MADAME G LYON
c( La Vie (Je .U^'' Jeanne-Marie Bouvières (h' la Mothe-Ginjon écrite i^or elle-nièwe, ({ai contient toutes les expériences de la vie intérieure, » Cela forme trois volumes. Les deux premiers ont été écrits avant 1688; le troisième achevé en 1709. Cela est très curieux. Cela paraît assez sensiblement imité des Confessions de saint Augustin et des Récits de ma vie de sainte Thérèse. Cela est le plus souvent prolixe et diffus, quelquefois obscur, parfois traversé d'éclairs. Les inexactitudes sur les faits y sont, j'en ai peur, assez nombreuses. Mais, avec tout cela, nul livre, mieux que cette espèce d'auto-hagiographie, ne peut nous faire connaître la personne même et l'àme de cette personne singulière.
Le chapitre P' commence ainsi : *( Puisque vous souhaitez de moi (elle s'adresse à son confesseur) que je vous écrive une vie aussi misé-
100 FEXELON
rable et extraordinaire qu'est la mienne... » — « Misérable et extraordinaire », c'est bien cela. Extraordinaire dès le début :
Je naquis (à Montargis; le 13 avril de l'année 1648, d'un père et d'une mère qui faisaient profession d'une fort grande piété; particulièrement mon père qui l'avait héritée de ses ancêtres; car l'on peut presque compter depuis très longtemps autant de saints dans la famille qu'il y a eu de personnes qui l'ont composée.
Notons cette longue hérédité.
Je naquis donc, non pas à terme (naturellement!) car ma mère eut une frayeur si terrible, qu'elle me mit au monde dans le huitième mois, où Ton dit qu'il est presque impossible de vivre.
Après son baptême, on s'aperçoit qu'elle avait au bas de son dos une apostume (tumeur) « d'une grosseur prodigieuse ». On y fit des incisions a et la plaie était si grande, que le chirurgien y pouvait mettre la main tout entière ». Puis, « il me vint, à ce qu'on m'a dit, la gangrène à une cuisse, et ensuite à l'autre ». A la vérité, toute sa vie ne sera qu'un tissu de maladies, et de maladies bizarres. Au cours de ces trois volumes, on la voit bien une dizaine de fois à l'agonie.
Tout cela ne l'empêche pas de devenir une très jolie petite fille. Il semble qu'elle soit assez négligée par ses pieux parents. Elle est élevée sans suite dans diverses maisons religieuses de sa ville natale. Elle a des visions à cinq ans.
comme sainte Thérèse. Elle aspire au martyre pour aller plus vite au ciel. Un peu plus tard, elle lit Saint François de Sales et la Vie de M""" de Chantai qu'elle cherche à imiter. Déjà elle se donne la discipline, « selon sa force », dit-elle.
Lu jour que je lus que M'"»^ de Chantai avait mis le nom de Jésus sur son cœur pour suivre le conseil de l'Epoux : Mets-moi comme un cachet sur ton cœur^ et qu'elle avait pris un fer rouge où était gravé ce saint nom, je restai fort affligée de no pouvoir faire de même. Je m'avisai d'écrire ce nom sacré en gros caractères sur un morceau de papier; avec des rubans et une grosse aiguille je l'attachai à ma peau en quatre endroits; et il resta longtemps attaché en cette manière.
A douze ans, elle ne pense qu'à se faire reli-
Je faisais de grandes instances à ma mère afin qu'elle m'y menât (chez les Visitandines) ; mais elle ne le voulut pas, de peur de fâcher mon père qui était absent ; et elle remettait toujours à son retour. Gomme je vis que je ne pouvais rien obtenir, je contrefis l'écriture de ma mère, et je supposai une lettre par laquelle elle suppliait ces dames de me recevoir, s'excusant sur sa maladie si elle ne me menait pas elle-même. Mais la supérieure, qui était parente de ma mère et qui connaissait bien son écriture, découvrit tout d'abord mon innocente tromperie.
Si innocente que cela? Elle s'accuse plusieurs fois d'avoir été menteuse dans sa jeunesse. Plus tard, elle ne mentira plus volontairement, je pense : mais toujours elle aura une invincible tendance à prendre pour vrai ce qu'elle désire
être tel ; elle déguisera la vérité à bonne intention, si pénétrée et « préoccupée » par la bonté de son intention, qu'elle ne s'apercevra plus de ce déguisement.
Cependant elle grandit et elle devient belle. — M'"" Guyon était noble, belle et riche, retenons ces trois points. — Elle parle souvent de sa beauté dans le premier volume de sa biographie. Belle, elle Test encore dans le portrait que nous avons d'elle à quarante-quatre ans, quoiqu'elle eut été, à vingt-deux ans, gâtée par la petite vérole. Les yeux sont admirables, le nez très pur, la bouche sympathique, les mains petites et exquises. Jeune, elle était ses gants dans la rue pour faire voir ses mains. Et, de ses crises assez nombreuses de coquetterie mondaine, elle avait sûrement gardé l'habitude, quand elle fut sainte, de soigner sa sobre toilette de dévote. La question : « Que m'est-il permis de montrer de ma gorge? » la tourmente à plusieurs reprises, jusqu'à ce (pi'elle prenne le parti de n'en plus rien montrer du tout.
Oii Je veux en venir? A ceci. Lorsque, à un moment, chez W de Mortemart, devant ses amies les duchesses, sa poitrine se gonfle à éclater sous l'aftlux trop fort de la grâce, se serait-elle laissé délacer par la duchesse de Charost, ou la duchesse de Charost se serait-elle empressée à la délacer, si M™^ Guyon avait été une grosse dame enflée et une dondon mal tenue; si, vers la qua-
SIXIE.MK CONKKRENCE \{V.\
raiitaine, elle n'était restée belle et bien laite, et mince encore, comme on le voit sur son portrait ; et si elle n'avait eu ce que nous appelons aujourd'hui des a dessous ^ élégants ? Bref (et ceci, à mon avis, est important) M°^'' Guyon a dû être, a été une femme séduisante, même physiquement.
Vers quatorze ans, elle a son roman : « ...Nous allâmes, dit-elle, passer quelques jours à la campagne. Mon père mena avec nous un de ses proches parents, qui était un jeune gentilhomin(' très arcomp/i. Il avait un grand désir de m'épouser. Mais mon père... s'y opposait. » Elle ne dit rien de plus : mais, immédiatement après cette déception, elle « renonce à l'oraison » ; elle donne dans les divertissements mondains; elle passe des heures devant son miroir : « Cet amour de moi-même devint si fort, que je n'avais dans le cœur que du mépris pour toutes les autres de mon sexe. » Elle lit des romans jour et nuit. Elle va à Paris, où elle est très entourée. Elle est coquette et dissipée ; bref, elle revient, si j'ose dire, à la santé morale (selon le monde, oh î selon le monde). Et peu de temps après elle se laisse marier à Jacques Guyon, écuyer, seigneur du Chesnoy, etc., fort riche, mais qui avait vingt-deux ans de plus qu'elle, et qu'elle n'aimait nullement. « Ses manières, dit-elle, étaient opposées à ma vanité », ce qui signifie sans doute qu'il les avait lourdes et grossières. ^ .Te ne fus
pas plus tôt chez mon nouvel époux, que je connus bien que ce serait pour moi une maison de douleur. » Il y avait là une belle-mère avare et jalouse. Bref, elle est très malheureuse dans sa nouvelle famille. Elle devient grosse, a des couches fort douloureuses. En une dizaine d'années, elle a cinq enfants (dont deux meurent de la petite vérole). Ni le mariage, ni la maternité, à ce qu'il semble, ne lui donnent de grandes joies. Elle écrit, après « douze ans et quatre mois passés dans les croix du mariage aussi grandes qu'on le puisse » :
Il n'y a qu'une chose, mon Dieu, sur laquelle vous avez toujours eu pour moi une protection visible, c'était la chasteté ; vous m'en donniez un amour très grand, et en mettiez les effets dans mon âme, éloignant, même dans mon mariage, par des providences, des maladies et d'autres (obstacles) ce qui pouvait l'affaiblir, même innocemment : de sorte que, dès la seconde année de mon mariage, Dieu éloigna tellement mon cœur de tous les plaisirs sensuels 'encore les a-t-elle connus pendant un an que le mariage a été pour moi en toute manière un très rude sacrifice. Il y a plusieurs années qu'il me semble que mon cœur et mon esprit sont si séparés de mon corps qu'il fait les choses comme s'il ne les faisait point. S'il mange ou se récrée, cela se fait avec une telle séparation, que j'en suis étonnée, et un amortissement entier de la vivacité du sentiment pour toutes les fonctions naturelles. Je crois que j'en dis assez pour me faire entendre.
Certes ! A cette femme belle, passionnée, orgueilleuse, inquiète, d'àme dévorante, qui n'aime pas son mari et qui ne sait pas s'absorber dans ses enfants, un seul refuge: l'amour de Dieu.
SIXIEME CONFKRENCE lô")
iMais elle ne découvre pas du premier coup l'amour pur; longtemps elle tâtonne autour. Ce sont, pendant plusieurs années, des alternatives de ferveur et de mortifications furieuses (jusqu'à la discipline et aux ceintures de pointes de 1er, jusqu'aux épines et aux orties et jusqu'à mettre sa langue sur des crachats et sur le pus des emplâtres) — et aussi de sécheresse, de rechutes dans la vanité (surtout lors des nombreux voyages â Paris, pendant l'un desquels elle rencontre M'"'' de Longueville et lui plaît), — et aussi de maladies singulières et interminables. Elle s'agite vainement et douloureusement; elle cherche et ne trouve pas, jusqu'à ce qu'un jour...
La duchesse de Charost, fille du surintendant Fouquet, qui était venue se fixer à Montargis, la duchesse de Charost, qui était fort avancée dans la vie intérieure, lui avait expliqué la pratique de l'oraison parfaite. De même, un cousin missionnaire revenu de Cochinchine. Mais elle ne comprenait pas encore :
J'étais surprise, raconte-t-elle, de ce qu'il me disait qu'il ne pensait à rien dans Toraison. . Nous disions ensemble l'office de la sainte Vierge; souvent il s'arrêtait tout court, parce que la violence de Vatlrait lui fermait la bouche; et alors il cessait les prières vocales. Je ne savais pas encore que c'était cela.
Un jour enfin elle sait !
Le hasard, ou plutôt « une force secrète » amena près d'elle un autre reli^'ieux « fort intérieur » à
166 IhNLLUN
qui elle dit c en peu de mots ses diflicultés sur Toraison. « Il lui répondit aussitôt : « C'est, madame, que vous cherchez au dehors ce que vous avez au dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre cœur, et vous l'y trouverez. «
Ces paroles furent pour elle « un coup de llèche » qui perça son cœur de part en part. « Je sentis, dit-elle, en ce moment, une plaie très profonde autant délicieuse qu'amoureuse ; plaie si douce que je désirais n'en guérir jamais. y>
Rien, continue-t-elle, ne m'était plus facile alors que de faire oraison : les heures ne me duraient que des moments, et je ne pouvais ne la point faire : 1" Amour ne me laissait pas un moment de repos. Je lui disais : ô mon amour ! c'est assez : laissez-moi 1 Mon oraison fut, dès le moment dont j'ai parlé, vicie de toutes formes, espèces et images : rien ne se passait dans ma tête ; mais c'était une oraison de jouissance et de possession..., sans actes ni discours. J'avais cependant quelquefois la liberté de dire quelques mots à mon Bien-Aimé ; mais ensuite tout me fut ôté. C'était une oraison de foi, qui excluait toute distinction (c'est-à-dire toute pensée distincte ; car Je n'avais aucune vue de Jésus-Christ ni des attributs divins: tout était absorbé dans une foi savoureuse, où toutes distinctions se perdaient pour donner lieu à l'amour d'aimer avec plus d'étendue, sans motifs ni raisons d'aimer.
Elle porte cet état partout avec elle : - .le jouais souvent avec mon mari au piquet, par condescendance, et j'étais alors plus attirée intérieurement que si j'eusse été à l'église. Je ne pouvais presque contenir le feu qui me dévorait... »
Et encore :
SIXIÈMK CONPKRKiNCE 1«7
Si Ion un\ ck'inaiidiiit j»onrc|uoi j'aimais Dieu, si c"«''taiL à cause de sa miséricorde, de sa bouté, je ne savais ce cju'on me disail... Jr nr sonf/PHis point à moi pour Vaimev. Je l'aininis et jr bri'iLtia de son feu parce que Je l'aimais: et je l'aimais de telle soite que je ne pouvais aimer que lui ; mais en l'aimant, Jr n'avais nul motif que lui-même. Tout ce qui se nommait intérêt, récompense, était pénible à mon cccur.
C'«'st déjà tout le (luiétisiiio. Mlle avait trouvé cela, toute seule, peut-être un peu avec l'aide de saint Franroisde Sales. Et déjà (pour ne pas sortir du dix-septième siècle), un certain Falconi, prêtre de la Merci, avait trouvé la même chose: et aussi un certain Malaval, clerc aveugle de Marseille, et un certain Père Guilloré, de Paris, et un certain Père Epipbane, abbé d'Estival, venu de Lorraine ; et le poète Desmarets de Saint-Sorlin, et M. Bertaut, prêtre parisien, — et surtout le prêtre espagnol Molinos, le plus complet théoricien du quiétisme. Et il y avait en France, et notamment à Paris, et presque depuis le commencement du siècle, une petite Église quiétiste, car le quiétisme, nous le verrons, est ime doctrine extrêmement séduisante, et qui peut avoir en nous pour complices, à la fois ou tour à tour, nos plus généreux sentiments, et ce qu'il y a de plus pervers dans notre sensibilité.
Or, peut-être que M"''' Guyon, avec son galimatias, mais avec son éloquence aussi, avec sa folie, mais avec sa candeur et ses vertus réelles et sa grande charité, m'aurait paru, jusqu'au
16S FEXELON
bout, charmante à sa façon. Mais il y a le Père La Combe.
Donc, M™' Guyon reçut un jour la visite du Père La Combe, Barnabite, qui lui était recommandé par son frère le Père de La Mothe, supérieur des Barnabites de Paris. D'après Phélipeaux, La Combe était « d'une taille assez grande, composé dans son extérieur, affectant un air de modestie et de sainteté, quoiqu'on remarquât dans son visage je ne sais quoi de sinistre. » Il devait mourir fou, après avoir été, il est vrai, fort persécuté et avoir fait beaucoup de prison.
M'"' Guyon dit de cette première entrevue :
Nous nous entretînmes un peu ; et vous permîtes, ômon Dieu, que je lui disse des choses qui lui ouvrirent la voie de l'intérieur... Dieu lui fît tant de grâces par ce misérable canal, qu'il m'a avoué depuis qu'il s'en alla changé en un autre homme.
11 avait trente et un ans; elle, vingt-trois. Ils ne pensaient pas alors se revoir. Mais ils s'étaient vus.
Neuf années se passent Elle perd le même jour son père et une fille. (< .Je ne pleurai pas plus, dit-elle, la fille que le père. » Quelques jours après, elle signe un contrat de mariage avec l'enfant Jésus. Nonobstant ce contrat, M. Guyon lui donne deux autres enfants. Enfin il meurt (21 juillet 1676). Veuve à vingt-huit ans avec trois petits enfants, M™^ Guyon renouvelle son
SIXIEME CONKKRENCE 160
mariage mystique: ce (pii ne rempèclie point de connaître pendant quatre années encore les pires soutTrances intérieures : troubles, sécheresses, désespoir. Elle disait à Dieu : « Damnez-moi, et que je ne pèche pas ! Vous envoyez les autres en enfer par justice, donnez-le-moi par miséricorde! »
Mais un jour elle recouvre subitement la paix de Tàme et la béatitude du partait amour. Ce fut le* 22 juillet 1G80. Le même jour, le Père La Combe, disant sa messe à Thonon, eut cette révélation : « Comme il m'offrit à Dieu au premier mémento, il lui fut dit (intérieurement) par trois fois avec beaucoup d'impétuosité : vous demeurerez dans un nu'nne lieu. Il fut d'autant plus surpris qu il n'avait jamais eu de parole intérieure... »
Dès lors, rien ne peut la retenir. Elle se croit une nouvelle Chantai qui a trouvé son saint François. Comme M""^ de Chantai, elle laisse ses enfants pour obéir à la voix de Dieu. Elle se rend à Genève, dont elle connaissait l'évéque, M. d'Aranthon, n'emmenant avec elle que sa fille âgée de cinq ans. Il s'agit d'une maison de « Nouvelles Catholiques » à fonder à Gex, et pour laquelle elle avait déjà donné tout l'argent dont elle disposait (car elle est infiniment généreuse). Le Père La Combe vient la rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis neuf ans: mais évidemment, pendant tout ce temps-là, ils n'avaient cessé de penser l'un à l'autre.
170 KKNELON
Sitôt «jue je vis le Père, écrit-elle, je fus surprise de sentir une grâce intérieure que je puis appeler communication et que je n'avais jamais eue avec personne. Il mo sembla qu'une influence de grâce venait de lui à moi par le plus intime de Tàme et retournait de moi à lui, en sorte qu'il éprouvait le même effet.
C'eïst à partir de re iiiuiiieiit qu'elle se crnit douée de la faculté merveilleuse de comniuniquei- la gi'àce aux autres par une sorte d'iulluence physique. Au reste, ajoute-t-elle, il n'y avait dans notre union « rien d'humain ni de naturel, mais tout pur esprit : et cette union toute pure et sainte qui a toujours subsisté et même augmenté, n'a jamais arrêté ni occupé Tàme un moment hors de Dieu. »
Je le crois parfaitement. L'attrait sexuel continue d'agir dans les plus hautes régions de la spiritualité, parce que les intelligences et les âmes même ont leur sexe. Et c'est pourquoi nous trouvons près de saint .Jérume Paule ou Marcelle; près de sainte Thérèse saint Jean de la Croix ; près de M'"*" de Chantai saint François de Sales; près de M'"- Swetchine, Lacordaire... Mais ces amours n'impliquent et même ne supportent rien de matériel, ou presque rien. Je dis presf/ifc rien, parce que, tout de même, le saint peul rester sensible au timbre de voix ou aux regards de la sainte; et réciproquement. Mais c'est tout, <>u du moins ce peut être tout. Au surplus c'est encore de l'amour. Et quelle conversation amou-
SIXIEME CONFERENCE l^l
relise vaudrait les muets entretiens que nous décrit M"" Guyon :
Je m'upcrvus i)eu à peu que, lorscju'on faisait entier le P. La Combe, ou pour me confesser, ou pour me communier, je ne pouvais plus lui parler et qu'il se faisait à son égard dans mon fond /*■ même siloncr f/ui se faisait à l'égard (le Dieu. Je compris que Dieu me voulait apprendre que les hommes pouvaient dès cette vie apprendre le langage des anges. Peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence : ce f'al là f/ue nous nous entendions en Dieu dune manière ineffable et toute divine. Nos cœurs se parlaient et se communiquaient une grâce qui ne se peut dire. Ce fut un pays tout nouveau pour lui et pour moi ; mais si divin ({ue je ne le puis exprimer.
Ainsi iMusset :
Nous écoutions la nuit...
Les vents étaient muets...
Nous étions seuls pensifs...
Cela est apparemment de tous les âges et de toutes les amours.
Il me paraît que M""" (Uiyon et le P. La Combe se sont très fort aimés. Quand ils se sont retrouvés, il avait quarante ans, et elle trente-deux. Enthousiaste, et d'une abondance delocution vraiment torrentielle, elle allait, quelques années après, faire tourner les tètes des duchesses dévotes et des maîtresses et des demoiselles de Saint-Cyr, — et troubler une autre tète encore, — infiniment précieuse. Il était, lui, un prédicateur éloquent. Ce « je ne sais quoi de sinistre »
172 FEXELOX
que Plîélipeaux signale en lui était probablement, aux yeux de W' Guyon, c je ne sais quoi » de mélancolique, de pathétique, de ^< romantique ». Ils ont été persécutés ensemble, et pour la même doctrine ; ils ont souffert l'un à cause de l'autre: ils sont restés fidèles l'un à l'autre à travers tout. Oui, ils se sont profondément aimés. Purement? Encore un coup je le crois.
Retournons à Gex, où nous les avons laissés. Une nuit, M'"^ Guyon se souvint que le P. La Combe lui avait dit de demander à Dieu « ce qu'il voulait faire d'elle en ce pays. » — « Aussitôt ces paroles me furent mises dans l'esprit : Tu os pierre, et sur cette pierre j'établirai mon Eglise ; et comme Pierre est mort en croix, tu mourras sur la croix. « Le surlendemain, après la messe, le P. La Combe lui confirma qu'elle était « une pierre que Dieu destinait pour le fondement d'un grand édifice. » Et un peu plus tard, à Turin, elle fera ce rêve :
— Une grande montagne, au bas de laquelle il y avait une mer orageuse et remplie d'écueils. Sur le sommet de cette montagne, « une autre montagne environnée de haies et qui avait une porte fermant à clef. »
Le maître me vint ouvrir la porte, qui fut refermée à l'instant. Le maître n'était autre que l'époux qui, m'ayant prise par la main, me mena dans le bois, qui était de cèdres. Cette montagne s'appelait le mont Liban. Il y avait dans ce bois une chambre, où l'époux me mena, et
BlXll
ME CONFERENCE M.i
dans cette ch.lmb^^ deux lits. .le lui demandai pour qui étaient ces deux lit^. Il me répondit : « Il y en a un pour ma mère, et lautrc pour vous, mon épouse. » Il y avait dans cette chambr^- dos animaux farouches de leur nature, et opposés, -qui vivaient ensemble d'une manière admirable. Le rhn\ ouait avec Toiseau, et il y avait des faisans qui me vciuient caresser; le loup et Tagneau vivaient ensemble. .!«> mé souvins de cette prophétie d'Isaïe et de la chtmbre dont il est parlé dans le cantique... Ce lieu ne respirait ({ue candeur et innocence... L'époux me dit : - Je vous ai choisie, mon épouse, pour retirer auprès de nous toutes les personnes qui auront assez de cœur pour pass^^r cette iner effroyable...
Ainsi, M™^ Guyon m crait l'égale de la mère de Jésus-Christ, spécialernent aimée de lui, aimée d'ailleurs par toute la création, et enfin désignée pour renouveler l'Églisç et le monde par renseignement du pur amour.
Elle part donc avec le P. La Combe pour accomplir sa mission surnaturelle. Quelquefois ils so séparent, mais ils ne tarde&t guère à se retrouver. — Nous la voyons à (*ex. où elle tombe malade, et où La Combe la guérit par son seul commandement; — à Thonon^ oij elle prononce, chez les Ursulines, les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et où ellei se dessaisit de ses grands biens en faveur de ses ^-nfants, — et de ses collatéraux si ses enfants venaient tous à mourir, ne conservant pour elle qu'une pension viagère ; — dans une masure à quelque dis^-ance du Léman, où les habitants jettent des pierpes dans ses fenêtres et saccagent son petit jardin
174 FKNELON ,-
pendant la nuit: — à Turin, où La Combe la rejoint ; — à Grenoble, où son 'livre du Moyen court est imprimé par les soins de ses fidèles;
— à Marseille, où elle est consolée par François Malaval, le clerc aveugle; — à Verceil (Vercolli), où elle rejoint La Comité; — de nouveau à Grenoble; — à Dijon, ou ils répandent le Moyen ronrt: — enfin, à Ji^aris, le 21 juillet
Ainsi ils vagabondent, scsindaleux et ridicules sans le savoir; et partout ils font des disciples: car ils ont des allures de f Itints, et leur doctrine est grisante comme un m-AUvais roman, surtout pour les femmes ; et partout aussi, ils se croient persécutés et finissent par Tétre en effet. Car c'est toujours la même chose : d'abord, elle ravit tous les cœurs ; mais peu à peu, elle devient inquiétante, puis intolérable, et on se débarrasse d'elle comme on p^ut; et l'évèque de Genève comme l'évèque (îe Grenoble, et l'évèque de Marseille comme/ l'évèque de Verceil, d'abord l'admirent et ;^ubissent son charme, son éloquence et TécVat surnaturel de ses yeux... et finalement la r.iettent à la porte avec son grand diable de uioine.
A Paris, ils se séparent. Elle va demeurer au cloîtve Notre-Dame, et La Combe se retire chez le ^ Barnabites.
- Elle était déjà venue bien des fois à Paris, et
SIXIEMK CONFKREXCE t7:i
pour d'assez longs séjoui-s. Elle y avait des disciples dans tous les mondes, mais particulièrement dans le plus grand. Elle y continua sa prédication secrète, et avec une ardeur redoublée depuis qu'elle s'était mise dans l'esprit qu'elle était l'Epouse du Christ, et aussi la femme grosse de l'Apocalypse, et enfin la pierre angulaire de la nouvelle Eglise. Tout devient miraculeux en elle, persécutions, souffrances, maladies. Il fallait qu'elle fut martyre, non de Jésus-Christ, mais du Saint-Esprit, car le règne du Fils est accompli, et c'est celui du Saint-Esprit qu'elle est appelée à établir. Elle renouvelle ainsi (peut-être sans le savoir) une vieille hérésie du treizième siècle et un peu de tous les temps. Et elle explique que les martyrs de Jésus-Christ ont été des martyrs sanglants et glorieux, Jésus-Christ ayant bu toute la confusion et l'opprobre ; mais que les martyrs du Saint-Esprit sont des martyrs de honte et d'ignominie : c( ... 0 martyre le plus cruel et le plus horrible de tous î Aussi sera-t-il la consommation de tous les martyres. »
Donc, elle cherche partout ce qu'elle appelle des enfants mystiques. Ecoutez sur ce point un religieux, le P. Paulin d'Amade, à qui elle avait été présentée par la duchesse de Charost, mais qu'elle n'avait pu conquérir :
... Depuis ce temps-là, M™« Guyon me vint voir encore une t'ois d'une manière assez surprenante ; et, sans beaucoup de discours, elle me dit, d'un air et d'un ton foK
passionné, les lèvres toutes tremblantes et comme livides, le visage enflammé et le corps tout ému, quelle cherchait et qu'elle voulait des cœurs: ce qu'elle répéta plusieurs fois sans dire autre chose.
C'est chez la duchesse de Charost, à la campagne, à Beynes, dans une réunion choisie de ses enfants spirituels, qu'elle souflrit, comme nous l'avons vu, d'un tel « excès de plénitude » que son « corps » (corset) creva en deux endroits, et que la duchesse fut obligée de la délacer. Et il paraît que cela ne faisait ni rire ni sourire ses amies, tant un charme était en elle.
Cependant elle continuait à voir le P. La Combe. Elle dit de lui au commencement du troisième volume de sa Vie :
Après que Notre-Seigneur nous eut bien fait souffrir, le P. La Combe et moi, dans notre union afin de Tépurer entièrement, elle devint si parfaite que ce n'était plus qu'une entière unité; et cela de manière que je ne puis plus le distinguer de Dieu.
Or ce fut cet attachement de M"'^ Guyon pour le P. La Combe qui fut la cause principale de ses dernières disgrâces. Car peut-être ne Teût-on pas inquiétée sur son apostolat, plusieurs des personnes à qui elle enseignait l'oraison parfaite et l'oraison « passive en foi » étant de très grandes dames.
Mais cette folle admirable avait un frère d'un solide bon sens, le Père La Mothe, qui était tout
iustement le supérieur de La Combe. Elle imagine tout un sombre roman : que le P. La Motlie, le provincial des Barnabites et rufficial du diocèse de Paris s'entendirent pour perdre son ami; qu'on répandit contre lui des calomnies; qu'on lui imputa les erreurs de Molinos au moyen de pièces supposées; qu'on lui déroba des certificats de l'Inquisition qui attestaient la pureté de sa doctrine, etc.. ; que le Père La Mothe voulait se venger par là de M""" Guyon qui lui avait refusé de l'argent pour sa communauté; qu'il la dénonçait en secret à l'archevêché, etc..
Elle a évidemment la manie de la persécution. Comme elle voulait être martyre, elle se figurait aisément qu'elle l'était; et, comme on lui avait annoncé des « croix », elle en voyait partout.
Ce dut être beaucoup plus simple qu'elle ne le dit. Le Père La Mothe voyait sa sœur compromise par tout ce qu'on disait de ses relations avec La Combe ; celui-ci suspect d'opinions qui troublaient l'Eglise; elle évidemment possédée des mêmes idées. Il aurait voulu la renvoyer à Montargis et mettre le Père hors d'état de nuire, soit à elle, soit à son ordre. Voilà tout.
Mais elle refusa de retourner dans son pays. Et elle avait si bien uni sa cause, et si publiquement, à celle du Père La Combe, qu'on dut les poursuivre en même temps comme suspects des erreurs de Molinos, lui, dans un livre intitulé Analyse de l'oraison mentale, elle dans le
17K l'LNELON
MitijcH codi't, et que rarchevèque de Paris obtint contre eux une lettre de cacliet.
Je vous rappelle qu'à cette époque le pouvoir temporel considérait comme un de ses devoirs de maintenir rintégrité de la foi et de se mettre, en certaines circunstances, au service de TEglise. Ajoutons que M'"'' Guyon et sun Barnabite n'auraient eu qu'à signer un désaveu de leurs erreurs pour qu'on les laissât tranquilles. Mais malgré leurs continuelles prufessions d'obéissance à l'Eglise, ils se seraient fait tuer plutôt que de reconnaître qu'ils s'étaient trompés.
La Combe fut d'abord enfermé à la Bastille. « Puis, dit Phélipeaux, comme il marqua un attachement invincible à la doctrine de son livre : Analfjse de l'oraison mentale, qui avait été imprimé à Verceil Tannée précédente, le roi le fit conduire à Oléron, de là en d'autres lieux, enfin au château de Lourdes. »
C'était la prison perpétuelle. Tout cela pour ne vouloir pas signer une rétractation fort raisonnable. Je sais bien que cette obstination est admirable en un sens, et je sais bien qu'il ne faut pas mettre les gens en prison parce qu'ils révent. Mais, vraiment, le pauvre homme mettait ses rêves à bien haut prix. Il n'était pas toujours fort sensé. Il dit quelque part que « le don excellent de la contemplation a été souvent accordé, non seulement à des gens grossiers et à des paysannes, mais à des petits garçons et des
SIVIE.ME COM-KRENCI-: IT'J
petites liiles de ({iiatre uns ». Il recoin mande « l'oraison de simplicité, de pure foi, de silence, de recueillement, de présence de Dieu, finalement Coraison de dormir, qui est Toraison parl'aite ». (.'et homme, distingué et fin (si on en juge par quelques-unes des lettres qui restent de lui), avait été atïblé par sa touchante amie.
Quant à elle, après Tarrestation de La Combe, elle resta libre encore trois mois, à cause d'une assez sérieuse maladie (n'oublions point qu'elle est une perpétuelle malade). « Enfin, dit-elle, le •29'' de janvier 1688, veille de saint François de Sales, il me fallut aller à la Visitation (rue Saint- Antoine). Sitôt que j'y fus, on me signifia qu'on ne voulait pas me donner ma fille, ni personne pour me servir; que je serais prisonnière, enfermée seule dans une chambre. »
La solitude ne fit que l'enfoncer davantage dans ses sentiments. En même temps elle édifia les religieuses et les charma par sa douceur. Puis ses amis du dehors lui restaient fidèles et la regardaient comme une sainte femme méconnue et persécutée. D'autant que celui qui avait demandé son emprisonnement, l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, était assurément moins saint que la prisonnière. « Toutes ses amies, dit Voltaire, se plaignirent hautement que l'archevêque de Harlay, connu pour aimer trop les femmes, persécutât une femme qui ne parlait que de l'amour de Dieu. » Bientôt les efforts unis
de M'"- de la Maisoni'ort, sa cousine germaine, de la charitable M'"" de Miramion, de M"^*^ de Maintenon elle-même obtinrent du roi la délivrance de M"'"^ Guyon, qui signa enfin, de guerre lasse, une pièce que roificial lui présenta, — et contre laquelle, d'ailleurs, elle ne cessa de protester dans la suite.
Elle écrivit à M"" de Maintenon pour la remercier, et elle alla la saluer à Saint-Cyr. « M™*' de Maintenon, dit-elle, me reçut parfaitement bien et d'une manière singulière. Elle avait manifesté peu de jours auparavant à ma cousine (M""' de la Maisonfort) combien ma lettre lui avait plu, et que véritablement Xotre-Seigneur lui donnait pour moi des sentiments d'estime particuliers. »
Et voilà M™^ de Maintenon prise à son tour.
Quelques mois après, par les bons offices de la duchesse de Charost, M™^ Guyon mariait sa fille avec le propre frère de la duchesse, le comte de Vaux. L'abbé de Fénelon était un ami de la famille.
M"'" Guyon alla habiter chez sa fille la nouvelle comtesse de Vaux, et y demeura deux ans et demi. Ce mariage la mettait, même socialement, presque de plain-pied avec M""*^' de Chevreuse, de Beauvilliers, de Noailles, de Mortemart...
Par où donc, — en dehors de ses façons exaltées et sans doute charmantes, — les séduisait-elle?
A ce moment, elle n'était que l'auteur du Moyen court et très facile de faire oraison
(imprimé à Lyon), des Torrents spirituels et de VExplication du Cantique des Cantiques qui couraient manuscrits. Elle devait ajouter beaucoup à ce premier fonds ; car cette femme écrivit effroyablement. Nous avons d'elle, — outre ses deux volumes d'Opuscu/es spirituels et les trois volumes de sa Vie, — vingt volumes sur la Sainte Bit) le avec des explications et des relie xions qui regardent la vie spirituelle; trois volumes de Justifications; cinq volumes de Lettres chrétiennes et spirituelles ; deux volumes de Discours spirituels et cinq volumes de Poésies et Cantiques spirituels, plus VAme amante de son Dieu, c'est-à-dire de trente à quarante mille vers. En tout quarante volumes de trois cents à six cents pages. Généralement, elle éci'ivait cela dans son lit, sans réfléchir, sans savoir où elle allait, aussi vite que la pensée (mémo les vers) : si bien, dit-elle, qu'on avait peine à recopier en quatre jours ce qu'elle avait écrit en une nuit.
Je ne puis pas me vanter d'avoir lu tout cela, mais j'ai lu du moins le Moyen court et les Torrents, et feuilleté le reste. Au surplus c'est toujours la même chose. •
Le Moyen court est le plus raisonnable, le plus clair et, si je puis dire, le plus tempéré des ouvrages de M""^ Guyon. C'est un petit traité de l'oraison pour ceux qui n'ont pas l'habitude, pour les commençants. — Tous, dit l'auteur, ne
[S-2 TEXELOX
peuvent pas mf-diter, et très peu y suiil piupres. Mais tous peuvent faire oraison. L'oraison n'est autre chose que l'application du cœur à Dieu et l'exercice intérieur de l'amour. « Il faut donc vous apprendre à faire une oraison qui se puisse faire en tout temps; qui ne détourne point des occupations extérieures; que les princes, les rois, les prélats, les prêtres, les magistrats, les soldats, les enfants, les artisans, les laboureurs, les femmes et les malades puissent faire. Cette oraison n'est point l'oraison de tète, mais l'oraison du cœur. »
« Rien n'est plus aisé que d'avoir Dieu et de le goûter. Il est plus en nous que nous-même. »
Toutefois, les débuts sont difficiles; mais il ne faut pas se rebuter. Il faut commencer par la lecture méditée, et continuer par la méditation seule. (Elle disait tout à l'heure que « très peu sont propres à la méditation », mais elle Ta déjà oublié). « Une vive foi de la présence de Dieu suffit, dit-elle; car il ne se faut former nul h' image de Dieu, quoique Ton puisse s'en former de Jésus-Christ, le regardant comme crucifié ou comme enfant, ou dans quelque autre état ou mystère. » Tout cela provisoire. C'est Va h c.
Le second degré doraison est 1' « oraison de simplicité ». Il ne faut pas chercher Dieu « avec effort de tète », mais attendre patiemment que sa présence se fasse sentir. « Vous lui ferez voir ainsi que rest lui seul que vous aimez et son bon
SIXIEME CONFKRKNCE iHW
plaisir, et non le plaisir que cous aurez à r aimer »... Donc, « soyez patient dans l'oraison; et, quand vous n'en feriez point d'autre toute votre vie que d'attendre, dans un esprit humilié, abandonné, résigné et content, le retour du Bien- Aimé, ô Texcellente oraison! »
Le troisième degré, c'est l'abandon de soi à Dieu. « L'abandon... est la clef de tout l'intérieur. Qui sait bien s'abandonner sera bientôt parfait. » Et voici, pour définir l'abandon, une page où M""^ Guyon se montre meilleur écrivain que de coutume :
... La pratique doit être de perdre sans cesse toute volonté propre dans la volonté de Dieu; renoncer à toutes inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles paraissent, sitôt qu'on les sent naître, pour se mettre dans TindifTérence et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité; être indiffèrent à toutes choses, soit pour le corps, soit pour Vùnie, pour les biens temporels et éternels: laisser le passé dans loubli, l'avenir à la Providence, et donner le présent à Dieu; nous contenter du moment actuel qui nous apporte avec soi l'ordre éternel de Dieu sur nous, et qui nous est une déclaration autant infaillible de la volonté de Dieu qu'elle est commune et inévitable pour tous; ne rien attribuer à la créature de ce qui nous arrive, mais regarder toutes choses en Dieu et les regarder comme venant infailliblement de sa main, à la réserve de notre propre péché.
Cela est fort beau; mais remarquez que cet état d'esprit comprend l'indifférence même aux biens éternels, — et aussi combien il est difficile de le distinguer du fatalisme proprement dit.
184 FExNELON
Quand on en est là, il n'est plus du tout nécessaire de penser aux dogmes, ni aux mystères de la foi, péché originel, incarnation, rédemption. Cela n'est plus nécessaire du moment qu'on accepte les souffrances et les « croix » : car « porter les états de Jésus-Christ, c'est quelque chose de bien plus grand que de considérer les états de Jésus-Christ y>. Et encore : « Il y en a qui se font de la peine de ne pouvoir penser à un mystère : c'est sans sujet, puisque l'attention amoureuse à Dieu renferme toute dévotion particulière... Qui aime Dieu aime tout ce qui est en lui. »
Un autre degré plus haut d'oraison, c'est r « oraison de simple présence de Dieu », et c'est enfin « l'oraison infuse ». L'àme sent peu à peu que Dieu s'empare entièrement d'elle. La présence de Dieu lui paraît si aisée qu'elle ne pourrait pas ne point l'avoir. Le silence fait toute son oraison. Mais ce silence, ce repos, n'est point l'inaction. C'est l'abondance de la grâce qui fait cesser les actes particuliers. Ici, une de ces comparaisons affadissantes chères à M™' Guyon, dont les livres mystiques sont tous pleins de berceaux, de nourrissons, de lait et de mamelles. (Elle transmettra à Fénelon ce goût pour les images de nursery) :
Un petit enfant attaché à la mamelle de sa nourrice... commence à remuer ses petites lèvres pour faire venir le lait : mais, lorsque le lait vient avec abondance, il se contente de Tavalcr sans faire nul mouvement... Il faut de
même au commencement de Toraison remuer dabord les lèvres de l'affection; mais, lorsque le lait de la grâce coule, il n'y a rien à faire qu'à demeurer en repos, avalant doucement, etc.
A ce degré, les prières vocales ne sont plus nécessaires. Au reste, Tàme se sent alors incapable de faire des demandes à Dieu. Dans cet état, il ne faut pas s'inquiéter de ses défauts, ni de ses fautes vénielles, parce que « l'inquiétude ne vient que d'un orgueil secret et d'un amour de notre propre excellence... Une âme véritablement humble ne s'étonne point de ses faiblesses, et plus elle se voit misérable, plus elle s'abandonne à Dieu. » — Pour la confession, les unies qui marchent dans cette voie seront étonnées, en commençant à dire leurs péchés, de ne sentir aucun regret, mais seulement un amour doux et tranquille. Qu'elles ne s'en effrayent point : cet amour infus vaut mieux que tous les actes de contrition. C'est « un acte éminent qui comprend les autres, avec plus de perfection ». En somme, et pour dire les choses grossièrement, plus de prière, plus de souci de ses péchés, plus de contrition : l'amour et l'abandon suppléent à tout, remplacent tout et valent mieux que tout.
Messieurs, s'il n'y a pas d'hérésie dans le Moyeu court, il ne s'en faut guère. J'ai assez bonne opinion de votre éducation religieuse pour croire que vous vous en êtes aperçus.
Dans les derniers chapitres, M'"^ Guyon note la
1S6 KKNELON
suprême étape de Toraison pure : lanéantissenient, état dans lequel Dieu agit à notre place. « Nous ne sommes pas plus tôt anéantis que Dieu, qui ne souffre point de vide sans le remplir, nous remplit de lui-même. » — « C'est comme un doux et continuel enfoncement dans locéan de la divinité », et c'est ainsi que Tâme arrive à la « vie déiforme ».
Et les Torrents ne sont qu'un développement tumultueux et troublé, et outré, et surchargé de métaphores, du Moyen court. Vous y apprendrez qu'il y a six voies spirituelles successives : la « voie active et de méditation » ; la « voie passive, mais de lumière » ; la « voie passive en foi », qui, elle-même, a trois degrés que je ne vous énumérerai point : et que tout cela conduit à la « vie ressuscitée et divine », — c'est-à-dire à une sorte de nirvana chrétien qui se distingue peu, dans ses effets extrêmes, du nirvana boudhique.
Les Torrents renchérissent sur le Moyen court. On y trouve une bien dangereuse distinction entre la partie supérieure et la partie inférieure de nous-mêmes, qui « vivent ensemble comme étrangères qui ne se connaissent pas ». Enfin, on y peut lire : « Un abandon total n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni paradis, ni enfer. »
(Quant aux cinq volumes de Poésies spirituelles, il est fort probable qu'il y a, dans cet
SIXIEME CONFERENCE IHT
('nuiiiic ïimas de vers de mirliton mystiques, quelques douzaines de vers sublimes : mais je n'ai pas eu le temps de les y chercher.)
Kt de tout cela voici raboutissement :
Mon état, devenu simple et invariable, est un anéantissement profond... Je reconnais que Dieu m'a fait des grâces capables de sauver un monde, et que peut-être j'ai tout payé d'ingratitude, je dis peut-être, car rien ne subsiste en moi, ni bien, ni mal. Le bien est en Dieu, je n'ai pour partage que le rien... La sécheresse, si j'en ai, est égale pour moi à l'état le plus satisfaisant... Je ne puis ni vouloir ni penser... C'est comme une gouttelette d'eau perdue et abîmée dans la mer : non seulement elle est environnée, mais absorbée...
Si on croit quelque bien en moi, on se trompe et on fait tort à Dieu. Tout bien est en lui et pour lui. Si je pouvais avoir un contentement, oh! c'est qu'il est ce qu'il est et qu'il le sera toujours !
Je vais sans aller, sans vues, sans savoir où je vais, je ne veux ni aller, ni marrèter. La volonté et les instincts sont disparus... Je n'ai ni confiance, ni défiance, enfin rien, rien, rien.
J'aime l'Église : tout ce qui la blesse me blesse; je crains tout ce qui lui est contraire : mais je ne puis donner de nom à cette crainte...
Je ne cherche rien, mais il m'est donné sur-le-champ des expressions et des paroles très fortes. Mais si je voulais les avoir, elles m'échapperaient; et si je voulais les répéter, de même.
Si on me blâme, je ne sais autre chose, sinon que je suis la misère même. Mais je ne vois point ce qu'on y blâme je le crois sans le voir.
188 FKXELON
Je ne sens le besoin de rien. La mort, la vie, tout est égal. L'éternité, le temps; tout est éternité, tout est Dieu. Dieu est amour, et Famour est Dieu, et tout en Dieu et pour Dieu...
Ce que j'ai dit ou écrit est passé ; je ne m'en souviens plus : cela est pour moi comme d'une autre personne.
Je ne veux pas vous tromper ou ne vous tromper pas. C'est à Dieu à vous éclairer et à vous donner du rebut ou du penchant pour ce rien (que je suis . C'est un fanal vide : on peut y allumer un flambeau. C'est peut-être un faux brillant qui peut mener au précipice. Je n'en sais rien. Dieu le sait. Ce n'est pas mon afl'aire.
C'est être dans le mensonge que de s'attribuer la moindre chose ; c'est être dans le mensonge que de croire pouvoir quelque chose, que d'espérer quelque chose de soi ou pour soi, de croire posséder quelque chose. Faites-leur connaître, o mon Dieu, que c'est là la vérité.
Ces phrases sont tirées du dernier chapitre de la Vie de M'"^ Guyon. Elle les écrivait en 1709, huit ans avant sa mort. Elle avait alors soixante et un ans et vivait retirée à Blois, toujours malade. Chez la femme qui écrivait ces phrases et qui était capable de ces accents, il y avait à coup sur, en dépit du fatras inouï de ses quarante volumes, un génie et un attrait.
Or, vers la fm de 1688, ou vers le commencement de 1689, l'abbé de Fénelon rencontra .AP^ Guvon.