LES PLANS DE GOUVERNEMENT. — LES RÉSULTATS
de l’éducation du duc de bourgogne.
Les idées exposées dans le Télémaque sur la politique, sur la morale, sur la réforme des mœurs et de la société, exprimaient-elles sérieusementles opinions intimes etla vraie penséede Fénelon ? S’ il avait eu le pouvoir que le règne futur de son élève semblait lui promettre, aurait-il essayé d’opérer en France les changements que, sous une forme romanesque, Mentor propose à Idoménée? D’excellents esprits se refusent à le croire. Ils se trompent. Leur erreur peut facilementseprouverparl’Examende conscience sur les devoirs de la royauté , que Fénelon, depuis
sa retraite à Cambrai, composa pour le duc de Bourgogne, par les Plans degouvernementqu.’i\ a rédigés dans lemêmedessein,etenfm par les résultats qu’avait produits dans lame et dans le cœurdujeuneprincel’éducationqu’ilavaitreçue.
« L’éducation donnée par Fénelon au petitfils de Louis XIV sapait tout le système de Louis XIV. Cela nepouvait durer jusqu’au bout sans éclat... Louis était déjà en défiance contre ce qui transpirait, par les amis de Fénelon et par Fénelonlui-même. Il luiaccorda, en février 1695, une faveur qui n’était quun commencement de disgrâce; illui donna l’archevêché de Cambrai, quandsesamisespéraient pour lui, dans unprochain avenir, l’archevêché de Paris. C’était l’éloigner de la cour pendant les trois quarts de l’année; car Fénelon était trop scrupuleux pour transgresser les canons qui obligeaient les évêques à résider aumoins neuf mois par an. Le nouvel archevêque garda cependant le titre de pré-
cepteur et se fît suppléer par le savant et pieux abbé Fleury auprès du jeune prince. Sur ces entrefaites, Louis voulut s’éclairer à fond sur les idéesde Fénelon: cette conversation futdécisive. «Je viens d’entretenir le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume. » Tel fut l’arrêt sans appel prononcé par le grand roi. Fénelon avait heurté cet esprit à la fois si net et si limité et par ce qu’il y avait de trop vaste et par ce qu’il y avait de trop peu pratique dans ses vues. Cet incident ne fut pourtant pas la cause directe de la chute de Fénelon (1). En effet, il acheva de se perdre dans l’esprit de Louis XIV, en défendant les doctrines mystiques de Madame Guyon, condamnée par l’Eglise et enfermée à la Bastille. Le livre des Maximes des Saints , qu’il publia en 1697 et où il reproduisait les idées de Madame Guyon, acheva sa disgrâce. Attaqué par Bossuet, abandonné par Madame de Maintenon, Fénelon reçut du roi, qui n’attendit pas ladécision du pape, saisi de cette affaire, l’ordre de ne plus sortir de son diocèse. En vain le duc deBourgogne, pour sauver son maître, embrassa les genouxde Louis XIV. Le roi resta inflexible
(1) Henri Martin, t. XIV» 313.
et répondit: <c Mon fils, je ne puis faire de ceci une affaire de faveur ; il s’agit de la pureté de la foi, et Monsieur de Meaux en sait plus sur cette partie que vous ou moi. »
Le Télémaque , qui parut sans l’aveu de son auteur par l’infidélité d’un copiste, rendit irrévocable l’exil de Fénelon et changea en hainela froideur royale. Louis XIV avait fait saisir les épreuves du livre chez le libraire Barbin qui l’imprimait ; les éditeurs de Hollande s’en emparèrentalors eten inondèrent l’Europe. Leroi, de plus en plus irrité, raya lui-même Fénelon de la liste des officiers de sa maison; il donna l’ordre à la police de surveiller toutes ses démarches. Les gens de l’archevêque furent arrêtés et fouillés; ses lettres furent interceptées; il vint un moment où la correspondance entre le ducde Bourgogne et son maître fut interrompue. Au bout de quatre années seulement, le prince put faire parvenir à son précepteur cette belle et noble lettre dans laquelle il l’assurait que, loin de s’être refroidies, son amitié et sa reconnaissance avaient grandi par l'adversité : « Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j’ai demeuré depuis quatre ans ! J’ai souffert bien des maux
Le duc de Beauvilliers, gouverneur du duc de Bourgogne, d'après Bonnart
depuis, maisun desplus grands aété denepoint vous témoigner ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs, loin d’en être refroidie. Je ne vous dirai point ici combien je suis révolté moimême contre tout ce qu’on a fait à votre égard; mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu. »
De son côté, Fénelon, relégué à Cambrai avec la conviction de n’en sortir qu’après la mort de Louis XIV, n’oubliaitpassondisciplebien-aimé. Il correspondait secrètement avec ses amis les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, qui, d’après ses conseils, ne cessaient de travailler avec le duc de Bourgogne, écrivaient pour lui des mémoires, s’entretenaient de leurs espérances, de leurs projets, de Fénelon absent par le corps, mais présent par Fâme et par l’esprit. Ils se réunissaient, dit Saint-Simon, « pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour et l’espérer toujours (1). d
C’est de Cambrai que Fénelon fît parvenir au duc de Bourgogne l’opuscule intitulé : Examen
(1) Saint-Simon, XII, p. 63,
de conscience sur les devoirs de la royauté. Dans cet ouvrage, où il semble parler à la fois en confesseur siégeant au tribunal de la pénitence et en ministre siégeant à la table du conseil, puisqu’il y embrasse tous les actes quelconques et toutes les pensées possibles d’un roi, on retrouve la morale et la politique du Télémaque. La monarchie qu’il espérait établir sous le règne de son élève ne diffère pas beaucoup du gouvernement que Mentor proposait àldoménée de faire prévaloir dans la ville de Salente. C’est avant tout une monarchie chrétienne, qui soumet les rois comme les sujets à la règle suprême de l’Evangile :
<k Étudiez-vous vos devoirs dans cette loi divine? Souffririez-vous qu’un magistrat jugeât tous les jours les peuples en votre nom, sans savoir vos lois et vos ordonnances, qui doivent être la règle de ses juo-ements? Espérez- vous que Dieu souffrira que vous ignoriez sa loi, suivant laquelle il veut que vous viviez et que vous gouverniez son peuple? Ne vous êtes-vous pas imaginé que l’Évangile ne doit pas être la règle des rois comme celle de leurs sujets, que la politique les dispense d’être humbles, justes, sincères, modérés, compatissants, prêts à pardonner les injures? Quelque lâche et corrompu flatteur ne vous a-t-il point dit, et n’avez-vous point été bien aise de croire que les rois ont besoin de se gouverner
pour leurs États, par certaines maximes de hauteur, de dureté, de dissimulation, et s’élevant audessus des règles communes de la justice et de l’humanité? »
Il faut donc que la royauté soit également éloignée de l’anarchie et du pouvoir arbitraire, qu’elle soit modérée par les lois, milieu entre les deux extrémités. Le monarque doit le bon exemple à ses sujets; il faut que sa conduite soit simple et austère, ennemie du luxe et du faste :
<£ Quoique vous soyez roi, vous devez éviter tout ce qui coûte beaucoup et que d’autres voudraient avoir comme vous. Il est inutile d’alléguer que nul de vos sujets ne doit se permettre un extérieur qui ne convient qu’à vous : les princes qui vous touchent de près voudront faire ce que vous ferez ; les grands seigneurs se piqueront d’imiter les princes ; les gentilshommes voudront être comme les seigneurs ; les financiers surpasseront les seigneurs mêmes ; tous les bourgeois voudront marcher sur les traces des financiers. Personne ne se mesure et ne se fait justice. De proche en proche, le luxe passe, comme par une nuance imperceptible, de la plus haute condition à la lie du peuple. Si vous avez de la broderie, les valets de chambre en porteront. Le seul moyen d’arrêter tout court le luxe est de donner vous-même l’exemple d’une grande simplicité. Il ne suffit pas de le donner en habit ; il faut le don-
ner en meubles, en équipages, en tables, en bâtiments. »
Grâce à l’économie, que Fénelon regarde comme un des importants devoirs de la royauté, les impôts, dont le peuple souffre horriblement, pourront être allégés; la vénalité des offices et des charges ne prendra plus ces proportions scandaleuses que Fénelon flétrit éloquemment :
« De telles créations ne sont que des impôts déguisés. Elles se tournent toutes à l’oppression des peuples et elles ont trois inconvénients que les simples impôts n’ont pas. Elles sont perpétuelles. Ceux qui achètent les offices créés veulent retrouver au plus tôt leur argent avec usure; vous leur livrez le peuple pour l’écorcher. Vous ruinez, par ces multiplications d’offices, la bonne police de l’Etat; vous rendez la justice de plus en plus vénale. »
Sans doute il faut se procurer de l’argent pour subvenir à la défense de la patrie et à l’entretien de l’armée ! Mais combien ces dépenses diminueront si le roi se borne à préparer la guerre, pour n’être pas réduit à la calamité de la faire, s’il a de la prudence et de la modération, l’horreur du sang, une habile diplomatie, l’âme pacifique! Tout d’abord qu’il prenne soin
de ne point causer quelque dommage injuste aux nations étrangères :
« On pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin, dans son besoin extrême, et on traite de héros un homme qui fait la conquête, c’est-à-dire qui subjugue injustement les pays d'un Etat voisin. L’usurpation d’un pré ou d’une vigne est regardée comme un péché irrémissible au jugement de Dieu, et on compte pour rien l’usurpation des villes et royaumes. Prendre un champ à un particulier est un grand péché, prendre un grand pays à une nation est une action innocente. »
Fénelon invite donc le duc de Bourgogne à se prémunir contre les mauvais conseils de l’ambition, à ne point regarder sa gloire personnelle comme une raison d’entreprendre la guerre, de peur de passer sa vie sans se distinguer des autres princes. Il le supplie de bien examiner, avant de partir en campagne, s’il sert uniquement les intérêts de son peuple. S’il est forcé de renoncera lapaix,qu’ilrespecteledroitdesgens, qui est le fond de l’humanité même ! Qu’il ne fasseaux ennemis que ce qu’il pense qu’ils ont le droit de lui faire ! Qu’il soit fidèle à tenir parole aux adversaires pour les capitulations et les
cartels ! Qu’il ne leur cause pas de maux inutiles 1 Qu’il exécute ponctuellement les traités !
Toutes ces nobles maximes, tous ces préceptes si généreux ont été déjà exprimés dans le Télémaque. De même on retrouve dans Y Examen de conscience quelques-unes des chimères que Mentor enseigne soitau fils d’Ulysse, soitàldoménée. Quand Fénelon exige que le roi soit aussi simple dansseshabits que le commun de ses sujets; quand, s’étendant sur les dangers du luxe, il se plaint comme d’un prodige qu’il y ait à Paris plus de carrosses à six chevaux qu’il n’y avait de mules, il y a cent ans, et qu’au lieu d’une seule chambre à plusieurs lits, comme au temps de saint Louis; on ne puisse se passer d’appartements vastes et d’enfilade; quand il expose cette idée que, si le roi a des prétentions personnelles sur quelque succession dans les États voisins, il doit faire la guerre sur son épargne et tout au plus avecles secours que sespeuplesluidonnent par pure affection ; quand, dans sa haine de l’espionnage, il invente une sorte de police secrète, mais licite, faite à contre-cœur par d’honnêtes gens, que le roi obligerait malgré eux à observer ce qui se passe et à l’en avertir charitablement, nous reconnaissons là les rêves de l’auteur du
Télémaque s’obstinant à imaginer une civilisation irréalisable pour vouloir la chercher au delà des limites imposées à l’imperfection humaine dans la conciliation de la plus sévère morale et des nécessités de la politique.
Le même mélange de rénovation hardie et de rêverie chimérique éclate dans les Plans de gouvernement , que Fénelon avait concertés avec le duc de Chevreuse pour être proposés au duc de Bourgogne. Nous y revoyons aussi noble et honnête, aussi juste et pur, ce type de royauté que Fénelon aimait à rapporter aux exemples de saint Louis; malheureusement nous y rencontrons encore bien des conseils impraticables dans lesdéveloppementsqu’il donne àsesprincipes. « Voici les moyens que Fénelon propose pour rétablir l’État: renouveler les lois somptuaires ; renoncera toute dépense pour les arts et les bâtiments jusqu’à l’acquittement de la dette ; réduire les appointements ; réduire les dettes au denier trente ; établir partout des assiettes pour la répartition de l’impôt; créér des États provinciaux, auxquels seraient attribuées la police et la destination des fonds ; rétablir les Etats généraux, mais sur un pied plus aristocratique qu’autrefois: ils seront com-
posés des évêques, d’un seigneur de haute noblesse et d’un homme considérable du tiers, élus dans chaque diocèse ; ils délibéreront sur les fonds pour charges extraordinaires, sur la guerre, sur toutes les matières; ils seront triennaux et dureront autant qu’ils voudront. Plus de ministres; un conseil d’Etat, toujours présidé par le roi, et six autres conseils composés de grands personnages, régleront toutes les affaires (1). i>
Dans l’Église, les réformes que veut Fénelon seront très aristocratiques. Il donné aux évêques une grande indépendance dans leurs rapports avec l’autorité royale et un pouvoir très étendu sur le clergé inférieur.
Quant à la noblesse, s’il lui attribue toutes les charges de la maison militaire et civile du roi, ce n’est certes pas pour la mettre à la discrétion du souverain ; car le fond de sa pensée est de la fortifier et de la séparer nettement des roturiers. En ce qui concerne les grades, les dignités, les hautes fonctions judiciaires, il lui réserve la part du lion. D’ailleurs il lui défend sévèrement les mésalliances.
(1) Henri Martin, t. XIV, p. 550
Enfin, revenant sur l’une des 'idées qu’il a développées dans leTélémaque avec le plus de complaisance, Fenelon conseille de ne rien négliger pour la prospérité de l’industrie et du commerce, dont il confie les intérêts à la vigilance des États généraux et provinciaux. La vénalité des charges devra être abolie, les coutumes seront corrigées et réunies dans un bon code; la noblesse pourra sans déroger se livrer au commerce. On établira des manufactures, mais sans prohiber les marchandises étrangères; on proclamera la liberté des échanges avec les Anglais et les Hollandais, attendu que, suivant Fénelon, la France seratoujoursassezriche, tant qu’elle vendra bien ses blés, ses huiles, ses vins, ses toiles, tout ce qui sort de son sol si fertile. Les autorités se feront un devoir de consulter en ces matières les commerçants, qui formeront une espèce de bureau. L’État n’hésitera pas à aider de son crédit ceux qui, voulant se consacrer au commerce, n’auront pas les avances nécessaires. La marine militaire sera réduite au profit de la marine marchande, qui sera sans cesse protégée.
FEJNELON EDUCATEUR.
Ainsi élevé par Fénelon dès son enfance, toujours, quand il atteint l’âge d’homme, dirigé par lui, recevant de loin comme de près ses instructionset ses conseils, le ducde Bourgogne avait complètement triomphé de sa nature rebelle et farouche. Il était devenu « un prince affable, doux, humain, pénitent, et, autant et quelquefois au delà que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi. » Ces vertus sont de celles que Mentor recommande à Télémaque; mais le prince en pousse quelques-unes à l’excès, si bien que Fénelon, sachant qu’on l’accuse de se ressentir beaucoup trop de l’éducation qu’il a reçue, cherche dans ses lettres à le ramener dans une juste mesure.
Le duc de Bourgogne, instruit par un prêtre, est profondément religieux, mais il se laisse aller volontiers à une dévotion solitaire et sombre. Absorbé parles pratiques de piété jusqu’au point d’alarmer une cour où s’offre chaque jour le scandale des mœurs, fuyant les plaisirs
Le duc de Bourgogne jeune homme, d'après Rigaud,