‹ Fénelon, éducateurChapitre 7 sur 12 · OF TH · texte numérisé non relu

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LE TELEMAQUE.

politique de la morale ; si, oubliant l’idéal de bonheur et de paix vers lequel doivent tendre les Élats comme les particuliers, ils ne voient rien au delà du présent et n’écoutent que l’intérêt mal entendu, tout se trouble, tout se remplit de périls et de calamités. Alors les rois, esclaves de leurs passions, rêvent une tyrannie sans limite et sans frein; les peuples, courbés sous un joug de fer, s’abrutissent dans la servitude ou méditent des révolutions violentes; les nations se déchirent entre elles ou vivent dans une continuelle défiance les unes des autres; sans souci de la fraternité humaine, elles fonclentleurs relations sur l’espionnage, lamauvaise foi, la cruauté. Au lieu d’employer leurs ressources au développement pacifique de leurs institutions, de l’agriculture, du commerce et des arts, elles se ruinent dans F entretien de puissantes armées et de menaçantes forteresses, qui, loin de garantir un peuple contre l’étranger, ne servent qu’à exciter son ressentiment et sahaine.

« Fénelon nerisque-t-ilpas,en ne poursuivant que l’application de la pure morale, de compromettre la puissance et l’intégrité de sa patrie ? Fénelon était persuadé que l’humanité entrerait dans une ère de bonheur et de paix le jour où,

clans les rapports des nations et des pri nccs entre eux, régneraient la modération, la bonne foi, la justice, et il donnait ses avis sur le gouvernement, comme si déjà se fût établi le règne de la raison et de la vertu. Malheureusement, ce bonheur, dont l’image brillait à ses yeux, n’était fonde que sur une espéranceetsurun vœu. Il est triste de songer combien de fois, depuis Platon, qui aussi voyait l’idéal du gouvernement dans la raison, et depuis Fénelon, la force a primé le droit. Aussi, les hommes restant tels qu’ils sont, est-il difficile aux représentants du pouvoir dans les divers États de se renfermer dans les règles strictes de la morale de Fénelon. Un roi juste, modéré, de bonne foi, ne devient-il pas la dupe d’un voisin moins scrupuleux et impuissant à borner son ambition? Aupoint devueseulement humain, n’aura-t-il pas à regretter de s’être trop attaché à des vertus méprisées au delà des frontières? » Ces réflexions sont justes; mais il faut se rappeler qu’en écrivant le Télémaque , Fénelon n’a pas eu le dessein de composer un code de lois politiques, mais qu’il a voulu, dans un cadre romanesque, placer sous les yeux du jeune prince qu’il instruit des principes sévères de justice et d’humanité, une noble et sereine

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image clu droit et du devoir, un idéal de gouvernement qu’il s’agit non pas d’atteindre, mais de réaliser dans la mesure permise à l’imperfection des volontés humaines et des efforts terrestres.

Or, quelle est la forme de gouvernement qui paraît à Fénelon la meilleure? C’est la monarchie héréditaire. Après avoir établi, comme Bossuet, que le principe de la souveraineté est en Dieu, il soutient que les rois en sont ici-bas les représentants et les ministres. Mais, touché des malheurs qu’enfantait, sous Louis XIV, l’ivresse du pouvoir absolu. Fénelon songe aie modérer, à l’entourer de garanties, à le délivrer d’une immense responsabilité, sous laquelle il ne peut que succomber. Il déclare qu’il faut au pouvoir absolu un contrepoids, et il n’hésite pas à le soumettre au respect des lois de la nation et à la crainte de Dieu :

« Leroi, dit Mentor, peut tout sur les peuples, mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu’il veut faire le mal. Les lois lui confient les peuples comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu’il sera le père de ses sujets. Elles veulent qu’un seul homme serve, par sa sagesse et par sa modération,

à la félicité de tant d’hommes, et non pas que tant d’hommes servent par leur misère et par leur servitude lâche à flatter l’orgueil et la noblesse d’un seul homme. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire, ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D’ailleurs, le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu’aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse, de vertu et de gloire que le reste des hommes. 11 doit être au dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées ; et au dedans le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et heureux. Ce n’est point pour lui-même que les dieux l’ont fait roi ; il ne l’est que pour être l’homme des peuples : c’est aux peuples qu’il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection ; et il n’est digne de la royauté qu’autant qu’il s’oublie lui-même pour se sacrifier au bien public (1). »

Ce désir de repousser le pouvoir arbitraire en le tempérant éclate dans le plan de constitution que Mentor trace et propose à Idoménée pour la ville de Salente :

« Souvenez-vous, lui dit-il, que les pays où la domination du souverain est plus absolue sont ceux

(1) Livre XI.

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où les souverains sont moins puissants. Ils prennent, ils ruinent tout, ils possèdent seuls l’Etat ; mais aussi tout l’Etat languit ; les campagnes sont en friche et presque déseifeq les villes diminuent chaque jour ; le commerce tarit. Le roi, qui ne peut être roi tout seul, et qui n’est grand que par ses peuples, s’anéantit lui-même peu à peu par l’anéantissement des peuples dont il tire ses richesses et sa puissance. Son pouvoir absolu fait autant d’esclaves qu’il a de sujets. On le flatte, on fait semblant de l’adorer, on tremble au moindre de ses regards ; mais attendez la moindre révolution : cette puissance monstrueuse, poussée jusqu’à un excès trop violent, ne saurait durer ; elle n’a aucune ressource dans le cœur des peuples ; elle a lassé et irrité tous les corps de l’Etat. Au premier coup qu’on lui porte, l’idole se renverse, se brise et est foulée aux pieds (1). »

Pour remédier à ces périls, Mentor veut qu'on établisse des lois fixes, qui enchaînent le prince lui-même, et' que la royauté soit appuyée sur une hiérarchie fortement aristocratique. Fénelon pensait, en effet, que le gouvernement monarchique nepeut exister sans une noblesse respectée et puissante. C’est qu’il était lui-même un grand seigneur, comptant avec les privilèges de sa race et de son époque, très fier de l'antiquité

(1) Livre XI.

et de l’éclat de sa famille, « qui était d’ancienne et bonne noblesse, décorée d’ambassades, de divers emplois, d’un collier duh^aint-Esprit sous Henri III, et d’alliances. » Comme le marquis de Boulainvilliers, les ducs de Saint-Simon, de Beauvilliers et de Chevreuse, comme tout ce petit groupe de théoriciens aristocrates, qui avaitmis ses espérances surleducde Bourgogne et qui élaborait dans le secret pour le règne futur desplans de rénovation politiqueetsociale, Fénelon ne pardonnait pas à Louis XIY d’avoir voulu que tout découlât de sa main ; il supportait mal que sous lui, monarque absolu, distribuant les richesses et les dignités selon sa volonté, la fonction prit le pas sur le titre, et qu’à la place des grands seigneurs éconduits les fils de la bourgeoisie, les Le Tellier, les Philippeaux, les Colbert, et bien d’autres, élévés aux ministères et associés à la direction des affaires, se fussent assis dans les conseils de l’État. Voilàpourquoi Fénelon, désireux de reconstituer une noblesse modératrice de la royauté, soutien des affaires, participant à tous les pouvoirs, règle, par la bouche de Mentor, dans la ville de Salente, les conditions par la naissance. Il met au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et

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plus éclatante « avant même ceux qui ont le mérite et l’autorité.» Les belles actions donneront seulement un commencement de noblesse :

a: La distinction la moins exposée à l’envie, dit-il, est celle qui vient d’une longue suite d’ancêtres. Pour la vertu, elle sera assez excitée et on aura assez d’empressement à servir l’Etat, pourvu que vous donniez des couronnes et des statues aux belles actions, et que ce soit un commencement de noblesse pour les enfants de ceux qui les auront faites, d

Après la haute aristocratie, qui forme une classe presque fermée, viennent dans la cité de Salente six autres classes, dont chacune doit se reconnaître à la nature des habits qui lui sont imposés. Rien n'est plus chimérique et plus bizarre que ces lois somptuaires fixées pour chaque condition. Et d’abord l’or et l’argentsont défendus, sauf de très légères exceptions. Le roi se contentera d’un habit de laine fine, teinte en pourpre; les principaux de l’Etat après lui seront vêtus de la même laine, et toute la différence ne consistera que dans la couleur et dans une mince broderie d’or.

« Les personnes du premier rang après vous, dit Mentor à Idoménée, seront vêtues de blanc avec

une frange d’or au bas de leurs habits. Ils auront au doigt un anneau d’or et au cou une médaille d’or avec votre portrait. Ceux du second rang seront vêtus de bleu; ils porteront une frange d’argent, avec l’anneau et point de médaille ; les troisièmes, de vert, sans anneau et sans frange, mais avec la médaille d’argent ; les quatrièmes, d’un jaune d’aurore ; les cinquièmes, d’un rouge pâle ou de rose ; les sixièmes, de gris de lin ; ' et les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d’une couleur mêlée de jaune et de blanc, d

Fénelon ne s’arrête pas là dans sa chimère. Il détermine le genre de nourriture et les repas qu’il convient aux citoyens d’adopter. Ils doivent se borner aux viandes les meilleures, mais apprêtées sans aucun ragoût, parce que c’est un art pour empoisonner les hommes que celui d’irriter leur appétit au delà de leur vrai besoin. En outre, dans son désir de ramener tout à une excessive simplicité, le législateur fixera d’une manière immuable le détail des meubles, la grandeur et l’ornement des maisons, l’étendue des terres que chaque famille peut posséder. Fénelon, emporté ainsi par sa haine du faste et par son rêve de modération universelle, ne semble pas s’être un seul instant demandé comment il fera pour que cette prohibition

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radicale du luxe et des modes concorde avec les grands encouragements qu’il se propose de donner au commerce.

Il est, en effet, très nouveau et très hardi que ce soit par la liberté que Fénelon favorise le commerce à l’extérieur et à l’intérieur du pays. Non seulement il ne la gêne par aucun impôt, mais encore il promet une récompense à tous les marchands qui attirent à Salente le commerce de quelque nouvelle nation :

<r Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts. Le commerce de cette ville était semblable au flux et au reflux de la mer. Les trésors y entraient comme les flots viennent l’un sur l’autre. Tout y était apporté et tout en sortait librement. Tout ce qui entrait était utile ; tout ce qui sortait laissait, en sortant, d’autres richesses en sa place. La justice sévère présidait, dans le port, entre tant de nations. La franchise, la bonne foi, la candeur semblaient, du haut de ces superbes tours, appeler les marchands des terres les plus éloignées : chacun de ces marchands, soit qu’il vînt des rives orientales où le soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qu’il fût parti de cette grande mer où le soleil, lassé de son cours, va éteindre ses feux, vivait, paisible et en sûreté, dans Salente comme dans sa patrie. »

Quant à l’agriculture, elle est le plus cher

objet des soins du réformateur. Personne en France, depuis Sully, ne semble avoir plus que l’auteur de Télémaque aimé le peuple des campagnes, gémi surses misères, désiré sa prospérité. Ce sentiment de pitié affectueuse, qu’il éprouvait si profond, avait plusieurs sources.il venait d’abord d’une imagination qui, pleine des souvenirs poétiques de l’antiquité, se repaissait de l’idée d’une vie pastorale et primitive, comme celle du bon vieillard deTarente, que l’auteur des Géorgiques nous montre trouvantlapaix et la joie de l’âme dans son petit jardin, où il cultive les légumes et les fleurs. Fénelon s’enchantait luimême en opposant au vain luxe des palais etdes villes la frugalité des mœurs qu’IIomère dépeint, et la vie simple des, paysans dont les écrivains bucoliques ont chanté les vertus naïves et les modestes plaisirs. C’est pourquoi il prodigue dans son Télémaque les descriptions de la nature et de la vie pastorale, les peintures complaisantes des champs et des laboureurs. Avec quel charme poétique et tendre, dans quelle langue harmonieuse, avec quels accents débouté et de joie, il célèbre, par exemple, au septième livre de son roman, les merveilles de la Bétique, la douce température de l’air et toutes les ri-

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chesses de cette contrée, dont les peuples mènent la vie la plus heureuse dans une parfaite simplicité de mœurs :

« Ce pays semble avoir conservé les délices de l’âge d’or. Les hivers y sont tièdes et les rigoureux aquilons n’y soufflent jamais. L’ardeur de l’été y est toujours tempérée par des zéphyrs rafraîchissants qui viennent adoucir l’air vers le milieu du jour. Ainsi toute l’année n’est qu’un heureux hymen du printemps et de l’automne, qui semblent se donner la main. La terre, dans les vallons et dans les campagnes unies, porte chaque année une double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de jasmins et d’autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs minesd’or et d’argent dans ce beau pays ; mais les habitants, simples et heureux dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l’or et l’argent parmi leurs richesses î ils n’estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l’homme. »

Voltaire blâme Fénelon d’avoir trop répété, dans son Télémaque , ces peintures idéales de la vie champêtre. Il aurait eu raison de lui faire ce reproche s’il n’y avait eu là qu’une amplification poétique, qu’un jeu d’un esprit lettré, qui, pour avoir trop fréquenté Théocrite et Vir-

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gile, se fût amusé à les imiter. Or, ces peintures, si elles viennent de l’imagination de Fénelon, viennentaussi de son cœur douloureusement frappé par le spectacle des guerres qu’il avait sous les yeux et qui causaient la ruine de l’agriculture, l’extrême misère des paysans, la dépopulation des campagnes. S’il est vrai, comme on l’a souvent remarqué, que la poésie pastorale fleurit surtoutdans les temps qui, par leurs troubles et leurs fléaux, contredisent le plus le calme des scènes champêtres, et qui, par l’excès du luxe raffiné, présentent un saisissant contraste avec la simplicité des champs, l'époque de Fénelon n’avait-elle pas assez de guerres etdeluttes sanglantes, pour queledésir d’échapper à la réalité lui inspirât de donner à son ouvrage une couleur bucolique et pastorale? La cour n’étalait-elle pas des splendeurs assez ruineuses pour qu’il cherchât, dans la description de la nature frugale et naïve, l’image de la tempérance et de la simplicité? Enfin, à l’heure où tant de généreux esprits éprouvaient une juste et patriotique inquiétude sur l’avenir de l’agriculture en France, où les Boulainvilliers, les Racine, les Yauban devaient plaider, dans de courageux mémoires, la cause du peuple des

[Reproduction de la Bibliothèque Nationale.)

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campagnes, comment Fénelon serait-il resté insensible à sa misère et n’aurait-il pas cherché des remèdes à ses maux? Comment, en écrivant le Télémaque , aurait-il laissé échapper l’occasion d’honorer et d’encourager l’agriculture? Avant tout, il veut que les paysans, qui portent le plus lourd fardeau des impositions et des taxes, cessent d’être à ce point accablés :

« Si vous ne les chargez pas d’impôts, dit Mentor à Idoménée, ils vivront sans peine avec leurs femmes et leurs enfants ; car la terre n’est jamais ingrate : elle nourrit toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement ; elle ne refuse ses biens qu’à ceux qui craignent de lui donner leurs

peines Heureux ces hommes sans ambition,

sans défiance, sans artifice, pourvu que les dieux leur donnent un bon roi qui ne trouble point leur joie innocente ! Mais quelle horrible inhumanité que de leur arracher, pour des desseins pleins de faste et d’ambition, les doux fruits de leur terre, qu’ils ne tiennent que de la libérale nature et de la sueur de leur front! La nature seule tirerait de son sein fécond tout ce qu’il faudrait pour un nombre infini d’hommes modérés et laborieux; mais c’est l’orgueil et la mollesse de certains hommes qui en mettent tant d’autres dans une affreuse pauvreté. D

Idoménée, touché jusqu’au fond du cœur par

ce discours, se déclare convaincu ; mais il fait remarquer à Mentor que, dans son royaume, des terres fertiles demeurentincultes surunegrande étendue, ou ne sont cultivées qu’à demi par la pauvretédes laboureurs, qui, manquant d’hommes et de bœufs, manquent aussi de courage et de force pour mettre l’agriculture à sa perfection. Mentor répond qu’il faut se hâter de repeupler les campagnes presque désertes, et pour cela il indique des moyens qui, malheureusement, ne sont pas dépourvus de cet esprit aventureux et chimérique dont Louis XIV reprochait, non sans quelque raison, à Fénelon les utopies et les songes. Il conseille à Idoménée de prendre les artisans des villes, dont les métiers corrompent les mœurs, de leur distribuer des plaines et des collines à cultiver, d’appeler à leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le plus rude travail :

<r Ces peuples, dit-il, le feront, pourvu qu’on leur promette des récompenses convenables sur les fruits des terres mêmes qu’ils défricheront ; ils pourront, dans la suite, en posséder une partie et être ainsi incorporés à votre peuple, qui n'est pas assez nombreux. Pourvu qu’ils soient laborieux et dociles aux lois, vous n’aurez point de meilleurs

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sujets. Vos artisans de la ville, transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants au travail et au goût de la vie champêtre. »

Idoménée aurait dû, ce semble, objecter à Mentor qu’il n’est pas probable que Partisan chassé de la ville se transforme en laboureur, et que, pour le retenir à la campagne, comme d’ailleurs pour l’y envoyer, il faudra faire violence à sa liberté et recourir à des mesures tyranniques. Il se borne à poser au vieillard cette question : « Que ferai-je, si ces peuples que je répandrai dans les campagnes négligent de les cultiver? » Certes, la réponse de Mentor est médiocrement probante, mais elle est d’un beau mouvement littéraire et d’une entraînante éloquence :

« Faites tout le contraire de ce qu’on fait communément. Les princes avides et sans prévoyance ne songent qu’à charger d’impôts ceux d’entre leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens ; c’est qu’ils espèrent en être payés plus facilement : en même temps, ils chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez ce mauvais ordre, qui accable les bons, qui récompense le vice, et qui introduit une négligence aussi funeste à soimême qu’à tout l’Etat. Mettez des taxes, des amen-

des et même, s’il le faut, d’autres peines rigoureuses sur ceux qui négligeront leurs champs, comme vous puniriez des soldais qui abandonneraient leurs postes dans la guerre ; au contraire, donnez des grâces et des exemptions aux familles qui, se multipliant, augmentent à proportion la culture de leurs terres. Bientôt les familles se multiplieront, et tout le monde s’animera au ^travail ; il deviendra même honorable. La profession de laboureur ne sera plus méprisée, n’étant plus accablée de tant de maux. On reverra la charrue en honneur, maniée par des mains victorieuses qui auraient défendu la patrie. Il ne sera pas moins beau de cultiver l’héritage reçu de ses ancêtres, pendant une heureuse paix, que de l’avoir défendu généreusement pendant les troubles de la guerre, d

D’autres recommandations très importantes de Mentor à Idoménée concernent les beauxarts, que Fénelon est bien loin de proscrire comme inutiles, « lui, le plus artiste des écrivains du grand siècle, parce qu’il est le plus antique, lui quia le premier ressaisi le lien intime des arts plastiques avec l’éloquence et la poésie, et qui y puise sans cesse des images et des comparaisons (1). » Comme Platon, qui

(1) Henri Martin, t. XIV, p. 311.

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confie dans sa république idéale le premier soin de l’éducation aux arts, mais qui les protège par une sévère censure contre la laideur et la corruption, Fénelon veut qu’ils servent à répandre le goût de ce que l’État tient pour beau et honnête, pour juste et légitime. Il admet la musique, mais il croit devoir en borner l’usage aux fêtes dans les temples, pour y chanter les louanges des dieux et des héros qui ont donné l’exemple des plus rares vertus. Il condamne rigoureusement la musique bachique, qui n’enivre guère moins quelevinet quiproduitdes mœurs pleines d’emportement et d’impudeur. Puis, revenant aux idées qu’il avait autrefois exprimées dans le Traité de V éducation des filles , il défend la musique molle et efféminée, qui ne peut que corrompre la jeunesse en livrant Pâme à l’attrait des sens. De même il ne repousse ni la peinture ni la sculpture, à la condition que les œuvres des artistes soient toujours d’une inspiration élevée, et que jamais ni les tableaux ni les statues n’offrent aux yeux la moindre image indécente ou voluptueuse :

« La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu’il n’est pas permis d’abandonner ; mais il voulut qu’on souffrît dans Salente peu d’hommes

attachés à ces arts. Il établit une école où présidaient des maîtres d’un goût exquis, qui examinaient les jeunes élèves. Il ne faut, disait-il, rien de bas ni de faible dans ces arts, qui ne sont pas absolument nécessaires. Par conséquent, on n’y doit admettre que des jeunes gens d’un génie qui promette beaucoup, et qui tendent à la perfection. Les autres sont nés pour des arts moins nobles, et ils seront employés plus utilement aux besoins ordinaires de la République. Il ne faut, disait-il, employer les sculpteurs et les peintres que pour conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. »

C’est encore uniquement pour les bâtiments publics et pour les temples que Mentor permet les grands ornements d’architecture, tels que les colonnes, les frontons etles portiques. Pour les maisons des particuliers, il recommande des modèles d’une architecture simple et gracieuse; il les veut gaies, commodes, assez vastes, « en sorte qu’elles soient tournées en un aspect sain, que les logements en soient dégagés les uns des autres, que l’ordre et la propreté s’y conservent facilement, et que l’entretien soit de peu de dépense. j>

Les derniers conseils de Mentor portent sur l’éducation des enfants. Comme Platon dans l’antiquité et comme saint Thomas d’Aquin au

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moyen âge, Fénelon dit nettement : « Que les enfants appartiennent moins à leurs parents qu’à la République; » et il en tire cette conséquence que l’État doit ouvrir des écoles, où des maîtres, placés soüs sa direction, imbus de ses volontés etde ses méthodes, leur apprennent la crainte des dieux, l’amour de la patrie, le respect des lois, forment leurs intelligences par de savantes et claires leçons, leurs âmes par de nobles préceptes, leurs corps par des jeux vifs et des exercices de vigueur et d’agilité. Ainsi on élèvera une jeunesse non seulement innocente et pure, mais encore énergique et forte, aussi bien préparée pour les travaux de la paix que pour les luttes de la guerre.

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