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tera, et de désir encore imprécis qu'elle se chargera de préciser. Elle veut que Télémaque, comme plus tard Chérubin, aime confusément toutes les femmes avant d'en aimer une seule, — qui ne pourra manquer d'être Calypso : car elle fera pour cela ce qu'il faut. Bref, elle se sert de ses nymphes comme d' « allumeuses », si j'ose m'exprimer ainsi. Est-ce cela que veut dire Fénelon ? On comprend dans ce cas que, précepteur f't prêtre, il n'ait pas osé le dire plus explicitement.
Et c'est cette gêne qui donne du piquant à tout ce récit à la fois ardent et embarrassé. Fénelon sait très bien de quoi il s'agit ; il connaît certes les passions de l'amour, au moins pour en avoir été le témoin et le confident. Il est grand directeur de femmes. Mais il ne peut dire tout ce qu'il sait. Il craint de faire, malgré lui, des peintures trop attrayantes de la passion, quand son dessein est, tout au contraire, d'en dégoûter son élève et de lui en inspirer la terreur. Et alors, pour mieux l'effrayer, il insiste sur ce qu'il y a de morbide dans l'amour. Il veut lui persuader surtout que l'amour ruine la santé, qu'il empêche de dormir, qu'il rend fou, et que, par surcroît, il enlaidit. Et ces effets physiques, il les peint avec une simplicité toute réaliste : « Télémaque était devenu maigre, ses yeux creux étaient pleins d'un feu dévorant. » Et Calypso : « Elle avait les yeux rougis et enflammés... Ses joues tremblantes
étaient couvertes de taches noires et livides ; elle changeait à chaque moment de couleur... Ses larmes ne coulaient plus comme autrefois avec abondance: la rage et le désespoir semblaient en avoir tari la source, et à peine en coulait-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix était rauque, tremblante et entrecoupée... » Et Fénelon n'a pas l'air de se douter qu'un adolescent peut être encore plus ému par le tableau des douleurs de l'amour que par celui de ses joies. (... « L'amour et ses fol/es douleurs ! » dit avec ravissement la petite Aricie de Racine). — A un moment, le thème do l'éternelle chanson de Carmen vient sous la plume de Fénelon : « Mentor avait remarqué que Calypso aimait éperdùment Télémaque et que Télémaque n'aimait pas moins la jeune nymphe Eucharis ; car le cruel amour, pour tourmenter les mortels, fait qu'on n'aime guère la personne dont on est aimé... » Xe voit-il pas que cela est bien plus propre à faire rêver mélancoliquement un enfant romanesque qu'à le détourner d'aimer ?
Une volupté respire dans tout ce livre, à Tinsu de l'écrivain. Mentor dit à Télémaque : « Voyez le fruit de votre témérité... La déesse troublée ressemble à une furie infernale ; Eucharis brûle d'un feu plus cruel que toutes les douleurs de la mort ; toutes ces nymphes jalouses sont prêtes à s'entredéchirer : et voilà ce que fait le traître amour, qui paraît si doux î » Eh î oui, c'est là le
fond tragique des choses, la réalité finale, — qui d'ailleurs ne découragera jamais Chérubin. Mais il y a aussi les apparences et les commencements, qui ne sont pas du tout sévères: « Les nymphes se mirent à cueillir des fleurs en chantant pour amuser Télémaque... » « L'Amour demeura entre les bras de Calypso. Elle sentit la flamme qui coulait déjà dans son sein. Pour se soulager, elle le donna aussitôt à la nymphe qui était auprès d'elle... L'enfant malin et trompeur ne caressait que pour trahir... » Xe dirait-on pas un fragment du Temple de Gnicle? Et peu après Télémaque, ayant lui-même caressé l'enfant, dit à Mentor : « Voyez-vous ces nymphes? Combien sont-elles différentes de ces femmes de l'ile de Chypre, dont la beauté était choquante à cause de leur immodestie ! Ces beautés immortelles montrent une innocence, une modestie, une simplicité qui charme. Parlant ainsi, il rougissait sans savoir pourquoi. » Un peu plus loin : « Il considérait Eucharis qui s'éloignait de lui. Ne pouvant voir son visage, il regardait ses beaux cheveux noués, ses habits flottants et sa noble démarche. Il aurait voulu baiser les traces de ses pas. » — Et enfin il y a ceci : un jeune homme tout seul dans une lie de joie au milieu de jeunes femmes qui toutes le désirent et que d'abord il désire toutes. Fénelon résume ainsi la situation : « L'Amour, en se jouant avec les nymphes, avait mis tout en feu dans l'île. » Riantes, trop riantes images, et que
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le petit duc de Bourgogne, alors âgé d'une quinzaine d'années, devait fort goûter, et qu'il était fort capable de réaliser dans son esprit.
Or, vers 1694, Bossuet, à qui Fénelon avait donné à lire une partie du manuscrit de Télrinaquc, le jugeait ainsi devant son secrétaire. Tabbé Ledieu :
Tant de discours amoureux, tant de descriptions \;^lantes, une femme qui ouvre la scène par une tendresse déclarée et qui soutient ce sentiment jusqu'au bout, et le reste du même genre, lui fit dire que cet ouvrage était indigne non seulement d'un évêjjue, mais d'un prêtre et d'un chrétien, et plus nuisible que profitable au prince à qui l'auteur l'avait donné. Journal de Ledieu.'
Et, dans cette même année 1694, Bossuet écrivait ses Maximes et réflexions sur la comédie, où il paraît fort loin de penser que la représentation poétique et sensible des passions soit un bon moyen de les guérir ou de les prévenir. Fénelon qui, lui, semble le croire, montre là beaucoup de cette candeur que nous avons déjà remarquée en lui. En tout cas, on ne peut pas dire que le Télémaque, d'une part avec ses tableaux de Tàge d'or, de Tautre avec ses nymphes amoureuses et ses mythologies à la manière, vraiment, du Corrège ou de l'Albane (si bien que Monnet, illustrant le poème pour la grande édition de Didot en 1785, a pu très loyalement remplir de nudités galantes ses estampes des sept premiers livres), non, on ne saurait dire du moins que Télémaque
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fût propre à former un dévot : et c'est une observation dont nous nous souviendrons plus lard.
Un autre endroit dont la beauté est demeurée intacte, c'est ce douzième livre où Philoctète raconte son Iiistoire à Télémaque. C'est la traduction la plus naturelle, la plus libre, la plus pathétique et même la plus énergique du Pliiloct('t(' de Sophocle, et beaucoup mieux qu'une traduction. Ce serait plutôt une version nouvelle et plus ramassée, et, par endroits, spiritualisée, si j'ose dire. Il est remarquable que la seule phrase ajoutée au texte du poète grec soit celle-ci : « La nécessité apprend aux hommes ce qu'ils ne pourraient jamais savoir autrement. CeAix qui n'ont jamais souffert ne savent rien; ils ne connaissent ni les biens ni les maux; ils ignorent les hommes; ils s ignorent eux-mêmes. »
Très belle, enfin, la visite de Télémaque aux enfers et aux Champs-Elysées. — Vous savez que, chez Homère, dans l'île brumeuse des Cimmériens, la survie des morts n'est qu'une survie d'ombres qui continuent de faire, machinalement et tristement, les gestes que ces morts faisaient de leur vivant. — Dans l'enfer, déjà plus moral, de Virgile, les méchants sont affligés de peines précises, et les justes vivent du moins dans de beaux paysages sereins et respirent un air plus
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pur que les habitants de la terre. Dans Télèmaque les souffrances des méchants sont presque uniquement intérieures et morales. Sans doute les tyrans sont abandonnés aux fureurs et aux insultes de leurs anciens esclaves, ce qui est un châtiment moitié physique et moitié spirituel : mais l'impie qui se crut vertueux est puni seulement dans son àme : « L'impiété se creuse ellemême un abîme sans fond où elle se précipite sans espérance. » Et Minos dit à Thomme qui a fait son devoir envers les hommes, mais qui n'a pas cru aux dieux: « Tu as oublié les dieux; ils t'oublieront, ils te livreront à toi-même, puisque tu as voulu être à toi, et non pas à eux... Te voilà à jamais séparé des hommes, auxquels tu as voulu plaire; te voilà seul avec toi-même, qui étais ton idole... » Et donc, « les Furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré à lui-même, et que son propre cœur venge assez les dieux méprisés. » Etc..
Quant aux j ustes, ils se nourrissent d'une lumière plus subtile et plus parfaite que celle du paradis virgilien ; d'une lumière qui est plutôt une gloire céleste qu'une lumière... « Elle sort d'eux et elle y entre... Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent... Ils sont plongés dans cet abîme de joie comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien, ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur. » Etc. . . Relisez cette merveilleuse page qui est, je pense.
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un des plus heureux efforts qu'on ait faits pour peindre la félicité intérieure, le bonheur sans volupté, le bonheur des élus...
C'est encore le paradis virgilien, et c'est déjà le paradis chrétien. Fénelon est l'homme d'Église et le croyant qui a vu le moins de distance entre la sagesse païenne et le christianisme. La fusion des deux traditions est, chez lui, plus aisée et plus intime que chez Racine lui-même, qui a beaucoup plus le sentiment de la chute.
Oui, ce que Fénelon nous décrit dans ce XIV^ livre, c'est le paradis chrétien à peu près tel qu'on peut le concevoir : mieux encore, c'est le paradis des mystiques perdus en Dieu et à peine distincts de Dieu :
Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leur cœur, comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux... Ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur : une même félicité fait comme un flux et un reflux dans ces âmes unies.
Mais surtout, surtout ! — et cela est assez inattendu, — il y a un passage où Fénelon décrit l'état d'àme de Télémaque écoutant son aïeul Arcésius, et où il semble décrire, — avec un peu du vocabulaire de M"'*' Guyon, mais dans un meilleur style, — l'état d'oraison parfaite et de contemplation :
Ces sages paroles étaient comme une flamme subtile qui pénétrait dans les entrailles du jeune Télémaque ; il se
senlail ému el embrasé ; je ne sais quoi de divin semblait fondre son cœur au dedans de lui. Ce quïl portait dans la partie la plus intime de lui-même le consumait secrètement; il ne pouvait ni le contenir ni le supporter, ni résister à une si violente impression : c'était un sentiment vif et délicieux, qui était mêlé d'un tourment capable d'arracher la vie...
Tout cela, à l'occasion du très calme et très raisonnable discours d'un bon vieillard sur les devoirs et les servitudes de la royauté ! C'est bien étrange. On dirait que Fénelon s'est emparé du premier prétexte venu pour peindre un état d'àme qui lui est cher et habituel, et où le plongeait, depuis cinq ans déjà, la parole ardente et inspirée d'une mystérieuse femme. Et nous entrevoyons ainsi un Fénelon secret, qui bientôt va surgir.
Mais revenons au Télémaque. Après le poème d'éducation royale, voyons l'utopie politique. Vous en trouverez tout l'essentiel au livre X.
Idoménée, qui vient de fonder la ville de Salente, la remet aux mains de Mentor pour qu'il l'organise et la régente ainsi qu'il le jugera bon. — Maximes fondamentales (ce sont toutes les maximes « humanitaires » du dix -huitième siècle) : — Tous les hommes sont frères. — Tous les peuples sont frères aussi « et doivent s'aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères qui est leur propre sangî » — La guerre est le plus grand des maux. Un roi n'a le droit de la faire
que pour défendre son peuple. — Le roi est fait pour ses sujets, non les sujets pour le roi. — Les sujets seront toujours assez préparés à la guerre, si pendant la paix ils ont exercé leur corps et vécu d'une vie sobre et rude. — Toute conquête est injuste. Je note même, à propos, non plus de Salente, mais de la Bétique (livre VII) un peu de Tolstoï déjà : le conseil de la non-résistance au mal. « Ils rient quand on leur parle des rois qui ne peuvent régler entre eux les frontières de leurs Etats. Peut-on craindre, disent-ils, que la terre manque aux hommes? .. Tant qu'il restera des terres libres et incultes, nous nr voudrions pas mOme défendre la iiôtrc contre des voisins qui viendraient à s'en saisir. » De même (livre IX) les chefs des Manduriens disent à Idoménée : c( Nous avons abandonné les doux rivages de la mer pour vous les céder; il ne nous reste que des montagnes presque inaccessibles ; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en paix et en liberté. »
Puis Mentor décrète et légifère. Entière liberté du commerce. Mais Mentor « voulut qu'on punit sévèrement toutes les banqueroutes parce que celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps, il établit des magistrats à qui les marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses et de leurs entreprises. Il ne leur était jamais permis de risquer le bien d'autrui et
ils ne pouvaient même risquer que la moitié du leur ». Donc, liberté du commerce, oui, mais non assurément des commerçants.
Mentor défend l'importation de toutes les marchandises qui pourraient introduire le luxe et la mollesse. Il règle les conditions par la naissance, et les distingue par Thabit. Il établit sept conditions pour les hommes libres :
Les personnes du premier rang après le roi seront vêtues de blanc, avec une frange d'or au bas de leurs habits. Elles auront au doigt un anneau d'or, et au cou une médaille d'or avec le portrait du roi. Celles du second rang seront vêtues de bleu ; elles porteront une frange d'argent, avec l'anneau et point de médaille ; les troisièmes de vert, sans anneau et sans frange, mais avec la médaille d'argent; les quatrièmes d'un jaune d'aurore; les cinquièmes d'un rouge pâle ou de rose ; les sixièmes, de gris de lin, et les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d'une couleur mêlée de jaune et de blanc. (Bien salissante pour des gens pauvres, cette dernière couleur, ne trouvez-vous pas?)
Toutes ces couleurs feront dans les rues d'assez jolis bariolages. Mais pourquoi sept rangs ? et par quoi ces sept rangs seront-ils déterminés ? Mentor ne le dit pas, et nous ne le saurons jamais. Sans doute Fénelon s'amuse. Quant aux esclaves, ils seront tous vêtus de gris-brun. « Ainsi, sans aucune dépense, chacun sera distingué suivant
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sa condition, et on bannira de Salente tous les arts qui ne servent qu'à entretenir le faste. »
Mentor règle aussi la nourriture, les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons pour toutes les conditions différentes. Il garde la peinture et la sculpture et établit même une école des Beaux-Arts, mais seulement pour décorer les temples, les tombeaux et les monuments publics et pour conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. Il retranche « un nombre prodigieux de marchands (jui vendaient des broderies d'un prix excessif, des vases d'or et d'argent... des liqueurs et des parfums ». Car, — comme aurait pu parler .Jean-.Jacques cinquante ans plus tard, — « c'est s'enrichir que de mépriser de telles richesses, qui épuisent l'Etat, et que de diminuer ses besoins en les réduisant aux vraies nécessités de la nature ». — Après quoi il « prend » les artisans superllus qui sont dans la ville, et « dont les métiers ne servent qu'à dérégler les mœurs » pour les transporter à la campagne et en faire des laboureurs. Et ils seront parfaitement heureux avec des fromages, des châtaignes et des chansons. Seulement on mettra des taxes sur ceux qui négligeront leurs champs, « comme vous puniriez des soldats qui abandonneraient leur poste dans la guerre ». — « Il ne faut permettre à chaque famille, dans chaque classe, de pouvoir posséder que l'étendue de terre absolument nécessaire pour la nourrir... Les
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nobles ne pourront point faire cK acquisitions sur les pauvres... Le vin doit être rare. Si l'on a planté trop de vignes, qu'on les arrache. » Les enfants seront élevés par l'Etat, etc.. Et tout cela est si beau « qu'on n'entendait plus que des cris de joie et les chansons des bergers et des laboureurs qui célébraient leurs hyménées » et « que les vieillards pleuraient dans un excès de joie mêlée de tendresse... « en levant « leurs mains tremblantes vers le ciel ^.
Voilà. Il est bien facile, d'abord de railler, puis de dire que ce régime, d'ailleurs irréalisable, serait la plus insupportable tyrannie. Aussi est-ce un rêve — rêve d'une âme innocente, qui a la manie de la réglementation. Mais il est clair que Eénelon n'a jamais eu l'intention de diviser les vingt-cinq millions de Français en sept classes distinguées par la couleur de leurs habits. — C'est un rêve, et pour une très petite cité, comme le Contrat social, — C'est un rêve, et toutes les chimères du dix-huitième siècle et de Rousseau y sont, excepté la chimère de l'égalité et la chimère de la souveraineté du nombre, ce qui, à vrai dire, fait une prodigieuse différence et ce qui, même, sauve tout. — Puis, cela garde le ton de la pastorale ou des « vers dorés », tandis que le Contrat social est un traité philosophique et abstrait. — C'est un rêve, et qui ne suppose qu'un excès d'optimisme évangélique, au lieu que le Contrat social suppose de la déraison. — C'est
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un rêve et c'est aussi une sorte de « conte philosophique », où il faut, sous le symbole, saisir le vrai sens. Les sept classes distinguées par sept couleurs, c'est trop, c'est du luxe d'inégalité : mais, ce qui est vrai, c'est qu'il est excellent que des catégories d'hommes persistent dans le même travail et la même profession, car cela accroît et perpétue les compétences ; et ce qui est vrai aussi, c'est que, plus les catégories inégales, ou plutôt différentes, sont nombreuses, et moins l'inégalité est pénible à supporter. C'est, dès lors", différenciation plutôt qu'inégalité. — L'agriculture sera presque tout dans ce petit État? Eh ! n'est-ce pas la plus belle occupation et la plus normale ? Fénelon nous a déjà parlé de la Bétique, de ce peuple qui fut sage et heureux ensemble, parce qu'il « suivait la nature » (car Fénelon crée innocemment le vocabulaire de Jean-.Tacques) — Le gouvernement de Salente serait le plus dur des despotismes? Les Salentins sont accablés de règlements? Mais cela ne leur pèsera pas s'ils sont vertueux, et Fénelon compte bien qu'ils le seront. C'est excellent d'obéir, et facile, et cela est allégeant. Salente est bien une cité organisée par un homme d'Eglise. La loi y ressemble à « la règle ».
Quant à la fraternité universelle et à l'horreur de la guerre, à l'humanitarisme et au pacifisme de Télémaque.... faisons attention à une chose. Nous avons conçu, et avec raison, une défiance
invincible à l'endroit de la plupart des hommes publics qui professent ces doctrines. Mais il est clair que, en elles-mêmes, elles sont des songes généreux; et j'espère même, avec la grâce de Dieu, qu'aux tristes temps de la guerre de la Ligue d'Augsbourg, j aurais été avec ceux qui faisaient ces songes.
Enfin, il ne faut pas oublier pour qui Fénelon écrit le conte de Salente. II Tecrit pour un jeune prince assez dur et qu'il s'agit d'attendrir un peu. Le portrait du duc de Bourgogne que nous avons vu sous ce titre : Jr Fantasque, se rapporte sans doute à sa treizième ou quatorzième année. Mais au livre XIII, il y a un portrait de Télémaque, rajouté (nous le savons par les manuscrits) et qui est évidemment celui du duc de Bourgogne quelques années après. Fénelon insiste sur un certain fond de dureté :
Son naturel était bon et sincère, mais peu caressant ; il ne s'avisait guère de ce qui pouvait faire plaisir aux autres ; il nétait point attaché aux richesses, mais il ne savait point donner. Ainsi, avec un cœur noble et porté au bien, il ne paraissait ni obligeant, ni sensible à l'amitié, ni libéral, ni reconnaissant des soins qu'on prenait pour lui, ni attentif à distinguer le mérite... Il se regardait comme étant d'une autre nature que le reste des hommes ; les autres ne lui semblaient mis sur la terre par les dieux que pour lui plaire, pour le servir, etc..
Et plus loin :
Aussitôt revenaient en foule dans son esprit toutes les fautes qu'il avait faites; il n'oubliait point sa hauteur natu-
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relie et son indifférence pour les hommes ; il avait une honte secrète d'être né si dur...
Il est évident que, pour humaniser en effet et îimollir un adolescent de cette complexion, Fénelon n'a pas à craindre de paraître trop persuadé de la fraternité des iioinmes et des peuples, trop ennemi de la gloire impitoyable des armes, trop ami de la simplicité et de la douceur, trop idyllique enlin. Il nourrit son jeune fauve avec des jattes de lait.
Et c'est aussi pour refticace instruction du dur de Bourgogne que Télémaque est et devait être une satire de Louis XIV, un pamphlet.
Idoménée, avant son heureux changement, c'est Louis XIV, soit que l'auteur Tait voulu, soit qu'il en ait seulement pris son parti. Les reproches que Mentor fait à Idoménée sont exactement lés méVnes que Fénelon fera au roi de France dans sa fameuse lettre secrète. Comme à Louis XIVs Fénelon reproche à Idoménée son orgueil, son faible pour les flatteurs, son amour de la guerre, ses conquêtes injustes, son faste qui ruine les peuples. Les allusions sont partout transparentes.
(f Eh quoi ! a-t-on dit, présenter le grand-père à son petit-fils sous de pareils traits! » — Mais c'est que, justement, le duc de Bourgogne n'avait que trop de pente à admirer son aïeul et à le vouloir imiter surtout dans ses défauts et dans ses vices.
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La gloire du grand-père était un piège pour Tentant. — Joignez que Fénelon a soin de plaider pour Idoménéc les circonstances atténuantes, et ensuite de le convertir.
Il reste cependant ceci, qui est frappant et singulier. Le seul des grands écrivains du dix-septième siècle qui n'ait pas loué Louis XIV, c'est Fénelon. Mieux encore : Thomme qui, en dehors des ennemis naturels du roi, a été le plus dur pour lui, et Ton peut dire le plus impitoyable, c'est un prêtre gentilhomme, précepteur de son petit-fils.
La lettre non signée dont je parlais tout à l'heure est de 1694. Il n'est pas sûr, mais il me semble probable qu'elle fut mise sous les yeux du roi, mais un peu plus tard. Je crois que cela se fit même d'accord avec Beauvilliers et M'"^ de Maintenon, et qu'ils sont un peu maltraités dans la lettre pour détourner d'eux les soupçons du roi.
Cette lettre est magnifique. Je voudrais pouvoir vous la citer tout entière : je vous en lirai du moins le début et quelques passages :
La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre n"a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous; elle regarde Dieu dans votre personne... Si elle vous parle fortement, c'est que la vérité est libre et forte, etc..
Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le
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;,''oût des hoiiuncs souples cL ranipanls, la haulcur et l'altention à votre seul intérêt.
Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont éi)ranléet renversé toutes les anciennes maximes de l'Etal, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité... On n"a plus parlé de l'Etat ni des règles : on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Us ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'Etat, comme si vous pouviez être grand en minant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée.
(Vous sentez bien que l'auteur de la lettre met partout « les ministres » au lieu du roi lui-même, afin de lui faire lire jusqu'au bout son acte d'accusation.)
Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation...
Plus loin :
En voilà assez, Sire, pour reconnaitre que vous avez passé votre vie entière hors des chemins de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Évangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres sont la funeste suite de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande.
Puis, Fénelon reproche au roi l'œuvre des « Chambres de réunion » et d'avoir continué, en
pleine paix, de faire la guerre et des conquêtes injustes...
Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture de la terre est presque abandonnée... La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions...
Vous n'aimez point Dieu, vous ne le craignez même que dune crainte d'esclave ; c'est l'enfer, et non pas Dieu que vous craignez... Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles cl endurci sur des maux terribles...
Puis il léclaire sur son archevêque (Harlay de Champvallon) et sur son confesseur (Le Tellier), même sur la faiblesse et la timidité de M""' de Maintenon et du duc de Beauvilliers, toutes personnes qui n'osent pas lui dire la vérité.
Ce qu'ils doivent vous dire, le voici : ils doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu...; qu'il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole... qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'Etat, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice...
Cette lettre de Fénelon à Louis XIV ressemble à quelque foudroyante lettre de saint Ambroise à Théodose. Et peut-être y a-t-il songé, car c'était un Gascon plein d'imagination. Mais il est vrai qu'il était aussi un très bon prêtre et un homme profondément « humain », comme on l'entendra au siècle suivant. En somme, ce qu'il prêche au roi c'est la morale de l'Évangile, ou simplement
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la morale opposée à la politique même nationale. Ou, si vous voulez, c'est la politique de saint Louis, plus scrupuleuse encore. Nous nous en rendrons mieux compte lorsque Fénelon écrira V Examen de conscience sur les devoirs de la royauté.
Car nous sommes obligés, ici, de revenir un peu en arrière. L'abbé de Fénelon est, en ce moment, un des hommes les plus considérables de France. Il a pour lui le groupe le plus honorable et le plus puissant de la cour. Il est admiré et aimé de Bossuet lui-même. Bien que sa personne ne plaise pas entièrement au roi, le roi lui donne, en 1694, la grosse abbaye de Saint-Valery, et, en 1695, le nomme à Tarchevêché de Cambrai (auquel est attaché le titre de duc et un revenu de deux cent mille livres) et cela, en lui conservant les fonctions et le traitement de précepteur des Enfants de France. Il a dans ses mains le futur roi. Tout lui rit et lui réussit. 11 a l'avenir.
Mais, sous ce Fénelon public et triomphant, se développe depuis cinq ou six ans un Fénelon secret qui prépare la ruine du premier.
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