OBSERVATIONS SUR L'AFFAIRE DE L'ARCHEVÊQUE DE CAMBRAI
Articles d'issi '. — Il n'y avait que 33 articles d'Issi signés le lo mars 1695. Ce fut M. de Noailles, évèque de Ghâlons et depuis cardinal ^,qui ajouta de sa main le 34*. Cet exemplaire étoit chez M. de Meaux.
Jésuites pour la conduite de M. de Cambrai. ■ — Les Jésuites ont pris hautement à Rome le parti de M. de Cambrai et en France secrètement.
Le père Lombard, Jésuite, prêchant à Meaux le carême i6gg, après la condamnation, dit qu'ils étaient demeurés neutres. M. de Meaux lui demanda si les Pères auroient trouvé bon qu'on fût demeuré neutre sur le Jansénisme après la Bulle d'Innocent X ^.
1 . Les titres sont en marge dans le manuscrit, par manière de manchettes.
2. Il dut y avoir quelque mise en œuvre postérieure à la date de rédaction du mémoire, •j décembre 169g, indiquée plus loin, puisqu'on signale ici la promotion de Noailles au cardinalat (21 juin 1700) comme un fait accompli. Noter que cette date est celle même du Mémoire de Ledieu. Cf. Revue Bossuet, 1. c, p. 20 et 56.
3. Ici est précisément la différence et le sophisme. Il semble bien que le P. Lombart, tout en parlant après la condamnation de Fénelon, explique la conduite de ses confrères pendant les débats et leur neutralité en attendant la décision de Rome. Celle de Bossuet, portée depuis
a/io FÉNELON
Au commencement de l'affaire, ils vantaient le livre de M. de Cambrai Fénelon et le conseillaient. L'abbé de Soubise, passant à Jouarre, dit qu'il ne seroit jamais condamné.
Le père Le Valois, confesseur des Princes, Supérieur de Saint-Louis, répétoit partout qu'il l'alloit attendre le jugement du pape ' .
Le Père Lccomte, confesseur de la duchesse de Bourgogne, assuroit que M. de Cambrai n'avoit jamais entendu les propositions de son livre dans le sens condamné ; il y trouvoit des correctifs qui le fixent à un bon sens.
Le cardinal d'Aguirre l'a dit des Jésuites en général dans l'écrit intitulé; Calumnia dispuncta, seu epislola fainiliaris Cleandri super memoriali naper porrecto, hispano idiomate, ad regem catholicum a P. Johanne de Palosa, Soc. Jes. Coloniae, apud Petrum Marteau, 1698 », et finit ainsi: « Dilinguae, 26 Junii 1698. On y voit plusieurs reproches faits aux Révérends pères par ce cardinal qui étoit alors à Rome et qui prenoit un nom étranger. Il dit à la page 8: Lahes quielismi GalUas peruadit: urgent pro absoliilione Jesuitae ut hac arte auctorilate cadant summi viri qui pro ejus condemnatione ex zelo cathoUcde veritatis institerant" .
longtemps, ne pouvait suffire à tirer les amis de Fénelon de leur position expectante ; car pour envelopper l'archevêque de Cambrai dans la condamnation antérieure de Molinos, il fallait quelque passion, ce qui ne manqua point, il le faut avouer, à ses adversaires.
1 . On ne voit pas ce que pouvait avoir d'hérétique ni de répréhensible cette attitude du P. Le Valois et des jésuites. L'ami de Bossuel, auteur de ce mémoire, trahit doncses préjugés.
2. Bien que l'esprit général de ce Mémoire fasse songer à ïreuvé, il ne serait pas impossible que les notes aient été préparées soit par Ledieu, soit par Phelipeaux. En tout cas, les rapprochements avec la Relation de celui-ci sont au moins à indiquer. On lit dans sa première partie, à la page a ad : « M. de Cambrai ne manqua pas d'envoyer à Rome, à M. le cardinal de Janson, son livre aussitôt qu'il fut publié, et l'accompagna d'une lettre d'honnêteté. Le soir de l'arrivée du
Une preuve décisif (sic) de l'attachement de la société à M. de Cambrai, c'est ce que fit le P. de la Chaise. Il donna
courrier, il m'en fit lire quelqups articles en présence de l'Abé Vivant, son théologien, de l'Abé Pequini et de quelques autres Italiens. Les uns le regardèrent comme très dangereux, et les autres comme très inutile. Pequini, avec sa vivacité ordinaire, fit cesser la dispute, en disant au cardinal : « Monseigneur, pourquoi perdre le temps à lire un livre qui ne contient que les illusions de Molinos ? » Le cardinal en témoigna beaucoup de mépris, et s'informa de moi de ce que c'ctoit que M. de Cambrai qu'il ne connoissoit que légèrement. Je l'instruisis de tout ce qui s'étoit passé en France dans le temps que j'y étois, et son mépris redoubla pour le livre et pour l'auteur » (Au moins voici un aveu dépouillé d'artifice. Bossuet avait des agents plus zélés qu'habiles à déguiser leur passion. Les moins clairvoyants eussent vu les mobiles qui animaient Phelipeaux et l'abbé Bossuet. Janson, malgré le « mépris » qu'il est ici censé professer, dut faire son profit de cette entrevue) « Par le courrier suivant le P. de la Chaise lui écrivit comme de la part du Roi, pour le prier de protéger le livre dont la doctrine étoit excellente, . quoiqu'elle fût fort improuvée par la cabale des Jansénistes... Le lendemain, je voulus parler au cardinal du livre, sur le même ton. Mais il me rebuta fort en disant que le livre étoit estimé en France, et qu'on ne s'étoit soulevé contre l'auteur que par jalousie. Surpris d'un si subit • changement, j'en demandai la cause à lAbé Vivant, qui me dit confidemment que le P. de la Chaise, par ordre du Roi., avoit recommandé au cardinal les intérêts de M. de Cambrai. Il partit un courrier extraordinaire et le cardinal manda dans sa dépèche, que suivant l'ordre du Roi qu'il avoit reçu par lu P. de la Chaise il prendroit un soin particulier de protéger le livre de M. de Cambray. Le Roi ayant lu la dépêche, fut étonné d'un tel procédé, il manda le P. de la Chaise et lui fit de violens reproches de ce qu'il avoit écrit de sa part sans aucun ordre ; le bon Père s'excusa comme il put, et M. de Torci, secrétaire d'état, dans la dépêche suivante, désavoua l'ordre donné par ce Père, et manda au cardinal que l'intention du Roi n'étoit point qu'il protégeât un livre qui avoit excité un si grand scandale dans tout le royaume. Le cardinal reprit ses premiers sentiments. Comme il étoit un fidèle ministre, je vis bien qu'il n'avoit d'autre règle que la volonté de son prince » (p. 224) L'obéissance de jugement de ce fidèle ministre est plus nettement indiquée, et pour cause apparemment, dans la Relation de Phelipeaux que dans notre manuscrit, mais l'un des récits éclaire l'autre. Sur l'incident du P. de la Chaize, voir Lettres de Louis XIV au cardinal de Bouillon, publiées par l'abbé Verlaque, Documente inédits sur l'histoire de France, Mélanges historifjues, t. IV, p. 7o3.
Griseli.e. i6
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à ce Prélat une lettre de recommandation de la part du roi lorsqu'il envoya à Rome le i^"" exemplaire de ces Çsic) Maximes des saints pour le cardinal de Janson. Le Roi en fut averti et fit donner un contre-ordre par le marquis de Torcy. M. Philippeaux (Jean Phelipeaux, l'abbé qui servit de mentor à l'abbé Bossuet durant son voyage à Rome et écrivit plus tard la Relation sur le Quiélisme) qui étoit alors en liaison avec ce cardinal s'en aperçut, parce qu'ayant souffert quelque temps qu'on se moquât à sa table du galimatias de ce livre, il en fit l'éloge pendant quelques jours, puis laissa son propre théologien, M. Vivant, s'en moquer en toute liberté avec plus de liberté.
Consternation delà nomination de M. deFénelon. — La nomination de l'abbé de Fénelon à Cambrai jeta ses amis dans la consternation ; ils prirent cela pour un honnête exil ; car ils le destinoient à Paris et au ministère. On sait cela de l'abbé Lefèvre * qui étoit auprès du prince.
M. l'abbé de Fénelon ne négligeoit rien pour se maintenir en cour et faire valoir ses sentiments par Mme de la Maisonfort. Il était lié intimement avec Mme de Maintetenon. Lui et l'abbé Langeron faisoient des caresses à tout le monde. 11 alloit souvent chez M. Moreau-, premier valet de chambre de M. le duc de Bourgogne, qui vivoit honorablement, et à la table duquel se trouvoient bien des seigneurs.
L'abbé Fleury. — On cacha ces menées à l'abbé Fleury, auquel il auroit eu honte de les découvrir. On le traitoit de bonhomme,, de simplait Çsir) allant son chemin devant
La lettre du roi au card. de Bouillon est de Versailles, 5 mai 1697 ; la réponse du 16 mai, écrite de Marseille. \oir ibid., p. 704, note 2, la lettre au cardinal de Janson, datée du i5 mars et identique, et la réponse de celui-ci, du 9 avril. Cf. plus haut, p. 98.
1, Sur l'abbé Lefèvre, voir plus haut, p. 177, note 2 et E. Griselle ^'Aventure de l'Ahbé Bossuet, p. 78 et suiv.
2. Voir ma brochure : Bossuet et Fénelon, L'Edition de leur correspondance, Paris, H. Leclerc, 1910, in-8 de 109 p., p. i3, note 3.
lui et incapable d'entendre ces matières. On le traitoit d'antiquaire qu'on consultoit sur le droit, sur l'histoire, sur Gicéron et Virgile. M. de Fénelon en a voit souvent besoin pour ses leçons. M. l'abbé de Fleury eut peine à condamner M. de Cambrai. Il cberchoit à l'excuser, et vouloit trouver dans ses Maximes la même doctrine que dans M. de Meaux, son ancien ami, à qui il devoit tout ; il en regardoit l'auteur comme un homme apostolique^.
I . Voir Correspondance de M. de Sainl-Fonds et du président Dugas, puliliée... par William Poidebard, à Lyon, 1900, t. I, p. 7 et suiv. Il est opportun de citer intégralement le témoignage de Fleury sur cette affaire, tel que nous l'a relaté son ami et admirateur, M. de Saint- Fonts. Tamizey de Larroque, à qui ces pages avait été « mystérieusement » communiquées, avait eu soin de les publier dans la Revue d' Histoire littéraire de la France, lo juillet 1897, p. 444 et 455. « Je l'entretins un jour fort longtemps avec M. l'abbé Fleury sur le grand démêlé de Fénelon et de Bossuet, Voici quelques-unes des choses qu'il ma dites et qui me paroissent dignes de remarque. M. Fleury s'est toujours également conservé dans le cœur de ces deux prélats, et quelque brouillés qu'ils fussent entre eux, ils n'ont jamais été moins ses amis. Il les voyoit tous les deux ; tous les deux lui faisoient présent des ouvrages qu'ils écrivoient l'un contre l'autre. Il n'a employé, j'en suis sûr, pour conserver l'amitié de ces deux illustres rivaux, d'autre adresse que sa simplicité et sa candeur. Il m'a avoué lui-même que la chose étoit difficile et il n'étoit point étonné que j'en parus surpris. Je lui demandai l'origine de ce grand démêlé et il m'attesta qu'il n'en avoit rien su jusqu'à la publication du livre des Maximes des Saints. Il étoit ■étroitement uni à M. de Cambrai et toutefois ce prélat garda toujours à son égard un secret étonnant sur ce chapitre. Apparemment, lui dis-je, il ne vous croyoit pas assez mystique. Peut-être, reprit-il, mais quoi qu'il en soit, je n'ai rien su de ses relations avec Mme Guyon. [du sujet de ses conférences avec M. de Meaux chez M. Tronson (car pour les conférences, je savois qu'on en faisoit) de son dessein pour son livre, jusqu'à l'impression de ce même livre. Je n'ignorois pourtant pas que M. de Meaux (écrivoit) sur les états d'oraison ; car il ne s'en cachoit nullement.] (*) M. Fleury m'a dit qu'il étoit convaincu que M. de Cambrai
(*) Le passage enfermé entre crochets ne figure pas dans l'édition Poidebard et il est malheureusement assez ordinaire à cet ouvrage de tronquer, sans en avertir, les pages, arbitrairement choisies dn reste, de ce précieux manuscrit de M. de Saint-Fonds. Si l'on renonçait à en tout
it^U FÉNELON
Peines de M. de Meaux. — On sait que M. de Meaux a beaucoup écrit contre M. de Cambrai, mais on ne sait pas toute la peine et tout le courage dont il a eu besoin pour persuader M. de Chartres et M. de Paris. Le prétexte de la piété les attachoit à ce prélat. La société de Saint-Sul-
n"avoit jamais eu d'erreur dans le cœur. Sa soumission sincère et absolue l'a bien fait connoitre.
Ce seroit peut-être une chose ridicule de dire que ces deux grands prélats saccordoient dans le fond et ne se disputoient que pour ne pas s'entendre. En voici pourtant une preuve qui paroît certaine. Un jour M. l'abbé Fleury s'avisa d'écrire une douzaine de propositions sur l'amour " de Dieu ; il les porta à M. de Cambrai, et M. de Cambrai lui dit après les avoir lues : « Voilà ce que je pense ; je ne dis rien davantage et si je suis hérétique, vous l'êtes aussy n. Il les porta ensuite à M. de Meaux et M. de Meaux n'y trouva aucune erreur. M. de Meaux demandoit une conférence avec M. de Cambrai, et M. de Cambrai la refusa. « Je ne reconnois pas, disoit-il, M. de Meaux pour mon juge ». Mais la vraie raison de son refus, c'est qu'il craignoit que M. de Meaux ne tourna (sic) et ne publia {sic) cette conférence à son avantage. Au contraire M. de Cambrai vouloit convenir de principes avec M. de Meaux ; il chargea même M. Fleury de lui en présenter de sa part ; mais M. de Meaux (*) ne voulut jamais les recevoir. Je crois même qu'il refusa de les lire.
En parlant à cœur ouvert avec M. l'abbé Fleury, il m'a avoué qu'il croyoit qu'il y avoit eu un peu de passion (**) dans la conduite de M. de Meaux. Ce grand homme avoit à la vérité les meilleurs intentionsdu monde, et l'on seroit coupable sans doute de penser autrement d'un prélat si pieux. Mais il ne se peut faire qu'il n'ait été (***) séduit luimême par sa propre passion.
Pourquoi tant écrire ? Pourquoi ne pas se contenter d'avoir dénoncé le livre des Maximes ? Pourquoi avoir dit hautement à Marly que M. de Cambrai était aut-ant hérétique que Luther ? Pourquoi tant de soUicita-s
publier, encore eùt-on dû marquer par des points de suspension lelacunes laissées de propos délibéré. Le correspondant anonyme de Tami zey de Larroque avait été plus fidèle.
(') Ed. Poidebard ; mais il ne voulut...
(**) Un peu de passion ! C'est un charitable euphémisme (Note de Tamizey de Larroque).
(***) Ed. Tamizey : mais il se peut faire qu'il ait été. Notez que cette lecture erronée est nettement contredite par le texte Poidebard, autrement vif.
pice lui avoit gagné M. de Chartres. M. de Paris étoit de longue main lié à M. de Fénelonà cause de Mme de Maintenon. Il le voyoit <;tous les dimanches>> ^ à l'hôtel de Chevreuse quand il étoit à Versailles, où cet abbé faisoit aux dames de Chevreuse, de Beauvilliers {sic), de Mortemare (^sic) une conférence spirituelle les dimanches.
Mme de la Maisonfort. — Mme de la Maisonfort, amie particulière de M. de Cambrai l' étoit fort de Mme de Maintenon. Elle lui avoit plu lorsqu'elle lui amena vers 1686, deux jeunes sœurs pour être reçues à Saint-Cyr et elle l'y retint : elle n'avoit guère que vingt ans. C'étoit une chanoinesse de Poussé (sic), près de îNancy, au diocèse de Toul,où on faisoit preuve de noblesse comme à Kemiremont,Epinal et Boussière (sic) du même diocèse. Elle eut bientôt toute autorité dans la maison, avec MmedeBrinon qui en étoit supérieure. Elle eut bien de la peine quand M, de Meaux lui retint les lettres que lui avoit écrites M. de Cambrai -.
lions à Rome ? M. Fleury m'a assuré que sans les sollicitations et du roi et de M. de Meaux, jamais le livre de M. de Cambray n'auroit été condamné, et il ne s'en falloit presque de rien (ce sont des personnes même du parti de M. de Meaux qui l'on dit à M. Fleury) que la chose ne fût pas. Le pape d'aujourd'hui (*) estoit entièrement pour M. de Cambray ; la cour de Rome estoit même fâchée de ces sollicitations si pressantes de la France.