en 1701, des opérations militaires, alla prendre le commandement de l’armée d’Allemagne. Il y montra de l’intelligence et de la bonne volonté; mais sous lui les armes françaises ne furent pas heureuses. Aussitôt les uns lui refusèrent absolument les qualités du général; les autres imputèrent les fautes qui furent commises pendant le cours de la campagne à des travers dont on se plaisait à rendre Fénelon responsable. On se racontait avec ironie que, dans le fort de la guerre, le jeune prince avait écrit à son an-

cien précepteur pour lui demander s’il était mal de loger dans une abbaye de filles. On faisait courir le bruit qu’au moment même où la ville de Lille tombait aux mains des ennemis, le duc de Bourgogne perdait plusieurs heures à assister à une procession. On ajoutait que, quand on vint lui annoncer la prise delà ville, il jouait au volant et qu’il ne daigna pas interrompre sa partie. On répétait malignement les paroles que lui avait, disait-on, lancées un des gentilshommes attachés à sa personne : « Je ne sais si vous aurez le royaume du ciel ; mais pour celui de la terre, leprince Eugène etMarlborough s’y prennentmieux que vous. » On lui reprochaitde ne pas savoir tenir ses délibérations secrètes, de telle sorte que les ennemis en étaient facilement informés, de ne pas se faire éclairer, de ne rien prévoir, de ne pas étudier le pays, d’ignorer les noms etles visages de ses officiers, de ne pas se montrer aux soldats, de se renfermer trop souventavec son confesseur aux heures où il aurait dû tenir le conseil ou paraître au milieu des troupes. Tous ces bruits arrivaient aux oreilles de Fénelon, qui en souffrait d’autant plus cruellement qu’il savait qu’on attribuait les erreurs de son élève aux instructions qu’il luiavait don-

nées dans son enfance. Peut-être la conscience délicate du prélat se demandait-elle si les fautes du prince n’avaient pas quelque source dans une observation trop étroite des doctrines du Télémaque. Aussi lui écrivait-il à ce propos : « Vous savez combien j’ai toujours été éloigné de vouloir vous inspirer de tels sentiments; mais il ne s’agit nullement de moi qui ne mérite d’être compté pour rien ; il s’agit de l’État et des armes du roi, que je suis sûr que vous voulez soutenir (1). »

Retiré des camps, le duc de Bourgogne se sentit porté à reprendre ses habitudes de retraite timide et de méditation solitaire. Saint-Simon nous le représente « mesuréà l’excès, renfermé, raisonnant, pesant et comparant toutes choses, quelquefois incertain, ordinairement distrait, » se perdant dans les minuties, passant une trop grande partie de sa vie dans son cabinet, à des occupations scientifiques, à des rêveries, à la poursuite de chimères. Il lui reproche, en outre, d’abuser des lettres, de se noyer dans une interminable correspondance, alors qu’il aurait fallu agir. Le duc de Bourgogne ne se dissimulait

(1) Lettre 191, du 25 octobrè 1708.

pas les inconvénients de sa timidité etles dangers de son irrésolution; il sentait combien certaines qualités nécessaires à laviepublique etàla conduite des hommes lui manquaient. « Il conteste sait son indécision ; il avouait qu’il se laissait « aller à un serrement de cœur et aux noirceurs « causéespar les contradictions et les peines de ce l’incertitude; que quelquefois, paresse ouné- « gligence, d’autres, mauvaise honte ou respect « humain, l’empêchaient de prendre des partis « et de trancher net dans des choses importan- <r tes (1). »

Fénelon, qui recevait les confidences de cette âme qu’il avait trop tenue à la lisière, et dont il avait, àson insu, trop comprimé la personnalité, s’efforçait, par ses lettres, de tout réparer en lui soufflant l’énergie et la résolution. Il le suppliait de n’être pas « trop particulier », de se faire accessible, ouvert à tous, de fréquenter les personnes les plus considérées, de ne point se contenter des vertus qui sont l’ornement d’une vie privée, d’acquérir les qualités dont le futur roi de France ne saurait se passer. Qu’il soit ferme ! Qu’il apprenne à connaître les hommes ! Qu’il

(1) Correspondance avec Fénelon.

ait de la hardiesse dans les actions, de la net* teté dans ses paroles ! Qu’il ait de la largeur dans ses vues! Qu’il dépouille l’écolier et qu’il pense par lui-même! Qu’il fasse aimer, craindre et respecter la vertu jointe à l’autorité! Qu’il se mette en garde contre les excès d’une dévotion trop ombrageuse :

ce Pour votre piété, lui écrit-il, si vous voulez lui faire honneur, vous ne sauriez être trop attentif à la rendre douce, commode, sociable. Il faut vous faire tout A tous pour les gagner tous (1). 3>

Dans une autre lettre, à quelques jours de distance, Fénelon ajoutait :

« Vous devez faire honneur à la piété et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la justifier aux critiques et aux libertins. Il faut la pratiquer d’une manière douce, noble, forte et convenable à votre rang. Un prince ne peut pas à la cour et à l’armée régler les hommes comme des religieux... Je prie Dieu tous les jours que l’esprit de liberté sans relâchement vous élargisse le cœur pour vous accommoder aux besoins de la multitude (2). »

Cependant Fénelon recevait peu à peu la ré-

(1) 27 sept. 1708.

(2) 15 oct. 1708.

compense de ses efforts. Si le duc de Bourgogne devait à son précepteur et à l’éducation qu’il lui avait donnée quelques défauts graves chez un prince destiné au trône, il lui dut également de s’en corriger. Il prenait, en effet, mille peines pour satisfaire sonmaitre en serendantdignede la couronne par sa conduite et par ses travaux. Il projetait une réforme générale de la société française, empreinte de l’espritaristocratique et chrétien des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse ; il méditait l’application d’idées politiques et économiques qui, on en a la certitude par ses écrits, que son biographe a publiés (1), et par les long's récits de Saint-Simon, étaient généralement conformes aux propositions de Fénelon. N’est-ce pas dans leTélémaque qu’il a pris le dessein d’ ôter la confusion des classes de la société et de mettre rigoureusement les gens à leur place? N’a-t-il pas puisé dans Y Examen de conscience la volonté de relever la noblesse et de lui rendre dans l'armée, dans la politique, dans l’Église, dans la magistrature, toutes les hautes fonctions usurpées par les hommes sortis de la bourgeoisie? N’est-ce pas en disciple

(1) Vie du duc de Bourgogne, par l’abbé Proyart.

fidèle aux leçons et aux préjugés de son précepteur qu’il vise à rétablir la vieille hiérarchie brisée par les rois eux-mêmes et à reconstituer en France une aristocratie gouvernante? N’estce pas encore le même esprit, qui lui inspire l’horreur de l’hérésie et Tardent désir de consacrer à la défense de l’orthodoxie catholique la force des lois civiles et la rigueur des lois politiques? Ne se souvient-il pas de Mentor dictant à Idoménée la constitution deSalente, quand il dédaigne les beaux-arts, se défie des poètes et des gens de lettres, renonce au spectacle, dont il dénonce l’immoralité, et va dans sa rigidité jusqu’à vouloir réformer les mœurs du pays, même aux dépens de la sociabilitéet delà splendeur nationales ?I1 est indubitable que sur tous ces points l’administration du jeune prince se fût ressentie des doctrines de Fénelon, faussées d’ailleurs et exagérées par le disciple, qui se montre infiniment plus étroit et plus rigoureux que son maître.

Mais si le duc de Bourgogne, sacrifiant les conquêtes et les institutions de la monarchie, démantelant le pouvoir royal, caressant des projets téméraires, avait le malheur de suivre aveuglément les traces dangereuses de Fénelon,

il lui devait, en revanche, de montrer pour le peuple une âme généreuse etcompatissante, de décréter l’égalité de tous les citoyens devant la loi, de soumettre à l’impôt le clergé et la noblesse, de soulager ainsi le reste de la nation, qui supportait toutes les charges du Trésor. Sous la bienfaisante influence de son illustre guide, « il réformait les monstrueux abus du régime financier, il régénérait l’agriculture et le commerce, devinait le grand rôle de l’industrie et lui frayait la route. Il comprenait que la paix était la vie des sociétés, et il gémissait de cette longue guerre qui ensanglantait l’Europe depuis dix ans. Son système est plein de contradictions ; il veut raffermir la royauté et il l’ébranle ; il proscrit la guerre et il établit une noblesse militaire; il affranchit le commerce et il reconstitue la féodalité ; il confond le xvn® et le xvme siècle, l’avenir et le passé. Ces projets contiennent toutefois des pensées et des aspirations qui décèlent une belle âme. La vie du prince est, d’ailleurs, le meilleur commentaire de son système. Il ne faut pas l’oublier, il l’écrivait à vingt ans, au milieu des séductions de la puissance, au pied du trône ; et lui, qui n’avait pas souffert, il a travaillé toute sa

vie pour soulager ceux qui souffraient. A ce titre seul le duc de Bourgogne mérite un pieux souvenir. Enfin il est tombé avant l’heure, et ce travail, interrompu par la mort, a quelque chose d’inachevé qui désarme et qui touche (1). »

En effet, le disciple chéri de Fénelon fut prématurément emporté au moment où il semblait toucher au trône et être sur le point de recevoir le dépôtdes destinées delà patrie. Le 18 février 1712, six jours après la duchesse sa femme, le dauphin mourut de ce malétrange qui frappa la famille royale dans plusieurs de ses membres. A cette nouvelle, la douleur de Fénelon fut immense! Tout l’espoir qu’il avaitd’un meilleur avenir descendait dans la tombe avec son élève bien-aimé. Le malheureux archevêque écrivait au duc de Chevreuse :

« Je suis saisi d’horreur et malade de saisissement sans maladie. En pleurant le prince mort qui me déchire le coeur, je suis alarmé pour les vivants (2). »

(1) Ernest Moret,Qm’/?ze ans du règne de Louis XIV II p. 226.

(2) 24 février 1712.

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