KKNELON ET MADAME GUYON
« Il la vit, leur esprit se plut l'un à l'autre, leur sublime s'amalgama. » (Saint-Simon).
Donc, Fénelon et M""' Guyon se rencontrèrent. Elle dit que ce fut en octobre 1688 ; il dit que ce fut au commencement de 1689 : car ils n'ont, ni l'un ni l'autre, le don de l'exactitude. Ils se rencontrèrent chez la duchesse de Charost, au château de Beynes. Il la connaissait, d'abord par l'enquête qu'il avait faite sur elle à Montargis en revenant du Poitou, et aussi, sans doute, parce que M'"'' de Charost préparait alors le mariage de M'^" Guyon avec un homme dont la famille était amie de Fénelon.
Ils revinrent de Beynes à Paris dans le même carrosse :
Pendant le voyage, dit Phélipeaux, M™*^ Guyon s'appliqua à lui expliquer tous les principes de sa doctrine, et lui demandait s'il comprenait ce qu'elle lui disait et si cela entrait dans sa tête : « Cela y entre, répondit l'abbé, par la porte cochère. » Depuis ce temps-là, ils furent intimes amis. Fénelon entra entièrement dans ses intérêts et donna dans toutes ses illusions.
illO FEXELON
Le ciiaucclier (.rAguesseau dit brutalcniciil (Mémoire sur les affaires de VEglisi') :
Il fui pc'i'verli coinine le pri'inier hoinuic par la \oix dune l'emme, et ses talents, sa fortune, sa réputation même furent sacrifiés, non à Fillusion des sens, mais à celle de Tespril.
Et vuici la version de M"" Guyon elle-inèiiie (Vie, :r vol.) :
Quelques jours après ma sortie (de la N'isitalion , ayant ouï parler de M. l'abbé de F..., je fus tout à coup occuj)é de lui avec une extrême force et douceur. 11 me sembla ({ue Xotre-Seigneur me l'unissait tiès intimement, et [)lus (jue nul autre... J'eus occasion de le voir le lendemain. Je sentais intérieurement que cette première entrevue ne !e satisfaisait pas, qu'il ne me goûtait point... La nuit, je souffris extrêmement à son occasion. Le matin, je le vis; nous restâmes ([uelque temps en silence, et le nuage séclaircit un peu : mais il n'était pas encore comme je le souhaitais. Je souffris huit jours entiers; après quoi, je me trouvai unie à lui sans obstacle ; et depuis ce temps je trouve toujours que l'union augmente d'une manière pure et ineffable. Il me semble que mon dme a un rapport entier avec la sienne: et ces paroles de David pour Jonathas, que. so/j unie était collée ;i celle de David, me paraissent propres à cette union. Notre-Seigneur m'a fait comprendre les grands desseins qu'il a sur cette personne, et combien elle lui est chère.
Ainsi, ayant perdu le Père La Combe et ne devant plus le revoir, la pauvre femme retrouve en Fénelon le compagnon mystique dont elle a besoin, un compagnon plus jeune et d'un plus beau ii'énie.
SEI'TIKME CONI'KRENCE l'.Jl
Elle avait quarante ans; lui, trente-sept. Klle (lit encore :
Nous eûmes quelcjues coii\ei'sulions au sujet de lu vie iuLéiieuie, dans lesquelles il me fit Ijeaucoup d'objections. Je lui répondis avec ma simplicité ordinaire, et j'eus lieu de croire qu'il avait été content. Comme les affaires de Moliiit)S taisaient grand bruit alors, on avait pris des défiances sur les choses les plus simples, et sur les termes les plus usités parmi ceux qui avaient écrit de ces matières. Cela me donna lieu de lui expliquer à fond mes expériences. Les difficultés qu'il me faisait ne servaient qu'à lui éclairer le fond de mes sentiments : ainsi personne ne les ii pu mieux connuilre que lui: c'est ce qui dans la suite a servi de fondement à la persécution qu'on lui a faite, ainsi que ses réponses à M. de Meaux l'ont fait connaître à toutes les personnes qui les ont lues sans prévention.
Fénelon est plus réservé. Dans ses lettres, dans ses écrits sur le quiétisme, il parle d'elle comme s'il ne l'avait vue que rarement. Il ne la trahit point ; il déclare qu'il a pour elle la plus grande estime : mais il s'en tient là. « Cette personne me parut fort pieuse, je l'estimai beaucoup; je la crus fort expérimentée et éclairée sur les voies intérieures, quoiqu'elle fut très ignorante. » {Réponse à la Relation sur le quiétisme de Bossuet). Voilà le ton.
Mais nous avons la correspondance secrète de Fénelon et de M'"' Guyon, que les éditeurs de \'ersailles avaient rejetée comme apocryphe, par respect pour Fénelon, mais dont l'authenticité vient d'être démontrée par M. Maurice Masson.
Au reste, cette authenticité saute aux yeux, pour quiconque a un peu vécu avec Fénelon et son amie et connaît leur tour d'esprit et leur langage. — Ajoutez à cela les poésies spirituelles qu'ils ont échangées, et qui se trouvent dans le recueil en quatre volumes des Poésies spiritueUes de M""" Guyon. — Ajoutez enfin un fragment inédit d'autobiographie et une lettre inédite de cette dame, retrouvés par M. Maurice Masson, le tout publié par lui et commenté avec pénétration — et tendresse — dans la remarquable « introduction » qu'il a mise à son livre : Fénelon et J/"'*" Giujon, et dont je me servirai beaucoup.
La vérité, c'est qu'ils se sont aimés ; qu'elle surtout Ta aimé, — d'une amitié mystique, sous des formes très spéciales et très pures, — • et qu'elle a exercé sur lui et sur sa vie une décisive influence.
Elle dit dans ce fragment d'autobiographie qu'elle avait commencé à écrire pour Bossuet, dit-on, en 1694.
Je ne pouvais m'enipêclier de le regarder comme mon fils... Il me semble que, depuis qu'il me fut donné à Beynes, que je l'acceptai et que je m'offris pour le porter dans nion sein et pour souffrir pour lui tout ce qu'il plairait à TAmour... je le trouvais toujours en moi.
Elle écrit encore :
De tous les enfants spirituels ({ue Dieu m'a donnés, je n'en ai eu aucun qui fût pareil à celui-là. C'est une inti-
SEITIEMK CONKKREXCE lO.Î
mité qui ne se peut exprimer; et, à moins d'être fait une même chose, il ne se peut rien de plus intime. Il suffisait que je pensasse à lui pour être plus unie à Dieu ; et lors(jue Dieu me serrait plus fortement, il me paraissait que, (les mêmes />rris dont il me serrait, il le srrrail aussi.
Et encore :
Avec une suavité incomparable... j'éprouvais (juil se faisait un écoulement presque continuel de Dieu dans mon âme, et de mon âme dans la sienne, comme ces cascades f/ui tombent d'un bassin dans l'autre.
Et encore :
Il me fut donné à connaître que, dès 1680 que Dieu me le fit voir en image, il me le donna, et qu'il me donna à lui; mais je ne le connus qu'en 1688. Son visage me fut d'abord connu et je le cherchai partout sans le rencontrer.
Et enfin :
Quelque union que j aie eue pour le Père La Combe), j'avoue que celle que j'ai eue pour M. 1' (abbé de Fénelon) est encore tout d'une autre nature ; et il y a quelque chose dans la nature de l'union que j'ai pour lui qui m'est tout à fait nouveau, ne l'ayant jamais éprouvé.
Lui, n'a pas de ces effusions passionnées. 11 dit, dans une lettre à M"'' de Maintenon, qu'il n'a jamais eu pour M""*" Guyon « aucun goût naturel »; mais il la considère comme une sainte, et la subit profondément.
Se vo}Tiient-ils souvent? Non ; mais presque
en cachette et avec mystère. Lorsqu'il habitait encore Paris et que son amie ne s'était pas encore réfugiée à la campagne (c'est-à-dire avant septembre 1693), ils se voyaient quelquefois, soit au parloir des Filles de M™^ de Miramion, soit au confessionnal, dans une petite chapelle à Saint-Jacques du Haut-Pas. Quand il fut nommé précepteur des princes, ils se virent encore moins souvent. « Je n'allais presque jamais à Paris, raconte-t-il à Tabbé de Chantérac ; elle venait à Versailles en trois mois une fois, en allant voir une cousine à Saint-Cyr. » En somme, il n'y a que deux années où ils ont pu se rencontrer, — à intervalles irréguliers, et pas toujours en tète-à-téte. Quand ils parvenaient à se rejoindre, ce qu'ils aimaient, c'était « se taire ensemble ».
Mais s'ils ne se voyaient pas très souvent, ils s'écrivaient beaucoup, presque tous les jours dans les premières années. Et, quand ils cessèrent de se voir (septembre 1693), ils continuèrent de s'écrire, au moins jusqu'en 1695, et très probablement par delà, — surtout par l'intermédiaire du duc de Chevreuse.
Qu'est-ce donc que M""^ Guyon apprit à Féne- Ion?
Il était très tendrement pieux, nous le savons ; il recommandait la prière filiale, familière, confiante. Il prêchait a affectueusement», sans souci des règles. Il était très enthousiaste, très chimé-
SEPTIEME CONFERENCE lOli
rique (précis toutefois dans la pratique et en ce qui regardait son avancement temporel), — et aussi, je le crois, très candide, avec tout son esprit. Sa foi même en une demi-folle en est la preuve. Enfm, treizième enfant d'un quinquagénaire, il fut toujours de très faible santé, — comme son amie. De là peut-être une continuelle inquiétude, de fréquentes « langueurs »,des crises d'extrême sensibilité alternant avec des moments d'invincible « sécheresse ». Un besoin d'amitié, de soutien, de confidence, qui ne l'empêchait pas d'être, dans les occasions, impérieux, dominateur, cassant ; un goût du rare et du distingué, — et du mystère... Quoi encore? En deux mots, ce qu'il appelait lui-même son « inexprimable fond ». Oh! non! il n'était pas simple. C'était une àme de désir et d'angoisse. Dépris de ses rêves héroïques de jeunesse, déçu ensuite dans son apostolat à l'intérieur, rejeté à la direction des âmes de femmes, il cherchait, quoi? La sainteté sans doute.
Avant elle, sa piété, sa méthode de vie spirituelle ressemblent à celle de beaucoup de prêtres excellents. Le nom et la pensée de Jésus-Christ sont partout présents dans ses instructions II conseille les prières vocales, la lecture méditée, les images matérielles pour soutenir la méditation, l'humiliation même physique, et par exemple les « prosternexnents contre terre». Il recommande à la fois l'amour et la crainte de Dieu.
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Point de pur amour, d'indifférence au salut, ni de « sainte liberté des enfants », ni de largeur, ni d'anéantissement en Dieu, ni toutes les maximes d'abandon qui rempliront le Manuel de piété et les Lettres spirituelles. (Maurice Masson.)
C'est M"'^ Guyon qui lui montre la vérité et la voie.
Elle lainie passionnément, il l'amie beaucoup, — sans nul attrait sensible (« la chair lui faisait horreur ») : mais surtout il l'admire et il a foi en elle. — Voltaire dit fort bien : « Il avait je ne sais quoi de romanesque... Son imagination s'échauffait par la candeur et par la vertu, comme les autres s'enflamment par les passions ». — Au début, comme il dirigeait tant d'àmes délicates et bien nées, elle a feint de le prendre, elle aussi, pour directeur. Mais, rapidement, de directeur il est devenu dirigé. Il lui dit : « Je suis très persuadé que Dieu vous mène, et moi par vous.» Dans presque toutes ses lettres il lui décrit minutieusement son état intérieur. C'est généralement une étrange sécheresse, ou « une langueur semblable aux fièvres lentes », tout au plus une tf paix sèche », qui est déjà un progrès. — Il lui dit : « Je compte pour rien la science ; mais j'ai un peu plus de peine à me défaire de la sagesse. Elle est pure folie, et je crois que Dieu me lôtera, après m'avoir fait éprouver l'inutilité de tout ce qu'elle arrange. » Il lui dit encore : « J'espère que Dieu vous donnera ce qu'il fau-
lira pour m'en faire part. Je ne saurais penser à vous, que cette pensée ne m'enfonce 'davantage dans cet inconnu de Dieu où je veux me perdre à jamais. »
Elle lui répond par de longues consultations spirituelles, difficiles à lire, et d'une subtilité verbale qui ne paraît pas toujours répondre à des réalités psychologiques. Il trouve cela admirable Elle lui raconte ses songes, elle prophétise. Il n'en sourit pas.
Ni elle ni même lui n'ont plus l'ombre du sentiment du ridicule. Ils se parlent cœur à cœur, dans une familiarité sainte. Elle l'appelle tour à tour « monsieur » et « mon enfant » ou « mon fils bien-aimé ». — « Gardez- vous bien, lui écritil, de vous gêner pour tous les noms que vous vous trouverez portée à me donner. » (Elle, dans ses lettres à Chevreuse, appelle Fénelon le général, vous verrez pourquoi, Bi, etmêmeBibi!) — Ils veulent être simples, être petits, être enfants; et, pour devenir enfants, ne craignent pas l'enfantillage. A leur âge, qui est pourtant un âge raisonnable, ils imitent Jésus dans sa crèche. Ils l'appellent entre eux le « Petit Maître ». — Elle lui dit, racontant un de ses rêves: «... Nous jouions ensemble coînme de petits enfants. » Il lui écrit : « Je suis content pourvu que je sois seul dans ma chambre, à m 'amuser à des riens, comme un enfant. Il y a céans un enfant de deux ans et demi, avec lequel je joue quelquefois un
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moment. » — Enfin, nous sommes un peu étonnés d'apprendre qu'ils charmaient la longueur des séparations en fredonnant chacun de son côté, sur des airs connus (tels que : Le jeune Iris me fait aUner ses chaines ou Taisez-vous ma musette), de petites chansons mystiques et puériles qu'ils avaient rimées l'un pour l'autre; ceci, par exemple, qui est de Fénelon (les vers de M""" Guyon sont par trop mauvais) :
J'ai le goût de l'enfance :
De mon hochet content, La faiblesse et Tobéissance De moi font un petit enfant.
Vérité simple et nue,
Que j'aime ta candeur!
Et que l'innocence ingénue Est au-dessus de la pudeur!
Vice et vertu surpasse
Un enfant comme moi.
Comme au maillot je suis en grâce, Sans honte, sans crainte et sans loi.
A peine je bégaie,
Je ne sais pas mon nom.
Je pleure, je ris, je m'égaie, Je ne crains que maman téton.
« Maman téton » , c'est la nourrice. J'espère qu'ici Fénelon se moquait tout de même un peu et de lui-même et de son amie... Et encore qui sait?
— Quoi ! voilà donc où en était venu cet homme d'esprit et ce grand ambitieux? — At-
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tendez. Ces puérilités voilaient des rêves naïfs, mais grandioses. Grâce aux imaginations de son amie, il pouvait accorder sa piété nouvelle avec son ancienne ambition, transformée. Elle lui annonçait une destinée sublime. Elle était, elle, l'initiatrice et la prophétesse : mais il était, lui, l'élu du Seigneur, celui qui devait être, dans les mains de Dieu, un instrument de rénovation religieuse, le Christ de l'évangile du pur amour. •Elle lui écrit que « les desseins de Dieu sur lui sont grands »; qu'il est & la lampe ardente et luisante qui éclairera l'Eglise »...; que Dieu veut faire de lui « le père d'un grand peuple ». Et Fénelon répondait : « Ma confiance est pleine par la persuasion de vos lumières sur les choses intérieures et du dessein de Dieu sur moi par vous. »
M^ne Guyon avait organisé l'armée de l'Eglise nouvelle, l'armée du Saint-Esprit. Les enfants du a Petit Maître », qui devaient lui conquérir le monde, formaient l'ordre des Michelins (du nom de l'archange Michel), dont elle-même avait distribué les charges. L'ordre comprenait un général, deux assistants, un secrétaire, un aumônier, un maître des novices, un geôlier, un portefaix, une bouquetière, une portière, une sacristine, une intendante des récréations. (Lettre inédite à l'abbé de Charost, octobre 1694). « Les Michelins seront petits, joyeux, allègres, faibles, enfantins .. Les Michelins seront sous la main de mon
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Petit Maître comme une girouette agitée du vent et comme un guenillon dans la gueule d'un chien. » — Fénelon était le général des Michelins. Les autres charges devaient apparemment être distribuées à M"'^' de Chevreuse, de Beauvilliers, de Mortemart, de Noailles, de Charost, de Murstein, de Guiches, de la Maisonfort, à M™^ de Maintenon elle-même, aux abbés de Langeron, de Beaumont et de Chantérac, à L'Echelle et à Dupuy, gentilshommes du duc de Bourgogne, etc..
Et Fénelon, semble-t-il, ne riait pas. Mais qui saura sa pensée ?
Et la prophétie se complétait et se précisait. Fénelon, avec ses amis, devait écraser la tête de Bara (nom du diable) et établir le règne de Foraison. Mais un enfant devait Vy aider. M"'* Guyon l'avait autrefois prédit. Cet enfant^ ce serait le duc de Bourgogne, dont Fénelon était devenu précepteur en 1689. M'"'' Guyon écrivait : « Dieu a sur ce prince des desseins d'une miséricorde singulière... Je suis certaine qu'il en fera un saint. » — Dans une lettre inédite du 8 novembre 1689, elle dit que le prince, si jeune encore, s'offrait déjà à être le « souffre-douleurs » des Michelins et à se sacrifier pour l'empire d'union. — Bossuet, il est vrai, écrit de son côté (Relation sur le Quiétisme) : « La prophétie a été marquée à cet auguste enfant sans faire aucune impression sur son esprit, » Mais enfin on lui en avait parlé, et il suivrait de là que, en dehors des
leçons profanes des Dialogues des Morts et du Télémaquc, Fénelon donnait un autre enseignement, plus mystérieux, à son petit élève.
Fénelon était séduit, — oh ! très chastement, — par une femme, oui, mais aussi par une doctrine. Car le quiétisme est une hérésie délicieuse, et si naturelle! C'est ce que je voudrais vous faire entendre.
Messieurs, je m'arrête un instant pour me demander si ces querelles sur l'amour de Dieu, qui ont tant passionné nos pères, peuvent encore vous intéresser... Pourquoi non? C'est toujours d'amour qu'il s'agit. Et nous comprenons, en tout cas, que, chez les saints, l'amour de Dieu implique l'impossibilité de se rassasier avec quelque chose de terrestre, et est donc très noble dans ses origines.
Il y a une vingtaine d'années, à une époque où j'étais beaucoup plus qu'aujourd'hui imprégné de l'esprit du siècle, à propos d'une effusion mystique du malheureux Verlaine, j'écrivais ceci, qui n'a rien de remarquable, — mais qui va me servir :
— L'amour de Dieu î sentiment singulier, difficile à comprendre, difficile à éprouver dans sa plénitude. Verlaine s'écrie avec saint Augustin : <i Mon Dieu î vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer? » En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer Dieu,
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mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui revient au même) Timpuissance à Vimaginer dès qu'on essaye de le concevoir comme il doit être : principe des choses, éternel, omnipotent, infini. — Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui n'a pas de limites, ni de formes ? L'àme croyante n'arrive à se satisfaire là-dessus que par une illusion... Il faut que Dieu soit infini pour être Dieu. Mais il faut qu'il soit fini pour communiquer avec nous. Au fond on n'aime Dieu que si on se le représente, sans bien s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle créature (puisque nous ne connaissons que des créatures) qu'il nous soit donné de rêver, et comme une merveilleuse àme humaine qui gouvernerait le monde. »
Et je poursuivais :
— Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en nous permettant d'aimer Dieu déraisonnablement, comme on aime les créatures, elle résout toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de l'univers. Elle répond à tous les « pourquoi » par une fin de non-recevoir passionnée. Pourquoi le monde est-il inintelligible? Pourquoi le mal, l'injustice, la douleur? On aurait peine a pardonner ces choses à un Dieu que Ton concevrait rationnellement et que par suite on n'aimerait point : on en remercie le Dieu que l'on conçoit incorrectement, mais qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que
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nous le voulons ainsi Toute souffrance est bénie, non comme équitable,maiscomme venant de lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il fasse. C'est notre amour qui crée sa sainteté. Remarquez que c'est exactement le parti-pris héroïque et fou des amoureux romanesques, des chevaliers de la Table-Ronde ou des bergers de VAstrëe, ce qui les rendait capables d'immoler à leur maîtresse non seulement leur intérêt, mais leur raison, et d'accepter ses plus injustifiables caprices comme des ordres absolus et sacrés. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'un amour î etc.. Car je continuais encore quelque temps.
Ainsi parlais-je, hélas ! de l'amour de Dieu, comme un aveugle des couleurs. Je n'en sais guère plus long aujourd'hui, ni vous non plus du reste, — quelques femmes pieuses exceptées, si vous voulez. Nous ne saurions pas « faire oraison ». La simple « méditation », qui consiste à fixer longuement son attention sur tel dogme ou tel mystère, et cela sans le secours d'un livre, est déjà une opération très difficile. Beaucoup de prêtres même n'en sont pas capables, quoi qu'on les y ait exercés au grand séminaire. Quant à la « contemplation », elle m'échappe tout à fait. Qu'est-ce que cela peut bien être, non plus de « méditer », sur Dieu (ce qui, après tout, est facilité, par des méthodes analytiques, par la fameuse
division en trois points), mais de « contempler » Dieu dans un arrêt, une suspension des sens et de rintelligence discursive? Je le conçois très malaisément. Ce qui pourrait en donner quelque idée, c'est ce qui arrive parfois à un homme possédé d'une grande passion : il s'aperçoit qu'il vient d'être occupé de son amour une heure ou deux, d'une façon générale et sans en considérer l'objet par le détail, mais avec tant d'intensité toutefois, qu'il n'a pas senti le temps s'écouler et qu'il ne sait pas ce qu'il a fait ni où il était pendant ce temps-là.
Mais, si les dernières opérations du quiétisme sont pour nous difficiles à concevoir, ses commencements, la manière dont il éclot dans une âme me paraît assez claire. Cela se voit déjà dans la vieille page que je vous rapportais tout à l'heure, et qui fut écrite dans un moment où je ne songeais certes pas à M™^ Guyon. « Tout ce que Dieu fait est bon parce que nous le voulons ainsi... Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de lui.. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que nous l'aimons... »(1) Evidemment j'étais sans le savoir sur le chemin du quiétisme.
(1) Ainsi Fénelon : ... Quil fasse tout ce qui est bon à ses yeux. Qu'il élève ou qu'il abaisse ; qu'il frappe ou qu'il console ; qu'il brise ou qu'il guérisse toutes les blessures ; qu'il donne la mort ou la vie, il est toujours le seigneur ; nous ne sommes que l'ouvrage et par conséquent le jouet de ses mains. (Lettres spirituelles.''
Au fond (le celle altiraiile liérésie, ii y a, — plus ou moins connu el accepté de rânie qui s'y attache, — 1^ un plaisir de générosité et d'orgueil, 2" un plaisir d'abandon, de langueur, de paresse.
Le plus grand aniuur est TaniMur le plus désintéressé. Il est donc naturel que, parvenu à un certain degré de dévotion, on commence à vouloir aimer Dieu sans intérêt. Mais aimer Dieu sans intérêt, c'est l'aimer sans espoir de récompense ni crainte de châtiment. C'est donc l'aimer sans se plus soucier du paradis et de l'enfer. On dit à Dieu : « Je vous aime tant, que cela m'est égal d'être damné. » On a le plaisir d'être extrêmement généreux avec Dieu. On l'aime d'une manière qui aurait pu le dispenser de prendre la peine de vous racheter.
Le premier effet du quiétisme, c'est donc l'indiflerence au salut.
Dans cet état, on se garderait bien, par délicatesse, de demander à Dieu quoi que ce soit.
Le second effet du quiétisme, c'est donc la suppression de la prière (j'entends de la bonne grosse prière, au sens habituel du mot).
D'un autre côté, le souhait naturel d'un grand amour, c'est de se confondre avec l'objet aimé. Mais, pour se fondre en Dieu, il faut d'abord s'anéantir; il faut renoncer à son activité propre, ôter de soi tout désir de « propriété », tout attachement à soi-même. Par suite, ne pas trop
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s'acharner contre ses défauts et ses vices: il y aurait à cela de la vanité encore. Pareillement, la foi explicite aux attributs des personnes divines et aux mystères de Jésus-Christ devient superflue. Il faut s'enfoncer en Dieu sans épiloguer sur lui ; ne plus bouger, le laisser faire ; être en Dieu sans penser à Dieu. Au reste, quand on a déclaré une fois qu'on s'abandonnait à lui, cela vaut pour toute la vie, et il est inutile de renouveler cette déclaration, ce qui nous dérangerait, nous ferait reculer dans la vie intérieure. Il faut abdiquer totalement notre personne et ne plus faire attention à nos actes, puisqu'ils ne nous appartiennent plus.
Puis, la simplicité de l'enfance, que nous devons rechercher, admet bien des choses...
Bref, le troisième effet du quiétisme, c'est l'indifférence aux actes.
D'ailleurs, tandis que nous sommes unis à Dieu par la partie supérieure de notre être, qu'importe ce que fait la partie inférieure? Et enfin, puisque nous voulons bien être damnés, puisque nous acceptons l'enfer, nous aurions bien tort de nous gêner. — Avoir la sublime joie d'être en quelque sorte plus magnanime que Dieu; et d'autre part, sous prétexte de se fondre en Dieu, laisser aller son corps : quel rêve!
Ce que je viens de vous exposer, c'est la démarche secrète, mais réelle, de la douce erreur quiétiste dans le fond obscur de la conscience, et
SEPTIEME CONFKRENXE 207
ce qui explique, par exemple, les aventures révélées dans le procès Mulinos et les fantaisies de ses pénitentes.
Il est certain que le quiétisme a, chez les âmes pures, d'autres mobiles, et qu'elles s y attachent pour ses délicatesses, non pour ses commodités. Mais ces délicatesses même peuvent mener assez loin. Le refus de la récompense (donc rindifférence au salut), est une idée qui s'insinue si naturellement dans les âmes les mieux situées, que tous les grands mystiques en ont subi la tentation.
Cette idée, certes, ils ont dû la repousser. Car il est clair, même pour nous qui ne sommes pas théologiens, que le chrétien ne peut pas se désintéresser de son salut, puisque Dieu même veut que nous soyons sauvés et nous l'a signifié abondamment. Et, en outre, comment et par quel biais les chrétiens distingués qui se piquent d'aimer Dieu mieux que les autres chrétiens, pourraient-ils se soustraire à l'obligation de désirer le paradis, puisque le paradis, c'est essentiellement la possession de ce Dieu qu'ils prétendent tellement aimer?
N'importe! Il répugne à ces âmes chevaleresques de recevoir une récompense pour avoir aimé Dieu et, par suite, de paraître n'avoir aimé Dieu qu'en vue de cette récompense. Et alors, obligées en conscience de désirer leur salut, comme le vulgaire, elles satisfont du inoins à
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leur délicatesse par des « suppositions » impussibles et des extravagances amoureuses, et qui, heureusement, ne tirent pas à conséquence.
Saint Franrois de Sales écrit, dans son prodigieux livre de r Amour de Dieu :
... Le bon plaisir de Dieu est le souverain objet de lame indifférente (indifférente à tout, sauf à Dieu),., Il aimerait mieux l'enfer avec la volonté de Dieu que le paradis sans la volonté de Dieu. Oui, même il préférerait Tenfér au paradis sil savait qu'en celui-là il y eût un peu plus du bon plaisir divin que dans celui-ci ; en sorte que, si, par imagination de chose impossible, il savait que sa damnation fut un peu plus agréable à Dieu que sa salvation, il quitterait sa salvation et courrait à sa damnation (IX, 4).
Et au livre VIII, cliap. 4 : « ... Il faut que notre volonté corresponde à celle de Dieu... Nous devons désirer le salut... pa/'ce qu'elle le désire. » Ainsi le saint homme veut bien désirer le ciel puisqu'il le faut : mais c'est par pure obéissance.
De même, à l'origine du christianisme, saint Clément d'Alexandrie écrivait :
J'ose dire que le parfait spirituel, s'il recherche la perfection, ce n'est pas parce qu'il veut être sauvé ; et qu'interrogé par une manière de supposition impossible lequel des deux il choisirait, ou la perfection ou le salut éternel ^si ces deux choses pouvaient se séparer, au lieu quelles sont inséparables , sans hésiter il prendrait la perfection comme une chose désirable par elle-même.
Scot dit que « la charité tend à son objet considéré en lui-même, quand même, par impossible, on séparerait de cet objet l'utilité ou l'inté-
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rêtqui nous en revient », c'est-à-dire la félicité éternelle.
Sainte Catherine de Gènes disait à Dieu : « 0 doux amour, que je voudrais que vous pussiez être aimé sans consolation ni espérance de bien au ciel ou en terre î » Et sainte Thérèse, vous le savez, dit fort souvent des choses du même genre.
C'est admirable, cette folie d'amour et, puisque l'àme doit désirer son salut, cet effort pour séparer du moins Dieu de sa récompense. (Et je veux vous indiquer en passant une chose sublime qui est dans saint François de Sales, et qui montre une sorte de lutte d'amour désintéressé entre les hommes et Dieu : — Dieu, dit-il, a eu tant de plaisir à nous racheter « que, comme raconte le grand saint Denis, apôtre de la France, il dit un jour au saint homme Carpus qu'il était prêt de souffrir encore une fois pour sauver les hommes, et que cela lui serait fort agréable, s'il se pouvait faire sans le péché d'aucun homme. »)
Je voudrais que cet état d'âme des mystiques, — probablement fort éloigné du vôtre, — commençât à vous toucher, afin que vous compreniez mieux Fénelon.
Les commencements du quiétisme sont donc délicieux et d'un romanesque enivrant. (Voltaire remarque que « le quiétisme est dans Don Quichotte : ce chevalier errant dit qu'on doit servir
Dulcinée sans autre récompense que d'être son chevalier. ») Mais il faut savoir s'arrêter en chemin. Le quiétisme devient terriblement dangereux si Ton va jusqu'au bout, qui est le dédain des pratiques, et jusqu'à l'extrême bout, qui est l'indifférence aux actes. Vous avez pu constater que, dans le Moyen court, M"'^ Guyon va, peu s'en faut, jusqu'à l'extrême bout.
Mais, parce qu'il l'aimait et l'admirait, jamais Fénelon n'en conviendra. Il pense, à cause d'elle, que l'amour pur est pur aux purs. Jamais il ne consentira à la condamner. « Il ne change point là-dessus, écrira M'"'' de Maintenon à M. de Noailles le 8 mars 1696, et je crois qu'il souffrirait le martyre plutôt que de convenir qu'elle a tort... Je voudrais être aussi fidèle et aussi attachée à mon devoir qu'il l'est à son amie ; il ne la perd pas de vue, et rien ne peut l'entamer sur elle. »
Donc, il va se perdre pour elle. Et cependant les avertissements ne lui manquent pas.
Vous vous rappelez que M"'^ Guyon et Fénelon avaient conquis M™^ de Maintenon, et, par elle, Saint-Cyr. Cette étrange M"'^ de Maintenon, avec toute sa mesure et toute sa prudence, avait le goût du rare et du distingué en religion, ou gardait peut-être, de son enfance huguenote, un penchant pour certaines formes plus libres de la piété, pour des relations plus directes avec Dieu.
Vers 1600, c'est-à-dire un an ou deux après sa rencontre avec M'"'' Guyon, Fénelon écrivait à U""^ de Maintenon une longue lettre où il lui enseignait la doctrine du pur amour. Il en profitait pour lui dire sur elle-même quelques bonnes vérités. Car il a toujours trouvé un extrême plaisir à dire leurs vérités aux autres, soit par un saint zèle, ou pour jouir de sa propre clairvoyance :
Vous voulez aller à Dieu de tout votre cœur, mais non par la perte du moi ; au contraire, vous cherchez le moi en Dieu... — On dit qu'il n'est pas permis d'avoir des défauts avec vous... Si vous ne teniez plus à vous, vous ne seriez non plus dans le désir de voir vos amis attachés à vous que de les voir attachés au roi de la Chine... Le vrai amour de Dieu aime généreusement le prochain, sans espérance d'aucun retour... Il faut mourir à tout sans réserve, et ne posséder pas même ses vertus par rapport à soi...
Derrière M'"*^ de Maintenon, tout Saint-Cyr s'était épris de la nouvelle doctrine. M'"^ Guyon s'était installée presque officiellement dans la charmante école. Ces petites filles, qui venaient d'avoir la tète tournée par M. Racine, l'avaient maintenant par l'abbé de Fénelon. Une des dames, la Mère du Pérou {Mémoires inédits), raconte :
Presque toute la maison devint quiétiste sans le savoir ; on ne parlait plus que d'amour pur de Dieu, d'abandon, de sainte indifférence, de simplicité : cette dernière vertu servait de voile à la recherche de toutes les petites satis-
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factions personnelles. On prenait ses aises et ses commodités avec la sainte liberté des enfants de Dieu ; on ne s'embarrassait de rien, pas même de son salut.
Cette interprétation de la doctrine par des gamines était amusante. Mais évidemment cela pouvait aller loin. M'"'" de Maintenon s'aperçut du désordre. Mais en outre elle en fut nettement avertie par Godet-Desmarais, évêque de Chartres et supérieur ecclésiastique de la maison de Saint- Cyr.
Du coup, elle se sépara de M™^ Guyon, et lâcha Fénelon, comme elle avait lâché Racine.
Fénelon s'attacha d'autant plus à son amie.
Pour la sauver (et il faut dire qu'il était de bonne foi et ne voyait nulle erreur en elle, mais seulement des maladresses d'expression dans ses écrits) il eut un coup d'audace. Il la décida à remettre elle-même au jugement de Bossu et son oraison et ses livres. Il avait encore avec Bossuet des relations affectueuses en apparence, mais il savait le grand évèque inquiet sur son orthodoxie et sur ses rapports avec M™^ Guyon ; il espérait le rassurer et le gagner par la franchise du procédé, et réveiller le faible que le vieux prélat avait eu pour lui si longtemps. Enfin et surtout, il croyait fermement avoir raison.
Ajoutez que M™*" Guyon, habituée à séduire les âmes, était fort persuadée qu'en se montrant elle prendrait Bossuet sans effort, comme elle avait
SEPTIEME CONFERENCE 2i:i
pris Féneloii, et les duchesses, et tant irautres. Elle était loin de compte.
Bossuet avait soixante-six ans. Il était surchargé d'affaires. Mais la nouvelle corvée qu'on lui proposait pouvait être utile à l'Eglise : car la nouvelle oraison, si distinguée, si commode et si périlleuse, commençait à faire beaucoup d'adeptes. Il accepta donc.
Il eut avec M""" Guyon, chez elle, en présence de M. de Chevreuse, une entrevue qui se passa en civilités réciproques. Elle lui fit remettre tous ses ouvrages imprimés ou manuscrits; et il se retira dans son diocèse, à Germigny, pour les lire. Il avait demandé pour cela quatre ou cinq mois. Pendant ce temps-là, elle ne cessait de lui écrire, et pour lui donner des explications qu'il ne lui demandait pas, et pour protester de sa soumission sans limites.
Il la lit, prend des notes. Les communications intérieures, les corsets crevés par l'afflux de la grâce, les prophéties et les miracles de M"*® Guyon, le songe où elle se voit l'égale de la Mère de Dieu, la page où elle se reconnaît dans la femme enceinte de V Apocalypse destinée à être la mère d'un million d'enfants spirituels et à procurer la victoire des martyrs du Saint-Esprit..., tout cela l'étonné — et le renseigne. Il va d'abord à ce qui lui paraît le plus urgent :
Quoique ses erreurs fussent infinies, celle que je relevai alors le plus était celle qui regardait l'exclusion de tout
désir et de toute demande pour soi-même, en s'abandonnant aux voionté-i de Dieu les plus cachées, quelles qu'elles fussent, ou pour la damnation, ou pour le salut.
La première fois qu'il la revoit en tête-à-tête (janvier 1694) : « Alors vous ne pouvez plus prier les saints ni même la Vierge? — Non. — Pourquoi ? — C'est que, dit-elle, ce n'est pas à l'épouse, mais aux domestiques de prier les autres de prier pour eux. » Et Dieu? peut-elle le prier?
Je lui montrai dans ses écrits et lui fis répeter plusieurs fois que toute demande pour soi est intéressée, contraire au pur amour... et enfin qu'elle ne pouvait rien demander pour elle. Quoi ! lui disais-je, vous ne pouvez rien demander pour vous ■?Non, répondit-elle, je ne le puis. Elle s'embarrassa beaucoup sur les demandes particulières de l'Oraison dominicale. Je lui disais : Quoi! vous ne pouvez demander à Dieu la rémission de vos péchés I — Non, répartit-elle. — Eh bien, repris-je aussitôt, moi, que vous rendez l'arbitre de votre oraison, je vous ordonne, et Dieu par ma bouche, de dire après moi : Mon Dieu, je vous prie de me pardonner mes péchés. — Je puis bien, dit-elle, répéter ces paroles; mais d'en faire entrer le sentiment dans mon cœur, c'est contre mon oraison. [Relation sui^ le Quiétisme.)
Le lendemain, Bossuet la vit à Versailles, dans l'appartement de Fénelon. Candide, il pensait qu'il n'avait qu'à montrer à l'abbé, dans les livres de son amie, toutes les erreurs et tous les excès dont ils étaient pleins, pour qu'il convînt qu'elle s'était trompée et que « son état était un état d'illusion ».
Mais Fénelon se contenta de répondre que.
puisqu'elle était soumise sur la doctrine, il ne fallait pas condamner la personne; que, d'ailleurs, saint Paul a dit : « Eprouvez les esprits », et que « pour les grandes choses qu'elle disait d'elle-même, c'était des magnanimités semblables à celles de l'apùtre lorsqu'il raconte tous ses dons, — (justement dans cette 2'' épître aux Corinthiens, que Fénelon se fera lire à son lit de mort) — et que c'était cela même qu'il fallait examiner. »
Bref, Fénelon ne la lâche point. Il croit ou est disposé à croire à ses « plénitudes », à ses songes, à ses prophéties, à ses miracles : « Je me retirai, dit Bossuet, étonné de voir un si bel esprit dans l'admiration d'une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui faisait la prophétesse. » Et nous sentons bien que ces trois lignes sur M™^ Guyon contiennent toute la vérité, — et ne négligent qu'un « je ne sais quoi » qui laissa Bossuet indifférent, mais à quoi Fénelon fut immodérément sensible pour des raisons qui resteront éternellement mystérieuses.
M™"" Guyon se soumet en paroles; mais en même temps, toujours conseillée par Fénelon, elle travaille à provoquer un examen nouveau. Le bon évêque de Meaux s'y prête encore. Les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse s'entremettent. On demande à l'évêque de Châlons M. de Noailles (archevêque de Paris l'année suivante).
216 KKNELON
et à M. Tronson de se joindre à Bossuet pour former une commission qui fixera la doctrine sur les points en litige et distinguera le vrai mysticisme du faux.
M. de Noailles, qui est du même âge que Fénelon et qui fut son condisciple au collège du Plessis, passe pour être de caractère un peu faible. M. Tronson est l'ancien directeur de Fénelon à Saint-Sulpice, celui avec qui il se vantait autrefois d'être en pleine intimité spirituelle. Fénelon se figure que Noailles et Tronson lui appartiennent, et que leur douceur compensera l'honnête rigueur de Bossuet. D'un autre côté, il écrit à l'évêque de Meaux :
Ne soyez pas en peine de moi, je suis dans vos mains comme un petit enfant. Je puis vous assurer que ma doctrine n'est pas ma doctrine; elle passe par moi sans être à moi et sans y rien laisser. Je ne tiens à rien, et tout cela m'est comme étranger... J'aime autant croire d'une façon que dune autre. Dès que vous aurez parlé, tout sera effacé chez moi, etc.
C'est trop vraiment, et Bossuet ne lui demandait pas tout cela. Mais je vous prie de retenir ces déclarations.
Les conférences des trois commissaires se tinrent à Issy, à cause des infirmités de M. Tronson. Elles commencèrent vers le milieu de juillet 1694 et se poursuivirent durant sept ou huit mois.
Pendant que la commission travaillait, l'arche-
vêque de Paris, M. de Harlay, eut vent de ces réunions secrètes ; et, pour prévenir les commissaires en exerçant ses privilèges de diocésain, il se hâta de condamner (16 octobre 1694) les livres de M'"" Guyon, le Moyen court et le Cantique des Cantiques, et aussi Y Analyse de r oraison mentale, du P. La Combe.
M. de Harlay, vous vous en souvenez, avait déjà fait enfermer M™^ Guyon. Elle craignit, peutêtre avec raison, d'être enlevée, et ne trouva rien de plus habile que de demander à Bossuet un refuge dans son propre diocèse. Bossuet lui offrit le couvent de la Visitation de Sainte-Marie de Meaux, où la duchesse de Mortemart la conduisit dans son carrosse, et où elle arriva le 13 janvier 1695.
M"^ Guyon raconte que, lorsque Bossuet la retrouva dans ce couvent, il usa avec elle, tour à tour, de dureté et de ruse ; et que, au surplus, on lui avait promis le chapeau de cardinal s'il triomphait d'elle. Ce dernier détail est une visible baliverne. La vérité, c'est que Bossuet traita la prophétesse avec une grande bonté, la laissa communier tant qu'elle voulut, et, moyennant le désaveu de ses erreurs et la promesse écrite de ne plus dogmatiser, lui délivra le meilleur certificat du monde.
Bossuet, Noailles, Tronson ne pouvaient se faire la moindre illusion sur cette demi-folle. Mais tous trois continuaient d'aimer Fénelon,
tenaient secrètes les inquiétudes qu'il leur donnait, espéraient toujours le ramener et s'appliquaient à ne point lui faire tort. Ils savaient que ses amis songeaient pour lui à rarchevêché de Paris :
Il ne me vint jamais dans la pensée, écrit Bossuet [Relation), que les erreurs d'esprit où je le voyais, quoique en elles-mêmes importantes et pernicieuses, pussent lui nuire ou pussent même l'exclure des dignités de l'Eglise. On ne craignit point, au quatrième siècle, de faire évêque le grand Sjnésius, encore qu'il confessât beaucoup d'erreurs. On le connaissait d'un esprit si bien fait et si docile qu'on ne songea pas seulement que ces erreurs, quoique capitales, fussent un obstacle à sa promotion. Je ne parle pas ainsi pour me justifier.
Lors donc que les commissaires eurent rédigé les articles où ils définissaient le mysticisme orthodoxe, ils eurent cette pensée ingénieuse et charitable de prier Fénelon de la signer avec eux, comme s'il y avait collaboré :
Nous nous sentions obligés, pour donner des bornes à ses pensées, de l'astreindre par quelque signature : mais en même temps nous nous proposâmes, pour éviter de lui donner l'air d'un homme qui se rétracte, de le faire signer avec nous comme associé à notre délibération.
Le 18 mars 1695 quand Fénelon signa les articles d'issy, ^ après en avoir lait ajouter deux, — il était archevêque nommé de Cambrai depuis le 4 février.
11 prit l'évêque de Meaux pour consécrateur. La cérémonie eut lieu à Saint-Cyr.
SEPTIÈME GONFKRENCE 210
... Deux jours auparavant, rappelle Bossuet, à genoux et baisant la main qui devait le sacrer, il la prenait à témoin qu'il n'aurait jamais d'autre doctrine que la mienne. J'étais dans le cœur, je. l'oserni dire, plus à ses genoux que lui aux miens... M. de Chàlons (Noailles) fut prié d'être l'un des assistants dans le sacre, et nous crûmes donner à l'Eglise un prélat toujours unanime avec ses consécraleurs.
Tout semblait fini.
Bossuet, cependant, écrivait uno Instruction sur tes États d'Oraison pour achever d'établir la doctrine. Avant la publication, il adressa les « bonnes feuilles » à M. de Cambrai, et lui demanda son approbation comme à ses autres collègues, Tronson et Noailles.
Fénelon , pendant les conférences d'Issy , n'avait cessé de protester de sa soumission totale. Il avait déclaré n'avoir plus rien de commun avec M™^ Guyon. Il ne pouvait, comme prêtre et comme évêque, ignorer la réalité du péril quiétiste pour les âmes faibles et les esprits mal équilibrés. Il avait sûrement lu ces piquants Dialogues sur le Quiétisme (ouvrage posthume de La Bruyère, malheureusement inachevé et publié sans nul souci d'exactitude). Il savait enfin quel scandale devait produire son refus d'approbation.
Mais M'"'' Guyon, après avoir fait demander au roi par Bossuet la permission d'aller aux eaux de Bourbon, s'était échappée, sans attendre la réponse, du couvent de la Visitation de Meaux, avec la complicité de M"'^^ de Mortemart et de
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Guiche. Elle s'était cachée clans une petite maison du faubourg Saint-Antoine. Elle avait été arrêtée le 27 décembre 1695, enfermée à Vincennes pendant neuf mois, puis dans un couvent de Vaugirard, — en attendant que ses manquements perpétuels à ses engagements la fissent envoyer à la Bastille.
Or, dans ses États d^Oraison,Bo?>èuei désignait expressément et condamnait M'"^ Guyon (1).
Et c'est pourquoi, — n'ayant gardé qu'une nuit le livre de Bossuet, et en ayant seulement parcouru les titres, — contre toute raison, contre toute prudence, et l'on pourrait dire, après tant de promesses de soumission, contre toute bonne foi, — l'archevêque de Cambrai, gâtant d'un geste toute sa vie, refusa d'approuver le sage et bienfaisant livre de Bossuet, et, devançant la publication des Etats cVOraison, fit paraître luimême, en toute hâte, les Maximes des Saints (1" février 1697).
Il ne lâche point M™^ Guyon. Jamais il ne la lâchera.
« Un prodige de séduction î » dit fort bien Bossuet.
(1) " La personne qui a composé le livre intitulé Moyen Court... ..
L AFFAIRE DU QUIETISME
Fénelon avait attendu d'être archevêque de Cambrai pour publier V Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure ; car, s'il l'avait publiée plus tôt, il n'aurait certainement pas été nommé archevêque. Lui reprocherons-nous cette habileté ?
Le livre lui-même paraît une merveille d'adresse. L'auteur, dans V Avertissement, le présente, avec une paisible audace, comme une simple explication des articles d'Issy, des « trentequatre propositions que deux grands prélats ont données au public ». Et sans doute le livre est d'une composition ingrate ; ce traité du pur amour est la sécheresse même ; il est formé d'une double série entrelacée de quarante-cinq articles « vrais » et de quarante-cinq articles « faux », chaque article vrai étant suivi de l'article faux qui y correspond ; et cet arrangement n'est ni
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attrayant, ni commode au lecteur. Mais cela semble bien fait exprès ; car, toutes les erreurs les plus choquantes du molinosisme se trouvant accumulées et bien en vue dans les articles « faux », c'est là, pour le lecteur confiant, une présomption que les articles a vrais » ne peuvent plus en effet contenir aucune erreur. Et en réalité, elles y sont assez difficiles à découvrir, étant toutes noyées parmi des vérités, et d'ailleurs soigneusement enveloppées dans l'expression.
Mais qui espérait-il tromper? Deux jours après la publication des Maximes des Saints, Bossuet écrit à son neveu l'abbé Bossuet :
Il est vrai que M. de Cambrai a refusé d'approuver mon livre [les Etats d'Oraison)^ en déclarant qu'il ne veut pas improuver M™^ Guyon. Il a même depuis deux jours imprimé un livre sur la spiritualité, où tout tend à la justifier sans la nommer.
Et c'est bien cela, et c'est bien étrange.
Et le long supplice de Fénelon va commencer. Le livre des Maximes est fort mal reçu. « Le livre de M. de Cambrai, écrit Bossuet, fait le plus mauvais effet pour son auteur, dont le procédé et la doctrine soulèvent tout le monde contre lui. Le roi est ému au delà de ce qu'on peut penser. » (Xous savons d'ailleurs que le roi appelait M"* Guyon « la plus grande folle de son royaume) ». « V Avertissement, continue Bos-
suet, et tout le style du livre a paru d'une arrogance infinie, et tout est tellement alambiqué depuis le commencement jusqu'à la fin, que la plupart n'y entendent rien. » Au contraire, le livre de Bossuet, Instructions sur les Etats d'Oraison, qui parut un mois plus tard, a le plus franc succès. Il plaît par contraste, car il est facile à lire, il est clair et solide, et il éclate d'autant de bon sens que la manière en peut admettre.
Mais pourquoi Bossuet ne se contente-t-il pas de ce succès ? Si le livre des Maximes est « si alambiqué que la plupart n'y entendent rien », pourquoi ne le laisse-t-il pas tranquille ? Nous le verrons tout à l'heure, et que le quiétisme n'était peut-être pas un péril imaginaire. Il faut ajouter qu'en disant dans son Avertissement qu'il ne fait que développer la doctrine des rédacteurs des trente-quatre articles, Fénelon les forçait à se défendre. Mais, pour l'instant, qu'il nous suffise que Bossuet et Fénelon se haïssent d'autant plus qu'ils se sont aimés. Bossuet bat le rappel ; il rallie l'archevêque de Paris et l'évèque de Chartres ; il les fait marcher, comme il dit, « par persuasion et par contrainte ». Il a des conférences avec eux, dès le 23 février, sur les Maximes des Saints, pour en extraire les propositions condamnables. M. de Paris en fait un rapport au roi. Entre temps, trois religieuses quiétistes sont expulsées deSaint-Cyr. Les trois prélats
veulent forcer Fénelon à se rétracter. Il s'y refuse. Il ne veut plus communiquer avec Bossuet que par écrit. Vingt « questions » écrites sont proposées à M. de Meaux par M. de Cambrai. « Quatre questions » sont proposées à M. de Cambrai par M. de Meaux; à quoi succède la réponse de M. de Meaux à M. de Cambrai.
Mais M. de Cambrai en a assez. Il veut bien faire une nouvelle édition de son livre avec un « supplément d'explications » : mais il ne dira jamais qu'il se soit mal expliqué auparavant, ni qu'il ait employé des expressions équivoques : car son livre est plein de correctifs et s'explique lui-même si on sait lire. Il ne rétractera rien. C'est pour lui, dit-il, une « affaire d'honneur ».
Le 27 avril, pensant ennuyer ses adversaires, qui sont gallicans, il écrit au pape pour lui soumettre son livre. Le 26 juillet, le roi écrit au pape à son tour pour lui dire qu'il a fait examiner le livre par des prélats et des docteurs, et qu'on lui a rapporté que le livre était mauvais et dangereux. Et, quelques jours après, le roi enjoint à Fénelon de rentrer dans son diocèse. C'est la disgrâce totale.
Tout cela, dans le fond (si j'ose parler en profane), pour n'avoir pas voulu abandonner une femme qui pensait qu'on peut aimer Dieu sans espoir de récompense et se dispenser, dans l'oraison, de méditer sur des points particuliers. Mon Dieu, oui.
Fénelon quitte Versailles le 2 août 1699. Il n'y reviendra jamais.
Bossuet écrivait presque le même jour: « M. de Cambrai est inexorable et d'un orgueil qui fait peur. » Peut-être, mais je ne trouve pas cela si mal, quand on sacrifie tout à cet orgueil, ou plutôt à ce que Fénelon appelle si souvent « son honneur»; et je suis sûr qu'il n'entend pas seulement par là son honneur de prêtre, mais son honneur d'homme et de gentilhomme.
Mais enfin je voudrais tâcher de vous dire avec précision quelles étaient, dans YExplication des Maximes des Saints, les parties ou, pour mieux dire, les parcelles hérétiques.
Dans son premier chapitre, Fénelon expose les divers amours dont on peut aimer Dieu. Il y en a cinq :
1^ On peut aimer Dieu, non pour lui, mais pour les biens, distincts de lui, qui dépendent de sa puissance et qu'on espère en obtenir. — Cet amour servile, Fénelon le méprise. 11 a tort. Cet amour est un frein, et peut-être un commencement de vertu pour la basse humanité, dont nous sommes presque tous.
2'' On aime Dieu, non plus pour les biens distincts de lui, mais comme étant lui-même le moyen et l'instrument de notre félicité. Fénelon appelle cet amour-là amour mercenaire. 11 le dédaigne un pou. Et pourtant c'est déjà très bien.
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Cela suppose une foi robuste. Et cela, du temps de Fénelon, maintenait dans l'ordre la plupart des hommes et les aidait même à pratiquer quelques grosses vertus.
3*^ Il y a Tamour où le motif de notre propre intérêt domine encore, mais est mélangé d'un commencement d'amour de Dieu pour lui-même. Fénelon l'appelle l'amour d'espérance, et n'en fait pas encore grand cas. Et pourtant, en réalité, un très petit nombre d'excellents chrétiens peuvent s'élever jusque-là.
4° Il y a l'amour qui est encore mélangé d'un reste d'intérêt propre, mais où le motif désintéressé domine : « Cet amour cherche Dieu pour lui-même et le préfère à tout sans aucune exception. » Fénelon l'appelle l'amour de charité. Il semble bien qu'on ne puisse aller plus loin et que ce qui reste d'intérêt propre soit inévitable, et d'ailleurs irrépréhensible, étant conforme à la pensée de Dieu qui veut que nous désirions notre salut. Je crois que la plupart des saints actifs, des saints populaires n'en ont pas cherché davantage. Mais Fénelon est un inquiet de sainteté, un rêveur d'absolu, et il a trouvé un cinquième amour.
5° On peut, écrit-il, aimer Dieu d'un amour qui est une charité pure, et sans aucun mélange de motif de l'intérêt propre. Alors on aime Dieu au milieu des peines, de manière qu'on ne l'aimerait pas davantage quand il comblerait Tâme de consolations. Xi la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses n'ont plus de part à cet amour. On n'aime plus Dieu, ni pour les mérites, ni pour la per-^
feclion, ni pour le bonheur qu'on doit trouver en l'aimant. On l'aimerait autant quand même par supposition impossible il devrait ignorer quon Vaime, ou quil voudrait rendre éternellement malheureux ceux qui l'auront aimé. On l'aime néanmoins comme souveraine et infaillible béatitude de ceux qui lui sont fidèles [concession]... Mais on ne l'aime plus par ce motif précis de notre bonheur et de notre récompense propre... L'âme le veut pour soi, mais non pour Vamour de soi.
Tel est le pur et parfait amour, qui fait les mêmes actes de toutes les mêmes vertus que Tamour mélangé (l'amour n° 4), avec cette unique différence qu'il chasse la crainte aussi bien que toutes les inquiétudes, et qu'il est même exempt des empressements (de mauvais goût; de l'amour intéressé.
Comme je vous le disais à propos de M""^ Guyon, c'est fort séduisant. Le geste est avantageux. Repousser comme une souillure, dans l'amour de Dieu, le moindre souci de soi-même, la moindre trace d'attachement à soi, c'est une jolie gageure. C'est le fin du fin.
Mais c'est peut-être assez dangereux. D'abord, aimer de cette façon-là l'Etre impossible à concevoir, cela me semble le plus vertigineux exercice de l'âme dans le vide, à moins que ce ne soit, comme l'a dit quelque part le Père La Combe, r tt oraison du dormir ». Puis, nous avons vu, la dernière fois, que l'homme naturel, l'homme de concupiscence, peut retrouver son compte dans les obscures démarches du quiétisme. S'anéantir en Dieu, se « désapproprier », ne plus agir, laisser Dieu agir en nous-méme, cela revient souvent à faire ce qu'on veut, et à le faire sans inquiétude
ni remords, puisque c'est Dieu qui le fait ou le tolère en nous.
Déjà, au treizième et au quatorzième siècle, il y avait eu, dans la vallée du Rhin, des espèces de bohèmes mystiques, les « Bégars » ou « Frères du Libre Esprit», qui professaient une sorte de panthéisme populaire, et qui pensaient que la conscience de son identité substantielle avec Dieu rend l'homme libre et que nulle loi n'existe pour un tel homme. Et ils célébraient un culte secret, fort libre effectivement. Et, longtemps auparavant, dès les origines du christianisme, ce jeu paradoxal de l'amour désintéressé, entraînant le désir et l'illusion de la fusion en Dieu, avait amené certains fantaisistes au plus profond dédain des actes, et à crier, comme les Xicolaïtes : « Gorge ta chair de ce qu'elle demande. Tache de l'exterminer à force de débauches », ou comme les Paterniens : « Les parties inférieures du corps, faites par le diable, lui appartiennent : buvons, mangeons, forniquons. » (1)
Et tout récemment, tant les choses changent peu, presque en même temps que M"'*" Guyon, l'innocente folle, il y avait eu Molinos.
Qu'est-ce donc que Molinos ? — Un saint homme, qui aspira à la vie parfaite, et qui se trompa.
C'était un prêtre de Sarragosse, qui se fixa à Rome en 1670. Il y consola ou dirigea beaucoup
1 Cl. Flaubert, La Tentation de Saint Antoine.
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d'àmes distinguées, surtout de l'aristocratie romaine. En 1675, il publia en espagnol la Guide spirituelle, qui eut un grand succès dans le monde spécial qui l'ait oraison, et fut traduite en italien, en français, en latin, en hollandais et en allemand. Molinos était protégé par le pape Innocent XI et logé au Vatican. Six années seulement après l'apparition du livre (1681), un jésuite, le P. Signori, en signala les erreurs; et, en 1682, le cardinal Caraccioli dénonça les désordres produits par la doctrine.
Une première commission examina le livre et n'y trouva rien de contraire à la foi. (Peut-être les avis furent-ils partagés également, ce qui entraînait la non-condamnation : je vous avoue que je ne connais pas cette histoire à fond.)
Mais les jésuites s'acharnèrent, par zèle pour la pureté de la foi et des mœurs, ou pour d'autres raisons. Soutenus par le Père La Chaise, ils hrent intervenir Louis XIV, qui pouvait craindre certaines conséquences immorales ou antisociales d'une doctrine déjà assez répandue en France. Molinos fut arrêté. Après un long examen de la doctrine, complété par une enquête où plus de deux milles lettres furent lues, et plus de deux cents personnes compromises, l'Inquisition condamna Molinos à rétracter soixante-huit propositions imputées à ses œuvres ou déduites de certaines de ses maximes. L'ancien ami du pape et l'ancien directeur des consciences les plus illustres
fit sa rétractation en liabit de pénitent, devant toute la cour romaine et le peuple assemblés. En considération de son repentir, on se contenta de le condamner à une pénitence et à une prison perpétuelles, dans lesquelles il finit pieusement ses jours, le 29 décembre 1696.
Et maintenant voici, d'après la Guide spirituelle, le molinosisme, ou quiétisme au complet.
La Guide est un traité de la vie parfaite.
1° La perfection consiste, même dès cette vie, dans un acte continuel de contemplation et d'amour. Cet acte, une fois produit, subsiste toujours, même pendant le sommeil ; en sorte que les parfaits n'ont jamais besoin de le réitérer.
2'' Dans cet état de perfection, Tàme ne doit réfléchir ni sur Dieu, ni sur elle-même, ni sur aucune autre chose. Mais elle doit anéantir ses facultés pour s'abandonner totalement à Dieu.
S*" L'àme alors ne doit plus penser ni à la récompense, ni à la punition, ni au paradis ni à l'enfer, ni à la mort ni à l'éternité. Elle ne doit plus avoir aucun désir de sanctification, ni même de son salut, dont elle doit perdre l'espérance.
4" Dans cet état de perfection, la pratique de la confession, de la mortification et de toutes les bonnes œuvres extérieures est inutile et même nuisible, parce qu'elle détourne l'àme-du parfait repos de la contemplation.
5° L'oraison parfaite demande un entier oubli
de toute pensée particulière, même des attributs de Dieu, de la Trinité, et des mystères de Jésus- Christ. Celui qui, dans Toraison, se sert d'images, de figures, d'idées, ou de ses propres conceptions, n'adore point Dieu en esprit et en vérité.
6^ Notre libre arbitre une fois remis à Dieu avec le soin et la connaissance de notre àme, il ne faut plus se soucier des tentations ni prendre la peine d'y résister. Les représentations et les images les plus criminelles qui affectent alors la partie sensitive de Tàme sont tout à fait étrangères à la partie supérieure. L'homme n'est plus comptable à Dieu des actions les plus criminelles, parce que son corps peut devenir l'instrument du démon, sans que l'âme, intimement unie à son Créateur, prenne aucune part à ce qui se passe dans cette maison de chair qu'elle habite.
(Ici nous rejoignons les Paterniens, les Nicolaïtes et les Bégars.)
Enfin, 7*" Ces horribles épreuves sont une voie courte et assurée pour parvenir à purifier et à éteindre les passions. Lame qui a passé par cette voie ne sent plus aucune révolte et ne lait plus aucune chute, même vénielle.
Voilà, — en abrégé et par conséquent en relief, — le quiétisme de Molinos. Le sixième paragraphe est particulièrement étrange. Il n'est pas certain que Molinos en ait fait personnellement l'application dans sa vie privée : mais plusieurs de ses pénitents et de ses pénitentes l'ont
faite; et il faut avouer que c'était fort tentant, — et aussi qu'il y eut de quoi alarmer TÉglise.
Quant au quiétisme de M"'^ Guyon, nous y retrouvons cet acte continuel de contemplation et d'amour, qui, une fois produit, subsiste toujours ; qui renferme en lui tous les actes de la religion ; qui dispense donc des actes explicites, qui rend Tâme indifférente à toute chose pour le corps et l'àme, pour les biens temporels et éternels, et qui enfin rejette toutes les idées distinctes et par conséquent la pensée même des attributs de Dieu et des mystères de Jésus-Christ. Tout cela, très probablement sans qu'elle ait lu Molinos. Elle l'a trouvé en elle-même, — et aussi dans saint François de Sales où cela est parfaitement en germe. Bref, le quiétisme de M™^ Guyon, c'est Molinos, excepté le paragraphe scandaleux qui déclare l'àme irresponsable, dans la contemplation, de ce qui se passe dans la région du corps. Et il est vrai que cela seul fait une énorme différence. M'"« Guyon ne fait que vouloir étendre imprudemment à toute la vie terrestre un état singulier que certains saints contemplatifs n'ont connu que par moments. Mais, — sauf aux yeux des catholiques très instruits et attentivement orthodoxes, — sa doctrine, périlleuse peut-être, reste innocente.
Et, je vous l'avoue, le quiétisme de Fénelon me paraît plus innocent encore.
Toutes les erreurs que renferme son livre
peuvent, au jugement de Bossuet, se ramener à quatre principales. Les voici, telles que Bossuet les a, non pas extraites textuellement du livre, mais rédigées d'après le livre.
1° 11 y a dès cette vie un état habituel de pur amour, dans lequel le désir du salut éternel n'a plus lieu.
2^ Dans les dernières épreuves de la vie intérieure une àme peut être persuadée, d'une persuasion invincible et réfléchie, qu'elle est justement réprouvée de Dieu et, dans cette persuasion, faire à Dieu le sacrifice de son salut éternel.
3° Dans l'état de pur amour, l'àme est indifférente pour sa propre perfection et pour les pratiques de vertu. (Notez que cela n'empêche pas de la pratiquer.)
4^ Les âmes contemplatives perdent en certains états la vue distincte, sensible et réfléchie de Jésus-Christ.
Voilà, exposées par un adversaire, sous une forme ramassée et exagérative, les principales erreurs des Maximes des Saints. Mais je ne puis vous dire avec quelle souplesse et quelle merveilleuse subtilité Fénelon les a expliquées pour les concilier avec l'orthodoxie, — et cela, en ne se servant, prétendait-il, que des « correctifs » qui se trouvaient déjà dans son livre même.
Pour résumer encore (et ce résumé est de l'excellent théologien qui a rédigé V Analyse de la controverse du quiétisme pour l'édition de 1820) :
«Molinosfaitconsister la perfection de l'homme en cette vie dans un acte continuel de contemplation et d'amour, qui dispense Tàme de tous les actes des vertus distinctes et la réduit à un état d'inaction absolue.
« M""^ Guyon admet le principe fondamental de Molinos, c'est-à-dire l'acte continuel de contemplation et d'amour, qui renferme à lui seul tous les actes des vertus distinctes, mais elle rejette avec horreur les affreuses conséquences que Molinos tire de ce faux principe contre la résistance aux tentations.
a Enfin le livre des Maximes condamne expressément l'acte continu des faux mystiques : mais il fait consister la perfection dans un état habituel de pur amour, où le désir des récompenses et la crainte des châtiments nont plus départ. »
Voilà le crime de Fénelon.
Messieurs, je suis extrêmement embarrassé pour juger ces choses-là... C'est tellement différent, selon que Ton croit ou que Ton ne croit pas!
Humainement, on voit très bien ce qui a séduit Fénelon dans le quiétisme (et ce qui continue de séduire les hommes, car le quiétisme n'est pas mort). Ame généreuse, l'amour sans espoir ni crainte satisfaisait son besoin de désintéressement et de sacrifice. Ame inquiète, la contemplation inactive, le renoncement à soi, la « désap-
proprialion » contentaient son besoin de paix et de quiétude. Ce double besoin, il lui arriva de l'exprimer en langage théulogique quelque peu incorrect; et, chose admirable, il se perdit par un prodigieux attachement à la rédaction fautive de sa doctrine de détachement.
Deux choses m'étonnent également : l'acharnement de Bossuet à poursuivre et l'aire condamner son ancien disciple et ami pour ce qui nous paraît si peu de chose et pour une erreur (puisque c'en est une) si délicate et si magnanime, — et l'entêtement de Fénelon, non seulement à ne pas dire qu'il s'est trompé, mais à ne pas même dire qu'il s'est mal exprimé.
Quand je dis que ces deux choses m'étonnent... Oh! je sais bien, Bossuet croyait sincèrement à un grand péril pour les fidèles. « Il y va de toute l'Eglise », écrivait-il. Et, en effet, le quiétisme, même tempéré, conduit à négliger la prière et les pratiques religieuses. Peu occupé de Jésus- Christ, peu attentif aux dogmes et aux mystères, il peut mener insensiblement à une sorte de déisme musulman. (Noailles l'indiquait dans son Instruction pastorale^ rédigée, croit-on, par Nicole et labbé Boileau : a Laissons ces vaines subtilités aux fanatiques et aux Arabes spéculatifs. ») Enfin, il peut apprendre à se passer de la hiérarchie ecclésiastique et à communiquer avec Dieu directement 11 peut faire des «fanatiques». (Le mot « fanatique », à cette époque, signifie exacte-
ment: « qui croit avoir Tinspiration divine »). Les demoiselles de Saint-Cyr avaient failli en devenir folles. Il y avait des foyers de quiétisme, non seulement à Paris, mais dans diverses villes : à Dijon, à Lyon, à Grenoble, et aussi à Thonon et à Genève. Oui, Terreur était importante et le danger réeL On comprend le zèle de Bossuet.
En outre, il pouvait croire que Fénelon, si soumis en paroles, si empressé à le choisir pour consécrateur, puis tout à coup se démasquant, refusant d'approuver les Etats d'Oraison, et publiant ses Maximes des Saints, s'était parfaitement moqué de lui. Sans compter que Tultramontain Fénelon, en saisissant directement le pape de l'affaire, semblait braver le gallican Bossuet. Ainsi, ce fds de son àme, qu'il avait tant aimé et qu'il avait cru être à lui, qu'il avait ensuite si longtemps et si tendrement ménagé, et jusqu'à manquer presque à son devoir, non seulement il s'émancipait, mais il se tournait contre son maître aprèsl'avoir pris pour dupe î Sincèrement effrayé dans sa foi, profondément blessé et dans son affection et dans son amour-propre, et d'ailleurs s'échauffant toujours davantage au cours de la longue bataille, il en vint à haïr son ancien disciple d'une haine d'autant plus forte qu'elle se confondait, pensait-il, avec l'amour de la vérité et s'autorisait du salut de l'Église.
Quant à l'entêtement de Fénelon, aussi surpre-
HUITIKME CONFERENCE 237
nant, disais-je, que racharnement de Bossuet... Il faut considérer que Fénelon ne se regardait pas comme un quiétiste, c'est-à-dire comme un hérétique, mais comme un mystique, orthodoxe héritier d'une lignée de saints : de saint Jean TEvangéliste, de saint Bernard, des ascètes du moyen âge, de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse, de saint François de Sales II pouvait se flatter d'avoir révélé les saints mystiques à Bossuet, qui auparavant connaissait surtout les scolastiques. Il avait certainement appris quelque chose à son maître : la possibilité de sentir Dieu, ce que sainte Thérèse appelle c( une perception expérimentale de Dieu ».
Grâce à Fénelon, — puisque c'était à cause de lui qu'ils avaient été écrits, — les articles d'Issy autorisaient « V oraison de simple présence de Dieu, ou de remise et de quiétude, et les autres oraisons extraordinaires, même passives, approuvées par saint François de Sales et les autres spirituels reçus dans toute l'Église » (art. XXI). — L'article XIII enseignait que, « dans la vie et dans l'oraison la plus parfaite, tous les actes de la vie c/irétienne sont unis dans la même charité, en tant qu'elle anime toutes les vertus et qu'elle en commande l'exercice ». — L'article XXIX disait : « S'il y a ou s'il y a eu en quelque endroit de la terre un très petit nombre d'àmes d'élite que Dieu, par des préventions extraordinaires et particulières qui lui
sont connues, meuve à chaque instant de telle manière à tous actes essentiels au christianisme qu'il ne soit pas nécessaire de leur rien prescrire pour s'y exciter, nous le laissons au jugement de Dieu. » Fénelon avait certainement cru que cet article-là pouvait s'appliquer à M'"^ Guyon et l'absolvait. — L'article XXXI, en parlant du « rayon qui revient par intervalles » et de la a cime et plus haute partie de l'esprit », semble admettre la distinction entre la « partie supérieure y> et la « partie inférieure » de l'àme. — Enfm l'article XXXIII reconnaît qu'on peut permettre à certaines âmes de porter le renoncement à elles-mêmes et l'abandon à la volonté de Dieu jusqu'au sacrifice conditionnel du salut. Et les auteurs ajoutent que c'est là « un acte d'abandon parfait et d'un amour pur pratiqué par des saints, et qui le peut être utilement, avec une grâce très particulière de Dieu, par les âmes vraiment parfaites ». — Et le dernier article dit : « Au surplus, il est certain que les commençants et les parfaits doivent être conduits, chacun selon sa voie, par des règles différentes, et que les derniers entendent plus hautement et plus à fond la vérité chrétienne. »
En somme, Fénelon n'en demandait pas davantage ; et d'ailleurs les deux derniers articles avaient été ajoutés sur sa demande. Et, comme VInstructiun sur les États d'Oraison n'est que le développement des articles d'Issy, Fénelon
aurait sûrement, comme les autres signataires des articles, approuvé sans nulle difficulté le livre de Bossuet (ce qui aurait tout terminé) — si Bossuet y avait laissé M™^ Guyon tranquille.
Cette susceptibilité, cette délicatesse de Fénelon sur M"'^ Guyon, je vous en ai dit amplement les raisons; mais j'ajouterai ceci(l). Fénelon sans doute ne l'avait pas attendue pour aimer Dieu et pour être tout pénétré de saint François de Sales. Mais elle lui avait appris à oser dans cette voie ; elle lui avait apporté la clef de l'amour mystique; elle avait été (nous l'avons vu dans les Lettres secrètes) son initiatrice et sa consolatrice, celle qui le rassurait dans ses heures de sécheresse et d'angoisse. Elle avait été, enfin, sa pacificatrice. Il aurait donc cru manquer, en l'abandonnant, non seulement à l'amitié, mais à la reconnaissance. Lorsque, dans les cahiers des Etats d^ Oraison, il l'avait vue dénoncée et condamnée par Bossuet, il avait dû en souffrir comme d'une sorte de trahison : car enfin ses sentiments pour elle étaient connus de Bossuet, et il avait assez souvent affirmé à Bossuet la sainteté de cette femme et la pureté de sa foi sous l'inexpérience et les naïves hardiesses du langage. Dès lors, approuver le livre eut été au-dessus de ses forces.
Mais lui, Bossuet, pourquoi n'a-t-il pas ménagé sur ce point la délicatesse et, si l'on veut, la faiblesse de son ancien disciple préféré? Pourquoi
(1) Cf. Maurice Masson : Fénelon et M""* Guyon.
faire, à une femme qu'il avait traitée avec tant de dédain, Thonneur d'une attaque directe ? Pourquoi ériger cette songeuse en hérésiarque? — Son devoir d'évéque et de Père de TÉglise était de combattre l'erreur? Mais ne suffisait-il pas d'empêcher la propagande de M*"^ Guyon, — ce qui était déjà fait, puisque la malheureuse, à ce moment, était à Vincennes ou à la Bastille? — Quelle rancune personnelle et profonde avait-il donc contre elle ?
Chose singulière, dans le même ouvrage (la Relation sur le Quiëtisme) où il parlera des « lumières si courtes » et « du mérite si léger » de M""*^ Guyon, il a une phrase qui, dans sa pensée, est accablante pour elle, mais qui, je l'avoue, me paraît charmante et où des esprits mal faits ou frivoles peuvent voir la plus touchante et la plus poétique définition de cette étrange personne : « Elle prophétise les illusions de son cœur. » Ah î que cette phrase est jolie et, sans queBossuet s'en doute un seul instant, caressante î
Eh î oui, c'est en « prophétisant les illusions de son cœur » qu'elle a pris Fénelon et qu'elle l'a prisa Bossuet. Et Bossuet sait bien qu'elle le lui a pris, ce disciple si brillant et jadis si docile qu'il a formé et couvé pendant plus de vingt ans î Et il sent qu'elle ne le lui rendra plusî Tout simplement, — et combien cela est naturel î — Bossuet est jaloux de M™' Guyon; cet homme de génie est jaloux de cette ignorante et de cette folle parce
qu'elle a été plus forte que lui. Croyez-le bien, le fameux cri de la Relatioii sur le Quiétisme : « Si Ion dit que c'est trop parler contre une femme... je le veux, si l'esprit de séduction n'agit pas dans cette femme, si cette Priscille n'a pas trouvé son Montanî » ce cri terrible est un cri de jalousie spirituelle.
¥A par là s'expliquent entièrement l'acharnement de Bossuet et l'entêtement de Fénelon, et l'àpre lutte de deux années à Rome, et tant de haine à propos de l'amour de Dieu.
Cette lutte fut magnifique par l'importance de l'objet, par l'ardeur des sentiments qui furent aux prises, par le génie des deux adversaires. Je ne sais si, parmi les plus fameuses querelles littéraires, philosophiques ou théologiques, on en trouverait une autre où ait été dépensée, en moins de temps, une pareille somme d'intelligence, de talent, de finesse et de force, et autant de ressources d'esprit presque dans tous les genres. Aujourd'hui encore, il n'est pas impossible, si l'on y est entré une bonne fois, de s'intéresser à ces dix volumes de controverses souvent abstraites, mais soutenues et animées par de vives passions humaines. Et, messieurs, l'histoire de cette vaste dispute sur l'amour de Dieu ne vous ennuierait pas un seul instant, si je pouvais vous la raconter dans le détail.
Mais d'abord, je ne puis évidemment analyser
devant VOUS rintenninable série des « brochures » (comme nous dirions aujourd'liui), souvent volumineuses, échangées entre Fénelon et Bossuel et un peu Noailles et un peu Godet des Marais, c'està-dire, après les Maximes des Saints et les États d'Oraison, la Lettre de Fénelon à un ami sur sa disgrâce ; la Déclaration des trois évêques sur les Maximes des Saints; V Instruction pastorale de P'énelon ; la Réponse de Fénelon à la déclaration des trois évéques ; la Summa doctrinœ de Bossuet; Y Instruction pastorale de l'archevêque de Paris ; la Lettre pastorale de Tévêque de Chartres ; les Divers écrits de Bossuet avec la Préface et V Avertissement ; le Mystici in tuto, le Schola in tuto et le Quietismus redivivus de Bossuet; les Quatre lettres de Fénelon à l'archevêque de Paris ; la Réponse de Noailles aux Quatre lettres ; la Réplique de Fénelon à la Réponse ; la Première lettre de Fénelon à M. de Chartres ; la Réponse à un théologien, de Bossuet; la Réplique de Fénelon à la Réponse d'un théologien ; les Cimi lettres de Fénelon à M. deMeaux; la Réponse de Bossuet aux quatre premières lettres; lesAoz^velles lettres de Fénelon à M. de Meaux ; la Relalion sur le Quiétisme de Bossuet; la Réponse de Fénelon à la Relation ; les Remarques de Bossuet sur la Réponse à la Relation ; la Réponse de Fénelon aux Remarques sur la Réponse ; enfin le Dernier Eclaircissement de Bossuet à M. de Cambrai. Vous ti'ouverez d'ailleurs presque tout
celaexcellemiiient analysé par Crouslé, en sept ou huit cents pages, et naturellement, dans un esprit fort hostile à Fénelon.
Et je ne puis davantage vous conter Thistoire même du procès : la lutte d'intérêts sous la bataille de doctrines; ni, du 11 octobre 1697 au 12 mars 1699, les quatre-vingt-neuf séances, d'abord des dix « consulteurs », puis des dix consulteurs sous la présidence de deux cardinaux, puis des consulteurs et des cardinaux du Sainl-Offîce, enfin des cardinaux députés pour la rédaction du Bref; ni, autour de ces augustes assemblées et sans doute pour diriger ou corriger l'inspiration du Saint-Esprit, le duel inégal d'influences et d'intrigues entre l'abbé Bossuet, neveu et agent de Bossuet, et l'abbé de Chantérac, représentant de Fénelon. Tout cela, vous en trouverez l'exposé chez Crouslé encore, et surtout chez M. Albert Delplanque, dans son remarquable livre : Fénelon et la doctrine de l'amour pur. Ajoutez les deux solides volumes de V Étude sur la condamnation du livre des Maximes des Saints (1878) où M. Agar Griveau étudie surtout dans cette affaire la lutte des principes gallicans et des principes ultramontains.
Messieurs, quand il m arrive de parler librement de Bossuet et Fénelon, ne vous méprenez pas sur mes sentiments, je vous prie. Tels qu'ils étaient, je n'oublie pas qu'ils valaient infiniment
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mieux que moi et même que la plupart de vous. Tous deux étaient plus que d'honnêtes gens. Tous deux avaient de très grandes vertus; ils aspiraient à la sainteté; ils disaient pieusement leur messe, priaient beaucoup, tâchaient de vivre avec Dieu, pratiquaient Texamen de conscience. Si Tun a été étrangement dur et l'autre étrangement obstiné; si tous deux furent avides de remporter et peu scrupuleux sur les moyens, c'est el'abord que chacun d'eux était persuadé d'avoir pour lui la vérité; et c'est surtout que, dans toute querelle qui se prolonge (et que dire quand il s'agit à la fois d'intérêts temporels et de vérité religieuse?) les plus parfaits, dans la chaleur croissante du combat, s'aveuglent peu à peu sur leurs propres mobiles et en viennent, sans le savoir toujours, à n'être plus tout à fait de bonne foi. Toute querelle fausse un peu la conscience, parce qu'il est inévitable que l'amour-propre y joue enfin un rôle prédominant, — quand même il s'agirait précisément, comme ici, de détachement de soi et de < désappropriation » .
Cela dit, ne nous gênons plus.
Je ne vous cacherai pas que c'est au cours de son procès que Fénelon m'est devenu plus cher. Car vraiment on lui en a trop faiti
vSans doute la subtilité et la fluidité habituelles de Fénelon nous plaisent moins que la netteté et la rotondité de son rival; et sans doute aussi Fénelon est un peu exaspérant par son refus
d'avouer même le plus petit tort. Il a écrit des milliers de pages pour défendre les Maximes, et ces pages, il est vrai, n'ont pas été condamnées par le bref du pape : mais, puisqu'il les a écrites, c'est donc qu'elles étaient nécessaires pour comprendre son livre, c'est donc qu'il avait besoin d'être expliqué ; et c'est donc que l'auteur s'était mal exprimé çà et là : ce qu'il n'a jamais, jamais voulu reconnaître. Il est exaspérant encore, très souvent, par ses plaintes, ses gémissements, qui ne sont point sans fiel, ses airs de victime, sa manie d'offrir sa vie à tout moment si on lui prouve qu'il se trompe. Mais il a dû tant souffrir ces deux années-là, seul contre tous (il n'a plus à Versailles que quelques amis impuissants), seul contre Bossuet irrité et contre la plus grande partie de l'Église de France, seul contre le roi et la cour!
Sa disgrâce est complète. C'est Bossuet qui célèbre le mariage du duc de Bourgogne. Fénelon n'est pas même invité. Le roi renvoie tous ses collaborateurs dans l'éducation du prince : les abbés de Langeron et de Beaumont, et Dupuy, et Léchelle. Le roi ôte à Fénelon le préceptorat et son appartement à Versailles. (Notez que, à regarder les choses dans leur suite et dès l'origine, on ne peut pas dire que le roi ait été très dur pour Fénelon. Le roi a commencé par ne pas aimer beaucoup celui qu'il avait appelé tout de suite « le bel esprit le plus chimérique de son
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royaume ». Mais, à cause de M™"" de Maintenon et de Beauvilliers et Chevreuse, il avait été longtemps parfait pour lui sans l'aimer. Il avait avalé probablement la lettre secrète. Et c'est précisément pour cela que, lorsqu'il voit qu'on l'a trompé sur Fénelon, il devient inexorable. Remarquez toutefois qu'un peu après la condamnation de Fénelon à Rome, le roi avale encore le Tëlémaqtie sans rien dire: Louis XIV n'était point un méchant homme.)
Mais, à Rome, il faut que Fénelon succombe. C'est lui qui a porté Faifaire devant le pape, la dérobant ainsi au jugement de l'Église de France: il importe à l'honneur du roi et aux libertés de l'Église gallicane que Fénelon soit condamné. Et c'est aussi pourquoi Bossuet se déchaîne. Il va, dans sacorrespondance,jusqu'àrinjure, jusqu'aux mots irréparables. Il parle de V hypocrisie de Fénelon. Après la Réponse à la Relation, il parle de son audace à mentir; Fénelon est un homme « qui ne fait que se moquer du public. » — « Si Ton ne frappe fort, on ne sera pas longtemps sans s'en repentir. M. de Cambrai est un homme sans mesure, qui donne tout à l'esprit, à la sensibilité et à l'invention ; qui a voulu tout gouverner, et même l'État, par la direction, ou rampant, ou insolent outre mesure. »
Fénelon aussi injurie Bossuet dans ses lettres, mais plus en douceur et comme plaintivement.
Bossuet est d'ailleurs excité par son neveu.
L'abbé Bossuet, actif, audacieux, un peu charlatan, étalant à Rome un train excessif et des laquais trop chamarrés, suspect dans ses mœurs privées (il est vrai qu'il n'est pas encore prêtre à cette époque), l'abbé Bossuet est fort dévoué à son oncle, d'un dévouement intéressé, brutal et sauvage, et plein de haine pour Fénelon ; impatient de se signaler, de « faire son chemin », il n a pas l'ombre de scrupule et ne croit à la moralité de personne. — Contre cet intrigant terrible et qui a de tels soutiens, que peut l'agent de Fénelon, l'exquis abbé de Chantérac, actif sans doute et très fm, mais doux, poli, modeste et pieux, de peu d'initiative, trop bien élevé et trop confiant ; d'un zèle pur et profond pour son maître et ami, mais d'un zèle qui garde des scrupules?... L'abbé de Chantérac écrit d'ailleurs aussi bien que l'abbé Bossuet écrit mal. Mais il ne s'agissait pas de style.
La querelle théologique traînait depuis des mois. C'est l'abbé Bossuet qui détermine son oncle à la porter dans le domaine des faits (1). Il faut déshonorer et ridiculiser Fénelon ; prouver la mauvaise conduite de La Combe et de M™*" Guyon, et que ce fut un effet de la doctrine autant que de la faiblesse humaine ; et que Fénelon n'en est pas moins resté l'ami de cette dame et n'a écrit ses Maximes qu'à cause d'elle. Insinuer le reste.
Nous sommes en 1698. Le Père La Combe est
(1) Cf. Albert Delplanque.
enfermé depuis dix ans au château de Lourdes. On produit de lui une déclaration adressée à Tévêque de Tarbes et qui est de mars 1698. Dans cette déclaration, toute pénétrée de repentir et de la plus vive piété, mais assez embrouillée, ce qu'on peut démêler, c'est que La Combe s'accuse d'impuretés secrètes, mais où il nie avoir eu aucun complice. N'oublions pas au surplus que La Combe doit mourir « fou à lier j», l'année suivante, à Charenton. (Lettre de Dupuy au marquis de Fénelon). Et il n'est point impossible qu'on lui eût promis la liberté à condition qu'il se chargeât lui-même.
On le ramène à Vincennes, et on obtient de lui une lettre à M'"^ Guyon, où « il reconnaît qu'il y a eu de Tillusion, de l'erreur et du péché dans certaines choses qui sont arrivées avec trop de liberté entre lui et son amie. » Dans une lettre à la duchesse de Beauvilliers, M"*^ Guyon réduit ces libertés à ceci : « 11 est vrai que, lorsque le Père La Combe arrivait de la campagne après des mois qu'on ne l'avait vu, il m'embrassait, me prenant la tête avec ses mains. 11 le faisait avec une extrême simplicité, et moi aussi. » 11 est très possible. Mais la déclaration et la lettre de La Combe n'en étaient pas moins des armes empoisonnées aux mains des ennemis de Fénelon. L'abbé Bossuet fit circuler les deux pièces dans Rome, en y joignant une longue lettre écrite par Fénelon à M""^ de Maintenon en 1697, lettre que
Bossuet devait insérer dans sa Relation, et où Fénelon appelle M™^ Guyon «mon amie», où il la défend avec chaleur, et où se lisent ces phrases :
Je l'ai vue souvent, tout le monde le sait; je l'ai estimée; je l'ai laissé estimer par des personnes illustres dont la réputation est chère à l'Eglise, et qui avaient confiance en moi...
Que les autres qui ne connaissent que ses écrits les prennent dans un sens rigoureux... Pour moi, je dois, selon la justice, juger du sens de ses écrits par ses sentiments que je sais à fond, et non pas de ses sentiments par le sens rigoureux qu'on donne à ses expressions et auquel elle n'a jamais pensé.
On ne cesse de dire tous les jours que les mystiques même les plus approuvés ont beaucoup exagéré... Pourquoi veut-on qu'une femme soit la seule qui n'ait pas pu exagérer? Pourquoi faut-il que tout ce qu'elle dit tende à former un système qui fait frémir?...
On ne manquera pas de dire que je dois aimer l'Eglise plus que mon amie et plus que moi-même : comme s'il s'agissait de l'Eglise dans une affaire où la doctrine est en sûreté, et où il ne s'agit plus que d'une femme que je veux bien laisser diffamer sans ressource, pourvu que je n'y prenne aucune part contre ma conscience... C'est une pauvre femme captive, accablée de douleurs et d'opprobres; personne ne la défend ni ne l'excuse, et on a toujours peur !
L'accent est émouvant.
Et, pendant que l'abbé Bossuet, répandait ces pièces meurtrières, Bossuet écrivait son admirable Relation sur le Quiétisme , qui eut à Paris, à Versailles et à Rome, un foudroyant succès et qui emporta tout.
Antoine Bossuet, frère de Tévèque et père de l'abbé, écrit à son fils :
Tout Marli, depuis le sceptre jusqu'à la houlette, lit et relit la Relation; tout Paris en fait de même; les malins ajoutent que M"^^ Guyon, qui a été fort belle, a les plus belles mains et la plus belle peau qui se puisse, qu'elle n'a pas cinquante ans et est en bon point. Ils tirent de là telles conséquences qu'il leur plaît...
Dans une lettre à un M. de La Loubière, Bossuet lui-même écrit avec un bon sens allègre et triomphant :
M. de Cambrai s'égare dans le grand chemin, il a voulu se noyer dans une goutte d'eau. Il fait trop d'efforts d'esprit, et s'il savait être simple un seul moment, il serait guéri. Si Dieu veut le sauver, il l'humiliera. Quand on veut forcer la nature et Dieu même pour lui dire en face qu'on ne se soucie pas du bonheur qu'on trouve en lui, il donne des coups de revers terribles à ceux qui lui osent dire que c'est là l'aimer...
Il se sent tellement en verve qu'il ajoute : « Ah ! oui, je suis en bon train, et que c'est dommage qu'on vienne me quérir pour vêpres î »
Et il en vient, lui Bossuet, à s'égayer d'une comparaison de Fénelon et M™^ Guyon avec Abélard et Héloise, et à badiner lui-même là-dessus : « Je vous prie de mander à M. de Mirepoix que j'approuve la comparaison d'Abélard, et que, de toutes les aventures de ce faux philosophe, je ne souhaite à M. de Cambrai que son changement. »
Et cependant le Père La Combe devient fou, M""^ Guyon est toujours enfermée, et Fénelon se voit ridicule, humilié, déshonoré, et exposé comme
nu à la risée publique en compagnie de deux insensés. II serait encore temps pour lui de condamner les livres et la personne de la prisonnière de Vincennes. Il ne le fait pas. Et il me semble bien que, ici, le suprême ressort de sa résistance, ce n'est autre chose que son honneur de gentilhomme. Il se contente d'envo3^er au pape une lettre où il répète en latin, sur M'"^ Guyon, les explications qu'il donnait à M'^^'^de Maintenon; rien de plus.
Le livre des Maximes des Saints fut condamné le 12 mars 1699. Les adversaires de Fénelon se réjouirent bruyamment, tout en regrettant que le mot « hérétique » ne figurât point dans le texte de la bulle, et que les «défenses» du livre n'eussent pas été condamnées en même temps que le livre lui-même. L'abbé Bossuet avait dit de la bulle de condamnation : « J'espère, Dieu aidant, qu'on y mettra toutes les sauces. » On n'y mit pas toutes les sauces, mais l'essentiel y était
Fénelon ne se soumit pas. Entendons-nous bien : il ne se soumit pas dans son cœur. Certes il écrivit un mandement où il exprimait une totale « soumission de respect », mais non une soumission intérieure. Et il est vrai que la soumission de respect seule dépend de nous ; mais il est remarquable qui n'ait pas fait le moindre effort vers l'autre.
Devant l'assemblée provinciale des évéques de la province de Cambrai, qu'il fut obligé de prési-
der contre lui-même (circonstance infiniment mortifiante et cuisante), il garda le silence le plus digne. Mais dans ses lettres à l'abbé de Chantérac il nous livre à plusieurs reprises le fond de sa pensée :
Je n'ai jamais pensé les erreurs qu'on m'impute. Je puis bien, par docilité pour le pape, condamner mon livre comme exprimant ce que je n'avais pas cru exprimer; mais je ne puis trahir ma conscience pour me noircir lâchement moi-même sur des erreurs que je ne pensai jamais... Le pape entend mieux mon livre que je n'ai su l'entendre : c'est à quoi je me soumets ; mais, pour ma pensée, je puis dire que je la sais mieux que personne; c'est la seule chose qu'on peut prétendre savoir mieux que tout autre sans présomption.
« Le pape entend mieux mon livre que je n'ai su l'entendre », voilà qui sonne bien ironiquement. — Dix ans après, le 11 avril 1709, il écrit :
Je dois vous dire qu'à Paris et ici à Cambrai les honnêtes gens sont beaucoup plus édifiés de ma soumission qu'ils ne le sont du bref du pape .
Et le 10 février, dans un mémoire adressé au duc de Chevreuse pour être montré au Père Le Tellier :
... Feu M. de Meaux a combattu mon livre par prévention pour une doctrine pernicieuse et insoutenable, qui est de dire que la raison d'aimer Dieu ne s'explique que par le seul désir du bonheur. On a toléré et laissé triompher cette indigne doctrine qui dégrade la charité en la réduisant au seul motif de l'espérance. Celui qui errait a prévalu ; celui qui était exempt d'erreur a été écrasé.
Kt jaiiiuis il ne pardonna à Bossuet.
Singulière soumission après les protestations qu'il adressait, vous vous en souvenez, à révèque de Meaux : « Si je suis condamné, j'irai me cacher et faire pénitence le reste de mes jours, après avoir abjuré et rétracté publiquement la doctrine égarée qui m'a séduit. »
(^uant H Tostensoir qui aurait représenté la Foi élevant un disque d'or au-dessus de sa tète et foulant aux pieds, entre autres livres hérétiques, V Explication des Maximes des Saines, ce qui est certain, c'est que Fénelon olTrit en effet un ostensoir au Chapitre de sa cathédrale, et que cet objet disparut à la Révolution. — Beaucoup de témoins ont affirmé l'avoir vu (assez longtemps après, il est vrai) ; et, bien qu'ils varient dans le détail de leurs descriptions, tous disent avoir vu la Foi foulant le livre de Fénelon.
Mais ce ne serait encore là que « soumission de respect », et assez théâtrale. Voltaire aurait dit là-dessus :
Camljiai se trompe, il n'est pas si coupable;
Et Fontenelle, d'après l'abbé Maury, dit en effet qu « 'il n'était pas possible de porter plus loin la coquetterie de l'humilité. »
En somme, Fénelon reçut admirablement le terrible coup, mais peut-être moins en évêque
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qu'en gentilhomme et avec quelque recherche d'attitude.
Bossuet avait dit (en 1699) : « M. de Cambrai continue à faire le soumis de Tair du monde le plus arrogant. » Il faut avouer que c'est assez cela.
Nous le retrouverons dans son archevêché de Cambrai, où nous vivrons encore quinze ans avec lui et où il souffrira encore plus qu'il n'a souffert.
NEUVIEiME CONFERENCE