ROMAN D’ÉDUCATION POLITIQUE ET MORALE
Le titre le plus populaire de Fénelon est le Télémaque, qu’il écrivit, comme les Fables et les Dialogues, pour l’éducation du duc de Bourgogne. On sait quel est le plan de celivre si célèbre, où il a réalisé l’idéal du simple, du naturel et de l’aimable. Télémaque, fils d’Ulysse, est parti, sous la conduite de Mentor, à la recherche de son père ; il court mille dangers, éprouve mille déceptions, commet bien des fautes, et, averti par l’expérience et les conseils de Mentor, il se corrige insensiblement pour devenir un modèle de vertu. Jeté par la tempête sur bien des rivages, il voit des civilisations diverses, des monarchies, des républiques ; il en étudie les mœurs,
les lois* les gouvernements ; il remarque ce
qu’elles ont de meilleur pour l’appliquer plus tard à l’île d’Ithaque, sa chère patrie, sur laquelle il doit régner.
Le cadre de cet ouvrage est celui d’une épopée, dont l’idée est prise dans Y Odyssée. Pénétré des beautés les plus exquises des anciens, nourri du plus pur miel de la Grèce, Fénelon goûtait surtout profondément la poésie du vieil Homère. Si la Grèce semble avoir été la patrie naturelle de son génie, Homère fut son auteur favori ; il le lisait et le traduisait avec ferveur ; il avait une connaissance parfaite de Vllia.de et de l'Odyssée. Mais, des deux épopées homériques, l’Odyssée avait, plus que Y Iliade, le don de l’émouvoir et de le charmer. Aux descriptions retentissantes dont Y Iliade abonde, au bruit des querelles et des batailles, auxgrandes peintures de ces luttes qui nous inspirent plutôt le courage de combattre les autres que celui de nous vaincre nous-mêmes, Fénelon préférait les tableaux si simples, les scènes si morales et si touchantes de l’Odyssée. De tant de héros qui sont mis en action dans l’un et dans l’autre poème, le préféré de son esprit et de son cœur n’est pas l’impétueux Achille, mais l’ingénieux et prudent Ulysse. Une strophe d’une ode qu’il
LE TELEMAQUE.
composa dans sajeunesse révèle de bonne heure cette admiration qu'il avait puisée dans la lecture assidue de l’Odyssée pour les vertus du roi d’Ithaque :
« Des Grecs je vois le plus sage,
Jouet d’un indigne sort,
Tranquille dans son naufrage Et circonspect dans le port,
Vainqueur des vents en furie,
Pour sa sauvage patrie Bravant les flots, nuit et jour ! d
Aussi est-ce l’Odyssée que Fénelon faisaittraduire le plus souvent au duc de Bourgogne. Il craignait que son élève, dont l’humeur était irritable et le caractère violent, ne prît trop de plaisir à l’appareil guerrier de Ylliade, et qu’Achille, avec ses emportements et sa férocité native, ne lui fût un modèle dangereux. Combien mieux il aimait présenter à son émulation le prudent Ulysse, salutaire exemple de l’activité opiniâtre, du devoir virilement accompli dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, des victoires remportées sur soi-même!
Quand Fénelon vit que ses efforts étaient couronnés de succès et que le duc de Bourgogne se passionnait pour le récit des aventures d’Ulysse,
i08 FÉNELON ÉDUCATEUR.
il eut la pensée d’écrire, au lieu de se borner à traduire Homère, une oeuvre originale, un poème en prose, où il pût, dans la mesure de ses forces, reproduire l’esprit, le goût, les grâces, et l’abondance du Chantre ionien.
Est-ce à dire qu’en composant le Télémaque , Fénelon ait eu l’intention d’en faire une œuvre poétique et littéraire, que les Français pussent opposer aux grandes épopées de l’antiquité grecque et latine? Assurément non! Ses désirs étaient plus simples et son ambition plus modeste. Il voulait enfermer dans le cadre épique qu’il avait choisi un livre d’éducation politique et morale. Quelle que soit la valeur de la fiction empruntée à Homère, quel que soit le charme des souvenirs qu’une imagination brillante puise aux légendes de la Grèce, le principal intérêt est dans les conseils donnés au jeune prince que le trône attend^ Le plus rare mérite du livre est dans ces entretiens philosophiques, dans ces leçons d’humanité, de modération, de patience, de courage, de loyauté, dans toutes ces idées généreuses, qui sont souvent empruntées à la Cyropédie de Xénophon; il est aussi dans les théories sur le bonheur des peuples, dans le plan d’un État réglé comme une famille, dans toutes
[ Reproduction de la Bibliothèque^ Nationale.)
LE TELEMAQUE.
ces nobles maximes de gouvernement, qui font songer aux Dialogues de Platon, dont la sagesse, modifiée par l’esprit chrétien, imprègne l’âme de Fénelon. Nouslaissons doncdansle domaine, qui n’est pas le nôtre ici, de la pure esthétique l’examen des beautés et des erreurs littéraires du Télémaque. Nous n’avonspas à montrer l’art de son ordonnance, la grandeur de son idée générale, l’habile contraste des épisodes, la peinture savante des caractères, la variété des portraits, l’imitation originale des plus hautes œuvres grecques et latines, la conception de beautés inconnues aux anciens et dues à l’inspiration chrétienne, le charme incomparable d’une languemélodieuseet flexible, pleine d’une expressive abondance et d’une douce chaleur. Ce n’est pas non plus le lieu d’insister sur une certaine froideur, que produisent parfois le mélange du roman et de l’allusion contemporaine, l’emploi du merveilleux païen, l’abus d’une mise en scène qui ne peut éviter l’anachronisme, les parties molles et traînantes d’un style qui s’abandonne au laisser-aller d’une trop facile improvisation. Mais ce qu’il nous faut étudier et mettre en pleine lumière, c’est l’idée du beau moral dans l’éducation d’un jeune prince; c’est tout
le détail des devoirs, qui, selon Fénelon, s’irm posent au petit-fils de Louis XIV ; c’est l’idéal sévère qu’il conçoit de la royauté juste, pacifique, bienfaisante, maîtresse de ses passions, dévouée au bonheur de ses sujets; c’est la force persuasive des conseils et des enseignements ; « c’est l’adresse prodigieuse avec laquelle Fénelongrave en traits ineffaçables au fond du cœur de son élève, parmi quelques chimères un peu trop semblables à celles de Platon et de Rousseau, ces grandes maximes si vite oubliées, que les rois sont faits pour les peuples, et que ce n'est pas assez des calculs ou des caprices d’une ambition personnelle, ni de la gloire incertaine des armes, pour justifier les guerres ruineuses, pour faire absoudre les guerres injustes (1). »
Tout d’abord, il est aisé de voir que le héros du livre, le jeune et bouillant Télémaque, est modelé sur le duc de Bourgogne (2). Voici le portrait que, dans un passage fameux du treizième livre, Fénelon trace du fils d’Ulysse:
« Son naturel était bon et sincère, mais peu caressant ; il ne s’avisait guère de ce qui pouvait faire
(1) Gandar, Lettres, p. 151.
(2) Nisard, Littérature française, III, p. 403.
LE TELEMAQUE.
plaisir aux antres : il n’était point attaché aux richesses, mais il ne savait point donner. Ainsi, avec un cœur noble et porté au bien, il ne paraissait ni obligeant, ni sensible à l’amitié, ni libéral, ni reconnaissant des soins qu’on prenait pour lui, ni attentif à distinguer le mérite. Il suivait son goût sans réflexion. Sa mère Pénélope l’avait nourri, malgré Mentor, dans une hauteur et une fierté qui ternissaient tout ce qu’il y avait de plus aimable en lui. Il se regardait comme étant d’une autre nature que le reste des hommes ; les autres ne lui semblaient mis sur la terre par les dieux, que pour lui plaire, pour le servir, pour prévenir tous ses désirs, et pour rapporter tout à lui comme à une divinité. Le bonheur de le servir était, selon lui, une assez haute récompense pour ceux qui le servaient. Il ne fallait jamais rien trouver d’impossible, quand il s’agissait de le contenter ; et les moindres retar* dements irritaient son naturel ardent. Ceux qui l’auraient vu ainsi dans son naturel auraient jugé qu’il était incapable d’aimer autre chose que luimême, et qu’il n’était sensible qu’à la gloire et à son plaisir; mais cette indifférence pour les autres et cette attention continuelle sur lui-même ne venaient que du transport continuel où il était jeté par la violence de ses passions. Il avait été flatté par sa mère dès le berceau, et il était un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans l’élévation. 3)
A tant de traits nets et précis, on reconnaît ce ducde Bourgogne queSaint-Simon nous montre
d’un orgueil et d’une hauteur inexprimables, incapable de supporter la moindre gêne ni la plus faible résistance à ses despotiques désirs, aimant tout ce qui lui plaît avec une passion violente, fougueux jusqu’à vouloir briser ses pendules lorsqu’elles sonnent l’heure qui l’appelle à ce qu’il ne veut pas, et jusqu’à s’emporter contre la pluie, quand elle s’oppose à ce qu’il veut faire. A la vérité, le moment de fureur passé, la raison ressaisit le jeuneprince; il sent ses fautes et il les avoue, mais le plus souvent avec tant de farouche humeur et de dépit qu’ils rappellent sa colère. Ainsi fait Télémaque :
« Il se retira dans sa tente, honteux de sa faute, et ne pouvant plus se supporter lui-même. Il gémissait de sa promptitude ; il reconnaissait combien il était injuste et déraisonnable dans ses emportements ; il trouvait je ne sais quoi de vain, de faible et de bas dans cette hauteur démesurée. Il reconnaissait que la véritable grandeur n’est que dans la modération, la justice, la modestie et l’humanité ; il le voyait, mais il n’osait espérer de se corriger après tant de rechutes ; il était aux prises avec lui-même , et on l’entendait rugir comme un lion furieux. Il demeura deux jours renfermé seul dans sa tente, ne pouvant se résoudre à se rendre dans aucune société et se punissant soi-même. »
LE TÉLÉMAQUE
D’autre part, Mentor n’est autre que Fénelon lui-même, soit qu’il discoure avec Télémaque sur les devoirs des rois, sur les idées et sur les maximes du gouvernement les plus propres à assurer le bonheur des Etats, soit qu’il combatte, avec une énergie si douce dans la forme et si solide dans le fond, jusque dans les replis les plus cachés du cœur de son élève, l’ambition, l’orgueil, l’abus du pouvoir, le goût de la flatterie et du luxe, et qu’il le conduise comme un coursier fougueux, <r qui ne connaît que la voix et la main d’un seul homme capable de le dompter. y>
Les contemporains, reconnaissant le duc de Bourgogne et son précepteur sous les traits de Télémaque et de Mentor, se flattèrent de découvrir dans lelivre cent autres allusions satiriques. Le roman de Fénelon eut à peu près le même sort que les Caractères de La Bruyère ; on y vit partout la critique du temps présent, la peinture amère de la situation politique et morale du royaume, la satire audacieuse de Louis XIV, de ses ministres, des personnages les plus considérables de la cour, à cette heure si triste où tant d’abus et de fautes graves avaient aigri les esprits, assombri les cœurs, et provoquaient
tant de plaintes contre le gouvernement absolu. Bientôt les noms des originaux, qu’on prétendait avoir posé pour leur portrait sans le savoir, passèrent de bouche en bouche ; des clefs révélatrices circulèrent dans les cercles et dans les salons. Le marquis de Louvois semblait être représenté sous la figure hautaine d’un ministre du roi Idoménée, Protesilas, homme vain, dur, orgueilleux, ennemi des capitaines qui, contents de servir avec éclat leur patrie, refusaient de plier sous le favori. Astarté, belle, enjouée, flatteuse, insinuante, mais terriblement ambitieuse et vindicative, devenait aux yeux des mécontentsmadamede Montespan. La coalition contre Idoménée, c’était la ligue d’Augsbourg; la ville de Tyr, où l’on voit comme une forêt de mâts de navires, où tous les citoyens s’appliquent au commerce et ne se laissent jamais dégoûter par leurs grandes richesses du travail nécessaire pour les augmenter, c’était la Hollande; Antiope n’avait pas de peine à devenir la duchesse de Bourgogne. En vain Fénelon protesta contre les censures allégoriques et méditées qu’on découvrait si nettes et si nombreuses dans son ouvrage. IlécrivaitàMichelLe Tellier : « Il aurait fallu que j’eusse été non seulement
LE TÉLÉMAQUE
l’homme le plus ingrat, ppak encore le pliis insensé, pour vouloir faire des portraits sktiVi^dekl bü 'Dolents. J’ai horreur de la seule pensée d^uh Lel dessein
Je n’ai jamais songé qu’à amuser le duc de Bourgogne et à l’instruire en l’amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le monde sait qu’il ne m’a échappé que par l’infidélité d’un copiste. J>
Malgré les dénégations de Fénelon, l’impression produite par le Télémaque en France et à l’étranger ne changea pas; tout le livre continuait à ne paraître qu’allusions. On se refusait à cesser de voir dans Idoménée Louis XIV luimême. Ce prince, que Fénelon montrait accessible aux flatteurs, superbe envers les peuples voisins, toujours prompt à déclarer et à faire la guerre, était pour la plupart des lecteurs le roi de France, que « ses ministres ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées jusqu’à l’idolâtrie » et qui n’a pu, même dans ses malheurs, trouver des hommes assez généreux pour lui dire la vérité. On se refusait à admettre qu’un roitelet, comme Idoménée, récemment débarqué sur uneplagedéserte, avec une troupe restreinte de soldats et de matelots exilés, eût, sans que la vraisemblance fût étrangement violée, les moyens de bâtir en peu de temps des ou-
vrages ornés de toutes les merveilles de la peinture et de la pçulpture, un palais splendide, de vastes portiques, un temple environné d'un double rang de colonnes de marbre jaspé aux chapiteaux d’argent. De tels édifices, disait-on, sont des œuvres de longue haleine; ils exigent beaucoup d’années, des dépenses inouïes, un rare concours d’illustres artistes et d’excellents ouvriers. C’estdoncen toute évidence Versailles que Fénelon s’est proposé de peindre sous le nom de Salente. De même, comment aurait-on hésité à reconnaître la France épuisée et succombant sous ses charges, quand on entendait Mentor s’élever, avec une vigoureuse éloquence, contre le luxe insensé, les guerres arbitraires et ruineuses, les impôts écrasants, la misère des campagnes, tous les maux inévitables qui résultaient alors du pouvoir absolu ? N’était-ce pas Louis XIV encore que Fénelon semblait vouloir atteindre quand il montrait Idoménée se mêlant des querelles religieuses qui divisent son peuple, et des différends entre les prêtres des dieux, entrant dans les affaires privées de ses sujets, s’efforçant d’examiner tout lui-même, se livrant à une jalousie pour les détails qui consument le temps et la liberté nécessaires aux grandes
LE TELEMAQUE.
choses? A qui, sinon à Louis XIV personnifié dans Idoménée, Mentor pouvait-il reprocher de souffrir des inscriptions orgueilleuses qui lui attribuaient la divinité, et conseiller de ne point marier contre leur gré des filles riches à des généraux ruinés à la guerre ?/Sans doute Fénelon est sincère, et nul n’a le "droit de ne pas le croire sur parole quand il se défend d’avoir fait du Télémaque une critique du caractère personnel de Louis XIV comme des actes de son gouvernement. Mais ne faut-il pas avouer que sa bonne foi le trompe? « En composant une peinture des rois absolus avec des traits pris à Louis XIV, il croyait avoir gardé les égards et la reconnaissance. La suite de sa lettre à Le Tellier le fait voir. « Plus on lira cet ouvrage, dit-il, plus on verra que j’ai voulu tout dire sans peindre personne de suite. » On n’en veut pas davantage. Si Louis XIV n’estpas peint de suite dans le Télémaque , tout y est dit sur Louis XIV (1). » Quoi qu’il en soit, il est un point capital sur lequel Fénelon ne pouvait opposer un démenti aux admirateurs les plus téméraires de son Télémaque. Il était certain que l’idéal du prince
(1) Nisard, Lût. française.
qu’il présentait au duc de Bourgogne apparaissait à chaque page de son livre comme absolument contraire à la conception que Louis XIV s’en était faite et qu’il avait réalisée. C’est ce que l’examen des idées morales, religieuses et politiques, qui ontétédéveloppées par Fénelon, mettra en pleine lumière.
Tout d’abord il convient de remarquer que la morale prêchée par Mentor au fils d’Ulysse n’a pas les airs moroses et ne se présente pas enveloppée de rigueur et d'austérité. Le maître dit au disciple :
« La sagesse n’a rien d’affecté : c’est elle qni donne les vrais plaisirs ; elle seule les sait assaisonner pour les rendre purs et durables ; elle sait mêler les jeux et les ris avec -les occupations graves et sérieuses ; elle prépare le plaisir par le travail, et elle délasse par le plaisir. La sagesse n’a point de honte de paraître enjouée, quand il le faut. 5>
Mentor n’exige point de la faiblesse humaine une perfection qu’elle ne peut atteindre; car il n’ignore pas que ceux qui ont été les plus sages parmi les hommes n’ont pu éviter de grandes fautes, et que l’indulgence pour autrui est la première condition de la véritable vertu. Il a des trésors de bonté et de pardon pour lajeu-
LE TELEMAQUE.
nesse, dont les emportements et les fièvres, les folies et les passions sont dans la nature ellemême, pourvu qu'elle s’efforce de se réformer par l'expérience et par le repentir, qui donne les plus utiles leçons. Les conseils et les reproches de Mentor ne laissent voir aucune humeur sombre, aucune rigidité, aucun dogmatisme intraitable. Il essaie de corriger Télémaque, non par les théories abstraites, mais par les exemples que la Providence lui fait passer sous les yeux. S’il est jeté par le naufrage dans file de Calypso, c’est afin qu’il apprenne à fuir les dangers d’un honteux amour et à mépriser les trompeuses douceurs de la volupté. Si Télémaque est porté sur la terre d’Égypte, où il est réduit en esclavage, c’est pour qu’il apprenne à supporter la mauvaise fortune et qu’en subissant de dures épreuves il s’instruise à compatir aux maux des autres, à profiter de ses propres souffrances pour en épargner, quand il sera roi, de semblables à ses sujets. Pendant qu’il garde les troupeaux à travers la solitude des pâturages, Télémaque voit trembler la montagne et entend une voix mystérieuse qui lui crie ces graves paroles :
« Fils du sage Ulysse, il faut que tu deviennes,
H2 FÉNELON EDUCATEUR.
comme lui, grand par la patience : les princes qui ont toujours été heureux ne sont guère dignes de l’être ; la mollesse les corrompt, l’orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes tes malheurs et si tu ne les oublies jamais! Tu reverras Ithaque, et ta gloire montera jusqu’aux astres. Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme eux ; prends plaisir à les soulager ! »
D’ailleurs Mentor explique à Télémaque, avec mélancolie, mais sans amertume, qu’en servant les hommes il ne doit pas compter sur leur reconnaissance, parce que les meilleurs d'entre eux sont capables d’ingratitude :
« Il faut les servir moins pour l’amour d’eux que pour l’amour des dieux qui l’ordonnent. Le bien qu’on fait n’est jamais perdu : si les hommes l’oublient, les dieux s’en souviennent et le récompensent. De plus, si la multitude est ingrate, il y a toujours des hommes vertueux qui sont touchés de votre vertu. La multitude même, quoique changeante et capricieuse, ne laisse pas de faire, tôt ou tard, une espèce de justice à la véritable vertu. »
Ces principes générauxdemorale s’adressent sans doute à tous les hommes; mais Fénelon prend soin de leur donner le plus souvent un tour particulier qui convient aux rois. Il leur recommande de ne pas oublier que leur but unique
LE TELEMAQUE.
et essentiel est de ne jamais vouloir l’autorité et la grandeur pour eux-mêmes, parce que cette recherche ambitieuse n’irait qu’à* Satisfaire un orgueil tyrannique. Ils doivent se sacrifier, dans lespeines infinies dugouvernement, pour rendre les hommes bons et heureux. Ainsi donc que Télémaque, lorsqu’il portera le sceptre et la couronne, aime ses sujets comme ses enfants et recherche leur amour! Qu’il n’hésite pas à exercer la justice en faveur de l’humble et du pauvre contre le puissant et le riche! Qu’il ait de l’estime pour les hommes vertueux! Qu’il considère le vice avec horreur! Qu’il déteste la flatterie ! Qu’il n’ait pas l’abord difficile! Qu’il ne soit ni avare ni soupçonneux ! Qu’il fuie, comme le plus grand des fléaux, cette maladie des rois, qui fait mourir les peuples, l’ambition, qu’il a vue élevée et généreuse dans Sésostris, imprudente dans Idoménée, despotique et misérable dans Pygmalion, barbare, hypocrite, impie dans Adraste! Qu’il évite toute guerre qui ne soit pas nécessaire et légitime ! Qu’il n’imite pas l’exemple de ce tyran Adraste, dont Fénelon trace le caractère avec une vigueur d’imagination qu’aucune vérité historique ne saurait surpasser! Qu’il n’aille pas, comme lui, par capriceou par jalou-
sie ou par colère, employer sa puissance à réduire les peuples d’alentour en servitude ! S’il est obligé de repousser par les armes un voisin dangereux et de combattre pour le droit et pour la patrie, qu’il soit courageux et fort, mais qu’il gémisse des maux que la lutte entraîne ! Que dans la plus violente ardeur delà bataille il observe leslois de la clémence et de l’humanité ! « Il ne croira pas que tous les moyens sont bons pour s’assurer la victoire; il triomphera, non par le mensonge ni la fraude, mais par la valeur ; il ne se servira ni des transfuges ni des traîtres; car, en autorisant la perfidie par son exemple, il mériterait qu’elle se tournât contre lui; il ne fera aux ennemis que les maux nécessaires pour se garantir de ceux qu’ils lui préparent et les réduire aune juste paix ; se souvenant que ses ennemis sont toujours hommes, s’il est luimême vraimenthomme, il aura pitié des vaincus et se conciliera leur amitié par des marques de bienveillance et de générosité; enfin il respectera les traités conclus avec eux (1). » Alors, quand Télémaque sera revenu victorieux dans ses Etats, il aura plus que jamais à se dompter
(1) Genay, Etude sur le Télémaque , chap; IV.
LE TELEMAQUE.
lui-même! Car l’orgueil et l’abus clu pouvoir, le goût de la flatterie, la recherche raffinée du luxe, l’ivresse des sens livreront à son àme leurs plus rudes assauts. C’est alors que, pour se soustraireauxemportements désordonnés d’une Calypso ou à la flamme dévorante d’un Eucharis, il devra se réfugier dans le pur et légitime amour de la chaste Antiope !
Fénelon couronne ces nobles enseignements et ces sages conseils en appelant au secours de l’excellente morale qu’il prêche à son disciple la crainte d’une force supérieure à la sienne, le respect de la divinité, la croyance à une vie future, l’image de la béatitude des justes dans le ciel et des peines réservées aux méchants dans les enfers. « Pour achever de saisir dans le Télémsique , trésor des richesses antiques, la part d’invention qui appartient à Fauteur moderne, il faudrait comparer F Enfer et F Élysée de Fénelon aveclesmêmes peinturestracéespar Homère et par Virgile. Quelle que soit la sublimité du silence d’ Ajax, quelle que soit la grandeur, la perfection dusixièmelivre de l’Énéide, on sentirait tout ce que Fénelon a créé de nouveau, ou plutôt toutce qu’il a puisé dans les mystères chrétiens, par un art admirable ou par un souvenir invo-
lontaire. La plus grande de ces beautés inconnues à l’antiquité, c’est l’invention de douleurs et de joies purement spirituelles, substituées à la peinture faible ou bizarre de maux et de félicités physiques. C’est là que Fénelon est sublime et saisit mieux que Dante le secours si neuf et si grand du christianisme. Rien n’est plus philosophique et plus terrible que les tortures morales qu’il place dans le cœur des coupables; et, pour rendre ces inexprimables douleurs, son style acquiert un degré d’énergie que l’on n’attendrait pas de lui et que l’on ne trouve dans aucun autre. Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures, il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n’ajamais égalés, et quelque chose de céleste s’échappe de son âme enivrée de la joie qu’elle décrit. Ces idées-là sont absolument étrangères au génie antique ; c’est l’extase delà charité chrétienne; c’est une religion toute d’amour, interprétée par l’âme douce et tendre de Fénelon. Aussi, lorsque de nos jours un écrivain célèbre (1) a voulu retracer le paradis chrétien,
(1) Chateaubriand (livre III des Martyrs ).
LE TELEMAQUE.
il a dû sentir plus d’une fois qu’il était devancé par l’anachronisme de Fénelon ; et, malgré les efforts d’une riche imagination, et l’emploi plus facile et plus libre des idées chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins heureuses, et il n’a mérité que le second rang. L’Elysée de Fénelon est une des créations du génie moderne. Nulle part la langue française ne paraît plus flexible et plus mélodieuse (1). » Dans la description de son Enfer et de son Elysée, Fénelon, comme dans le reste de son livre, n’oublie pas qu’il doit s’appliquer à mettre surtout en vue les bons et les mauvais princes. Il faut que le duc de Bourgogne soit bien persuadé de la petitesse des rois, quand ils sont sous la main de la divinité toute-puissante, qui les punit et les recompense, dans cette éternelle vie où tous les hommes jouissent de l’égalité qu’ils n’ont pas connue sur la terre. La seule distinction qui se fait après la mort est celle qui sépare les justes des méchants. Les punitions et les récompenses sont uniquement proportionnées au mérite et au démérite : elles sont les unes et les autres toutes morales et spirituel-
(1) Villemain, Notice sur Fénelon.
les. Fénelon sait qu’il s’adresse à une âme élevée, à un esprit d’une haute culture, et que, par conséquent, il n’a pas besoin de frapper l’imagination de son disciple, à la maniéré des poètes antiques ou de Dante, par La description des souffrances matérielles et des tortures physiques. Il se contente de livrer les coupables à eux-mêmes, aux troubles de leur cœur, aux déchirements de leur conscience :
« C’est une tristesse noire qui ronge ces criminels ; ils ont horreur d’eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature ; ils n’ont pas besoin d’autres châtiments de leurs fautes que leurs fautes mêmes ; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité ; elles se présentent à eux comme des spectres horribles ; elles les poursuivent ; pour s’en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leur corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux ; ils demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité qui les persécute; mais ils sont réservés à la vengeance, qui distille sur eux goutte à goutte et qui ne tarira jamais. La vérité, qu’ils ont craint de voir, fait leur supplice ; ils la voient et n’ont des yeux que pour la voir s’élever contre eux ; sa vue les perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes. Elle
LE TELEMAQUE.
est comme la foudre ; sans rien détruire au dehors, elle pénètre jusqu’au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une fournaise ardente, l’âme est comme fondue par ce feu vengeur ; il ne laisse aucune consistance, et il ne consume rien ; il dissout jusqu’aux premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à soi ; on ne peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant; on ne vit plus que pàr la rage qu’on a contre soi-même et par une perte de toute espérance qui rend forcené. »
D’autre part, quand Fénelon arrive à la peinture du bonheur des justes dans les Champs Élysées, il se garde bien de suivre les poètes anciens, qui font consister ce bonheur dans la paisible continuation des soins qui occupaient les justes pendant leur vie. Dans Y Odyssée et dans Y Enéide, les guerriers après leur mort ne cessent pas d'aimer les travaux de la guerre; ils continuent de veiller au bon état de leurs chars et de leurs armes et de mener paître leurs chevaux. D’autres justes exercent leurs membres dans les jeux, ou luttent sur l’arène, ou dansent en formant des chœurs aux accents de la lyre d’Orphée. A ce bonheur, en somme fort grossier, qui est dans l’esprit du paganisme, Fénelon, mêlant les réminiscences platoniciennes et
l’inspiration chrétienne, substitue les douces joies d’une contemplation bienheureuse et une ineffable félicité proportionnée à l’intelligence et à la vertu des âmes que la miséricordieuse puissance de la divinité en a reconnues dignes :
« Une lumière pure et douce se répand autour du corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Cette lumière n’est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels et qui n’est que ténèbres : c’est plutôt une gloire céleste qu’une lumière ; elle pénètre plus subtilement les corps lés plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal. Elle n’éblouit jamais; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l’âme je ne sais quelle sérénité. Us la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie ; ils sont plongés dans cet abîme de joie, comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir ; car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur ; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre... Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin, une gloire toute divine est peinte sur leur visage ; mais leur joie n’a rien de folâtre ni d’indécent ; c’est une joie douce, noble, pleine de majesté ; c’est un goût sublime de la vertu et de la vérité qui les transporte... 3>
LE TÉLÉMAQUE
Puisque telle est la suprême béatitude qui attend les âmes des hommes qui ont ici-bas pratiqué la justice et la vertu, la voie terrestre, que Télémaque doit suivre, lui est toute tracée. L’ombre de son bisaïeul Arcesius, qu’il rencontre dans les Champs Élysées, la lui indique en ces termes éloquents :
« Les hommes passent comme les fleurs qui -s’épanouissent le matin et qui le soir sont flétries et foulées aux pieds. Les générations des hommes s’écoulent comme les ondes d’un fleuve rapide ; rien ne peut arrêter le temps, qui entraîne après lui tout ce qui paraît le plus immobile. Toi-même, ô mon fils, mon cher fils, toi-même qui jouis maintenant d’une jeunesse si vive et si féconde eu plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n’est qu’une fleur qui sera presque aussitôt séchée qu’éclose. Tu te verras changer insensiblement : les grâces riantes, les doux plaisirs, la force, la santé, la joie s’évanouiront comme un beau songe ; la vieillesse languissante viendra rider ton visage, courber ton corps, affaiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur la source de la joie, te dégoûter du présent, te faire craindre l’avenir, te rendre insensible à tout, excepté à la douleur. Ce temps te paraît éloigné ; hélas ! tu te trompes, mon fils ; il se hâte ; le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant de rapidité n’est pas loin de toi ; et le présent qui s’enfuit est déjà bien loin, puisqu’il s’anéantit dans le moment que nous parlons et ne peut plus se rappro-
cher. Ne compte donc jamais, mon fils, sur le présent; mais soutiens-toi dans le sentier âpre et rude de la vertu par la vue de l’avenir. Prépare-toi, par des mœurs pures et par l’amour de la justice, une place dans cet heureux asile de paix ! d
Des idées morales et religieuses, développées dans le Télémaque , découlent, par une conséquence logique et naturelle, les principes de gouvernement et les doctrines politiques qui y sont exposés, et les théories sociales qui y sont pousséesparfois jusqu’à la chimère et à l’utopie. En effet, Fénelon, tout plein des souvenirs de la République de Platon, proclame que la politique doit être étroitement unie à la morale; il subordonne la première à la seconde, parce que seule, selon lui, la vertu fait les bons citoyens et les bons princes, protège le pouvoir contre les séditions et les crimes, assure la liberté des peuples, règle d’une façon équitable et solide les rapports entre les nations. Au contraire, si les peuples et les rois croient pouvoir affranchir la
UWtarv