Extrait (les Éludes du lo novembre
2. Ch. Urbain et E. Levesque, Les Grands Ecrivains de la France : Bossuet, Correspondance. Paris, Hachette, 190g. In-8, t. I., 52o pages, t. II, 526, t. III, 574 p.
3. En réalité, ce travail ne concerne que les deux premiers volumes, seuls parus à l'époque où il fut écrit.
2 68 FÉNELOX
saint François de Sales entreprise par les Religieuses de la Visitation d'Annecy, un critique autorisé écrivait : « Nos classiques de la chaire sont peut-être les plus mal partagés dans un pavs qui, jusqu'ici, s'est montré si peu soucieux d'établir le texte de ses grands écrivains ^ ». Ce serait donc imc banalité acquise et avouée de tous que se plaindre de l'insuflisance des éditions passées.
Aussi bien, que sert de blâmer l'indifférence de ceux qui n ont rien essayé en faveur de nos « classiques du clergé? » C'est en vouloir aux absents et s'en prendre à qui, n'étant poi nt là pour entendre , se soucie médiocrement des reproches.
Mieux vaut rendre justice aux travailleur» qui entreprennent on rendent possibles ces éditions dont nous restions privés. Or, avant tout le reste de leurs oeuvres, les « lettres » de nos grands écrivains, qui les expliquent et les racontent jour par jour, qui les font revivre et assurent les meilleurs éléments de leur biographie intime, méritent d'être soigneusement restituées. Plus que leurs autres écrits, elles ont été négligées ou travesties, et indépendamment des remaniements du texte, des supprcs-j sions arbitraires qui les déformaient, soumises à un sys-| tème, logique peut-être, mais déplorable pour l'histoire del l'homme qu'elles eussent aidé à suivre, distribuées qu'elles étaient en catégories parfois bizax-res, toujours arbitraires. C'était le sujet traité, c'était le destinataire qui iaisaitj ranger des lettres du inême jour, relatives parfois à lai même affaire, en des régions parfois fort distantes, dans laj correspondance de Bossuet et de Fénelon.
Ces deux noms qui s'appellent, encore que plusieurs] ne puissent écrire sur l'un qu'à condition de condamnerj l'autre, seront sans ces^e rapprochés ici et mon dessein est] de traiter à la fois de la correspondance de Bossuet et de]
I. René Doumic, Revue littéraire : les Lettres de saint François de SaleS^ (^Revue des Deux Mondes, i5 octobre igoâ, p. 920).
LA CORKESPONDANCE DE BOSSUET ET DE FÉXELON 26g
Fénelon ; la première, plus heureuse puisqu'elle entre dans la période d'édition savante qui convient à toutes deux, celle-ci, aussi riche peut-être, et en tous cas ayant eu l'heur de rencontrer, je dirai presque par l'accident d'une thèse de doctorat, datant déjà de deux années, l'homme cjui sera facilement capable de la mener à bien, si on lui en accorde les facilités. Il n'y a aucune exagération — et j'en appelle hardiment à quiconque étudiera de près la thèse de M. l'abbé Delplanque — à rapprocher de l'entreprise de MM. Levesque et Urbain le volume qu'on aurait pu intituler Fénelon et ses Amis. A coup sûr, armé comme il le doit être par le travail qu'il s'est imposé, l'auteur de cette solide cl sérieuse étude deviendra sans peine, et il le faut souhaiter, le meilleur ouvrier do
I édition qui s'impose, elle aussi, des lettres de Fénelon.
II suiïirait, pour le démontrer, d'analyser, pour ainsi dire chapitre par chapitre, les deux parties, disparates pour un regard superficiel, de cette étude approfondie de la correspondance de Fénelon. Et de fait, l'objet que se proposait le futur docteur, établir la psychologie intime de Fénelon sur la c|uestion qui lui tint le plus à cœur, celle de l'amour pur, envisagée au point de vue spécial de l'amitié, ne pouvait que le conduire à une connaissance parfaite de cette vaste correspondance de Fénelon, connaissance qui suppose un labeur que tous ne sont pas également prêts à dépenser. Aussi est-il peu d'ouvrages, dans le nombre d'ailleurs trop restreint de ceux où l'on s'est sérieusement appliqué à pénétrer ce l'âme complexe » de Fénelon, qui serviront autant à préparer une bonne ré- ('•(lition de sa correspondance.
C'est à ce point de vue surtout que j'envisagerai ici ce livre, sans négliger cependant de le soumettre à une critique attentive '.
1. Il me serait aisé, si c'était ici le lieu, (!f prouver par un document
L'auteur a voulu prendre sur le fait la théorie maîtresse de Fénelon, cette doctrine du pur amour 'qui fut pour lui autre chose que le livre des Maximes, mais une sorte de principe directeur réglant et inspirant sa conduite. Il a donc cherché, à travers toutes les lettres de Fénelon, ses lettres intimes surtout, les traces et les preuves de l'amitié, telle que la concevait Fénelon, en vertu même de sa théorie du pur amour. De là le défilé, très varié au reste, et toujours intéressant, ■ — qu'ils agisse du chevalier Destouches ou du « bon duc » (M. de Beauvillier), — des correspondants de Fénelon, auquel est consacrée la première partie du travail de M. Delplanque. La seconde moitié du livre, plus austère, s'applique à suivre dans le dédale des menus faits et des noinbreuses péripéties qui le compliquent, le long procès entamé autour du cjuiétisme.
aride mais suggestif, ce que je viens de dire de la connaissance parfaite que M. l'abbé Delplanque a de cette correspondance de Fénelon, en alignant par manière de table chronologique posant les jalons de la future édition, la liste des lettres citées par lui et rapprochées patiemment, alors que dans les œuvres de Fénelon il les faut aller chercher à travers sept ou huit volumes. Établi sur fiches, cet index pourra figurera la suite de la seconde édition que mérite cette sérieuse contribution à l'histoire de Fénelon. On y pourra joindre la table al[)habétique des noms propres que j'ai pareillement dressée en me donnant à l'attachante étude à laquelle invite ce beau livre. S'il n'est point de ceux qu'il suffit de feuilleter d'une main distraite pour en soupçonner le prix, on y est largement récompensé de laltenlion qu'on y accorde. Je ne puis offrir un meilleur témoignage de ma sincère admiration pour le beau travail de M. Delplanque que de mettre à sa disposition, en vue d'une réimpression de son livre, ces index que je puis du moins mentionner ici.
I. Albert Delplanque, docteur es lettres, professeur à la Faculté catholique des lettres de Lille, Fénelon et la Doctrine de l'amour pur, (faprès sa correspondance avec ses principaux amis. In-8 de xxv-/iyO et loi pages. Lille, ii)o^.
Malgré le nombre des travaux, de valeur inégale, entrepris sur cette question, parmi lesquels marquent surtout les deux volumes, nullement définitifs, de Grouslé et la patiente et minutieuse étude d'Abel Griveau, cette seconde partie de la nouvelle thèse servira mieux l'historien que nulle autre enquête antérieure. Elle pénètre, comme on l'a fort exactement écrit, « jusqu'aux dernières fibres de l'âme » de Fénelon. Non seulement, en effet, la nouvelle étude dépasse les précédentes par l'abondance des documents nouveaux et la pénétration de son analyse ; mais elle les domine surtout par une sûreté d'informations, une compétence philosophique et théologique dont l'absence est le côté faible des devanciers de notre auteur. Celui-ci a résolu le difficile problème de composer une thèse « littéraire », c'est-à-dire destinée à une soutenance de doctorat es lettres, sans sacrifier ni l'histoire ni la théologie en un sujet particulièrement ardu.
Pour demeurer ici sur le terrain de l'histoire, notons que ses multiples analyses de l'état d'âme, ou mieux des états d'âme successifs de Fénelon ne sont pas empruntées à des lettres de ses adversaires ni même de ses amis. C'est Fénelon qui parle, qui se trahit ou du moins qu'on surprend, même dans des phrases où sa pensée s'enveloppe ou se dérobe à elle-même. 11 faut, du reste, laisser aux lecteurs de M. Delplanque le plaisir de le voir aux prises avec les subtilités merveilleuses de cette âme ondoyante, la même toujours à travers les phases diverses de ce long duel, mais reflétant si vivement les espérances dont elle est bercée, presque jusqu'à la veille de la condamnation. Les « moyens », très humains, il le faut reconnaître, par lesquels fut littéralement arrachée la censure du livre des \Maximes, sont exposés avec une parfaite indépendance dans !ce livre qui, pour cela peut-être, n'a complètement satisfait ni les amis ni les adversaires de Fénelon. Car c'est le malheur de cette question, que diflicilement on l'aborde
avec pleine impartialitt". Le « gi-and public » même, qui est toujours un peu ce que le font les écrivams auxquels il s'en rapporte, est malaisément exempt d'une préoccupation de « préierence » et donc de présomption, en faveur de l'un ou de l'autre des deux jouteurs. On ne refusera point pourtant à M. Delplanque de s'être affranchi de ces partis pris, et c'est sans doute parce qu'il n'a été ni pour Fénelon, ni pour Bossuet, n'hésitant point à blâmer partout où il croyait avoir à le faire, qu'il n'a point rencontré une « presse » assez informée du mérite de son œuvre. Mais ce sont accidents dont il se peut consoler. Son livre reste et fera « époque dans la littérature de Fénelon ». Ceux qui le jugeront discutable auront la tâche, peu commode, de le réfuter par de bonnes raisons. Ce n'est point mon cas, et je ne vois guère, l'ayant lu de près, qu'à objecter quelques vétilles, dont je parlerai plus loin en faisant connaître r « économie » de l'ouvrage.
Présentement, d'accord avec mon titre et mon dessein, parce que je tiens que l'auteur est homme à entreprendre l'édition de la correspondance de Fénelon, on me laissera lui suggérer quelques chapitres à ajouter à son livre. Ce n'est point que ces « chapitres à faire » soient des lacunes dans la thèse. Bien plus, le point de vue, forcément un peu restrictif, de cette question de l'amour pur, les eussent apparemment fait exclure, même si l'auteur avait rencontré les correspondants inédits que je lui signale. Mais le rôle de préface, ou au moins de préparation fort opportune à une édition des lettres, que peut et doit occuper ce livre, permettrait cette édition.
Pour ne point surcharger cette étude de la publication des documents inédits que je suggère, on me permettra de borner mes remarques à quelques indications. Ce sera, sans intention de critique, un supplément à la bibliographie, d'ordinaire sufiisante, que l'auteur a jointe à son livre. Pourquoi, en effet, le centenaire de Fénelon qui
LA CORRESPO-NDANCE DE BOSSUET ET DE FÉNELO>' 278
doit sonner en 1910 ne serail-il pas le signal de cette édition des Lettres qui est pour Fénelon non moins utile que pour Bossuet * ?
Dans la liste des ouvrages consultés, M. Delplanque si- I gnalait les Nouvelles archéologiques et diverses de la « Société nationale d'agriculture, sciences et arts d'Angers ». Ce recueil mentionne, dans les nouvelles dos mois d'avril, mai et juin iSlxQ ^, une « communication faite par M. de Beauvoys-Desfaveries (frère d'un savant apiculteur de la contrée ) de soixante-quatre lettres inédites de Fénelon ' ». Si le futur éditeur de la correspondance croit devoir de se mettre en quête pour retrouver le nid où dorment les précieux autographes, il lui faudra tout d'abord recourir à l'édition qu'en a donnée en i863 Mgr de Montault^. Ces
I. Je puis ici renvoyer à mon essai, plusieurs fois cité, Bossuet et Fénelon, L'édition de leur Correspondance. Paris, H. Leclerc, in-8, 1910, 1 19 p.
!. Godard-Faultrier, Nouvelles archéologiques et diverses, etc., n» 16, p. i-O. Bibl. nat. Lg'jSg.
3. L'édition de i863 contient du reste soixante-cinq lettres, et non, comme le dit M. Delplanque, cinquante-cinq pièces. Cf. Bibliographie, au mot Barbier de Monlault. — L'éditeur annonce ainsi sa source : « Je remercie particulièrement M. le chanoine de Beauvoys, aumônier de TEcole normale d'Angers, l'heureux possesseur delà correspondance inédite de Fénelon, d'avoir compris qu'un tel trésor ne pouvait demeurer inutile et infécond au milieu de ses papiers de famille» (P. xi). En publiant un nouveau recueil de Lettres inédites, je tiens à réparer un double tort, car ces lettres ont été systématiquement négligées par M. Gosselin, qui les a eues pourtant à sa disposition, et légèrement effleurées par M. Godard-Faultrier, qui n'a jugé à propos que d'en faire de trop courts extraits » (P. xiii). On verra le bien fondé de ce dernier reproche par les citations que je fais du rapport paru en iS^g.
k. Lettres inédites de Fénelon..., publiées par X. Barbier de Montault, Paris [i863] in-8 de 162 pages. M. l'abbé Delplanque, qui ne les indique que « pour mémoire et comme étant d'importance beaucoup moindre « (p. v), ne semble pas s'être aperçu que les soixante-quatre lettres, rapidement décrites et non éditées par M. Godard- paultrier en i8.'i9, furent exactement publiées en i8G3, par Mgr X. Barbier de Montault. 11 a négligé surtout d'en user suffisamment.
Griseli.e. 18
2/4 FENELOX
lettres appartiennent aux années 1701, 1702, 170.3, 1704 et 17 r4-.- « Le plus grand nombre est à l'adresse de Mme de Chevrv, rue de Tournon • ; quelques-unes à celle de M. Robert, chanoine de Leuze, à Mons '-... La plupart sont datées de Cambray ^ ».
Malgré les dates ci-dessus indiquées, les courts fragments cités dans ce rapport appartiennent à la thèse de M. Delplanque, car sans toucher au procès du quiétisme, ils peignent 1 archevêque et 1 ami des inèmes traits qu'ils a retrouvés dans la correspondance déjà connue. 11 nie pardonnera, tout en renvoyant à l'édition de i863, d'extraire la partie du rapport qui en offrait, par ordre de dates, de brèves citations.
« Soyons, écrit-il à M. Robert, à la date du 22 février 1702, humbles et recueillis, détachés de notre propre sens et soumis sans réserve à l'autorité de notre mère, plus occupés de l'édification de nos frères que de la dispute ^. »
N allez pas croire par là. Messieurs, que Fénelon n'aimât pas les caractères fortement trempés : « A ous savez (dit-il au même, le 28 février i7o3) ce que je pense sur les gens qui ont une certaine roideur pour régler tous leurs sentiments conséquemment à leurs principes, et qui nomment les choses par leur nom, avec candeur et sans adoucissement ; j'avoue que c'est ce qui me plaît beaucoup plus cpie certains adoucissements superficiels, lors même que je ne pense pas précisément comme eux ^. »
Nous trouvons dans une lettre du 11 mai 1708 un exemple de son amour de la règle contre tout pri\alège, même à l'égard d'un ami qui réclamait pour quelqu'un dispense d'un banc (»/c).
1. Sur Mme de Chévry, nièce de Fénelon, si longtemps malade à Paris, voir Delplanque. p. 120, i3i et ilto. Les lettres de l'année 1714 lui sont adressées.
2. Lettres de Fénelon, éd. de Versailles, in-8, t. II, p. ôoq. .3. Godard-Faultrier, p. 5.
4, Barbier de Montault, p. 8.
5. Barbier de Montault. p, i5. Les citations de M. Godard-Faultrier sont généralement inlidèles.
a Vous savez, lui marquet-il, les règles de l'église et la loi générale que je me suis faite pour tout le diocèse sans exception « ■ — et il refuse ' .
Ceux qui vovidroient connaître l'opinion de Fénclon sur le jansénisme pourront consulter les lettres du 12 juillet, 18 août 1703, des 2/i mars et 5 avril 1704, nous bornant à cette seule citation : « Ce serait, écrit-il dans celle du 12 juillet, assez plaisant qu'on me fît janséniste à la cour '^. »
, «Fénelon, au milieu de toutes les disputes théologiques du dixseptième siècle, recommande en première ligne la prière, qu'il met au-dessus de l'étude : « Lisez et priez (dit-il dans une lettre du 28 octobre 1708 à M. Robert) mais que la prière domine sur l'étude et que l'étude ne se fasse qu'en esprit de prière^. »
Passant à sa correspondance de l'^jlf^ avec sa nièce Mme de Clievry, nous y voyons combien son cœur était accessible aux saintes affections de la famille ; il sait malade sa vertueuse parente et pour la consoler, il ne manque guère, du moins une fois chaque semaine, de lui écrire de Cambray à son adresse, rue de Tournon, près le Luxembourg à Paris ; et il a toujours pour elle de CCS mots simples et doux qui guérissent ou qui calment. Sa sollicitude est extrême pour l'enfant de cette dame qu'il baptise du charmant nom de Follet '^ « J'embrasse tendremeut le Follet n et ailleurs": « Tout à vous et au Follet que j'embrasse en écriture en attendant l'embrassade réelle à Cambray. »
Persuadé cpie les fruits rouges seront salutaires à sa nièce, il se tourmente de ne les voir plutôt (^sic) mûrir, il s'en inquiète et
1 . Il refuse la dispense d'un troisième ban, après avoir accordé celle des deux premiers, au propre frère de M. Robert. Ibid., p. 22-28.
2. Ces lettres, dans l'édition Barbier de Montault, occupent les pages 27-28, 29-40, 48-5i et 52-53. La seconde surtout est capitale pour les rapports de Fénelon avec les jansénistes de son diocèse, (^ question qui attend et pour laquelle je pourrais annoncer un historien, si la discrétion me permettait de le nommer.