Is., I, i
38 Fl'.NKt.ON KT M (iUVON
Si vous voulez hicn lirccctlo lettre dans l'esprit de foi. et la recevoir de la part de eelui qui m'a fait vous l'écrire, vous y découvrirez des caractères de vérité, que vous ne sauriez vous dissimuler à vous-même sans vouloir vous troiiq)er.
C'est jour de Noi'l, à deux heures après minuit '.
Il y a des défauts passagers, et il y a des défauts essentiels. Ceux qui seraient essentiels pour vous, seraient : le défaut de souplesse à l'esprit de Dieu, en chose qui vous paraîtrait même de peu de conséquence; le moindre défaut d'abandon, de petitesse, de docilité à recevoir ce que Dieu vous donne ; le moindre arrêt svu- votre raison, les retours, réflexions volontaires et de durée, l'agir propre, se mêler de soi sous bon prétexte ; tout cela sont des défauts essentiels, qui arrêtent l'âme, empêchent sa course, causent des milieux ^ entre Dieu et l'âme.
Un agir '^ [par exemple ■"] choquera la raison ; on ne peut s'y rendre, et l'on demande : pourquoi cela plutôt que
t. Cette lettre, ayant été écrite le jour de Noël, — comme il semljle très (lifficile de la placer entre celles des 2 5 et 2fj décembre 16S9, qui trahissent d'autres préoccupations, et que toute cette Correspondance paraît se rcniermcr dans les deux années 1688 et i68g. — il est infiniment probable qu'elle doit être datée du 26 décembre 1688.
:-. T. II, Lettre LVI, p. 160-ii.
'i. Fénelon. Lellre à une religieuse, Versailles, mars... : « Le plus grand bien qu'on puisse l'aire à une àme, c'est de la déprendre de ces lumières et de ces dons, qui peuvent être un piège, et qui tout au moins sont certainement un milieu entre Dieu el elle -a (t. VIII, p.45o,</); cl', plus loin. Lettres XWVIII, p. 98, CIX, p. 281.
k. Sur cet emploi de l'infinitif substantif au xvu« siècle, cf. Ilaase, loe. cit., § 85 A, p. 206 ; cf. plus loin. Lettre XVI, p. 62.
5. Les deux mots entre crochets semblent avoir été ajoutés par Dutoit, pour rendre plus sensible la suite des idées.
.\i"< GUYOX A FKN'KI.ON 3!)
cola ? Dieu n'osl-il pas aulanl (laii> colle luaiiicrc (juc dans l'autre? liesl vrai qu'il est loul en loul' ; mais, outre les moyens généraux pour toutes les âmes de foi, il y a des moyens spécifiques pour chaque âme en particulier ; et c'est ce qui lait voir la magnificence de Dieu et la raison ])Our lacpielle il nous donne des guides, qui nous seralenl peii utiles dans la voie de l'ahandon el de la pure loi, s'il n'avait des moyens spéciru[ues el des volontés particulières sur chaque âme, lesquels movens il veut qu'on leur déclare. Chacun a son attrait divin : le vôtre est et sera toujours la docilité et la petitesse, non seulement pour le général, ce qui vous sera fort aisé, étant disposé comme vous l'êtes, mais pour le particulier, exigeant de vous mille choses, et aussitôt ne les exigeant plus, afin de vous rendre souple, et que votre raison n'entre point dans la conduite qu'il tient sur vous. Il exeixe chacun selon qu'il lui plaît ; mais il veut exercer votre souplesse à l'inlim. Tout dépend de là, et tout vous sera donné par là.
La souplesse s'exerce en deux manières, du moins celle que Dieu vent très certainement de vous. La première, (envers lui), qui vous fasse toujours marcher par le premier mouxement sans mouvement -, en manière qui deviendra toute naturelle, suivant toujours votre chemin, et vousiendant au moindre signal, sans ([ue la réflexion ou la raison du meilleur et plus parfait vous arrête. Il n'y a de bon pour vous que ce que Dieu veut de vous. L'autre souplesse est un acquiescement non seulement de volonté (qui embrasse, sans vouloir répugner aux choses que l'on vous dit), mais de plus une docililédans l'usage des choses, les faisant par petitesse, comme on vous les marque, à moins que vous n'eussiez au dedans un mouvemenl contraire ; je ne dis pas une raison contraire, mais un mouvement. Comptez donc que l'essentiel de votre état
1. Cf. Lettres \\\^ , p. 87 et n, .i. \L1I. p. 1 1 '1 et n. 2.
2. Sur ce genre de formule quiéti^-te, cf. Lettre Vil, p. 3o, n. i.
iO n'iiNELON KT M- (ÎUYON
est une souplesse iniinic'. Taril que \ous ne l'aillliez pas en cela, vous marcherez, sans que rien vous fasse tomber. Il Y a des défauts accidentels et passagers. Geux-la, quoiqu'il vous fassent chopper, ne vous arrêtent pas, parce qu'ils, ne sont point subsistants : comme, par exemple, une parole dite avec précipitation. L'habitude de la raillerie et l'envie de plaire^ vous nuiraient plus. Ce n'est pas pourtant que cette envie, quand elle n'est que dans le sentiment, sans que vous fassiez rien pour cela, ne vous soit un exercice, mais elle n'est pas un mal. Je dis donc, que les défauts passagers ne nous nuiront pas, pourvu que vous ne vous arrêtiez pas un moment à les regarder, et que vous vous serviez d'eux, pour courir plus fortement par l'oubli de vous-même et l'extrême souplesse. Il en doit être comme d'une personne, qui court dans un chemin, et qui rencontre des petites pierres, qui, à la vérité, la font broncher, mais qui n'interrompent point sa course, pourvu qu'elle ne s'amuse point à regarder ce qui l'a fait broncher. Rien n'empêche tant, que de s'arrêter à voir, à considérer, à douter si l'on est dans le chemin, à entrer dans un autre, parce qu'il paraît plus battu. Celui qui court toujours sans penser à la course, arrive entîn heureusement. Dieu sait à quel point il me fait être à vous en lui seul *.
1. « Cet état passif ne renferme qu'une paix et une souplesse
infinie à se laisser mouvoir. » (^Explication des maximes, édit. cit., art. X\X, vrai, p. aïo); cf. plus loin, Lettre de Fénelon à Mme Guyon. du 23 septembre 1689, p. ayg.
2. « Jamais homme n'a eu plus que \\n la passion déplaire, et au valet autant qu'au maître « (Saint-Simon, Mémoires, cdit. Ctiéruel, i3vol. in-i8. Paris, Hachette, t. VII, 1872, p. 374)-
3. On notera la ressemblance entre les formules d' « à Dieu « des lettres de Mme Guyon et celles que Fénelon affectionnera plus tard en écrivant h ses dirigées. Cf., par exemple, Lettre à la comtesse de Montberon du 1 1 février 1708, t. VIII, p. figi , </. : « Dieu sait... de quel cœur il me faitêtro à jamais tout à vous », etc. — Le caractère didactique de cette lettre à principes généraux permet, je crois, de la placer dans les jiremiers mois de la Corresjiondance.
M»« GUYON A FENELON 41
L'àine arrivée à la parfaite simplicité, et qui a outrepassé tout moyen -, ne trouve que Dieu seul. Tout ce qui n'est point lui-même, quelque grand et relevé qu'il paraisse, la gène et l'embarrasse. Tout ce qui se voit, s'entend, se pratique, n'est point ce qu'il lui laut.
11 ne faudrait pour elle que le repos du Seigneur et l'entière cessation de toutes choses. Cette âme vivrait contente, quand tout serait détruit ; et quand tout usage lie la religion lui serait interdit, elle ne trouverait pas qu'il lui manquât rien. Il parait à cette âme, réduite en unité et dans l'entière sinqjlicité, que tout ce qui la concerne, même ses délauts, ne mérite plus son application, (pii la détournerait de sa dernière lin, dans laquelle elle trouve que toutes actions sont finies et réduites dans leur principe.
Il lui semble même que la purilication commune et générale n'est plus pour elle, et que Dieu seul peut consumer en elle tout défaut et toute dissemblance, ce qu'il fait assurément, car il n'en peut souIVrir aucun. Ce qui paraît défaut au\ iioaunes, ne l'est pas toujours devant Dieu ; au lieu que ce que Ion prend souvent pour justice et perfection, est réprouvé de lui. C'est lui (pii choisit le bien et le mal.
Tout autre moyeu de purilication ne convient pas à cette âme. Toutes les âmes conduites par les dons surnaturels sont ordinairement éprouvées par les démons. Il
1. Discours chrêlicns et spirituels, loc. cit., t. II, Disc. LIX, p, 336-8. Cette lettre est très importante pour la {l<;finition ilo l'idcal quiétistc, ati point do vue religieux et moral.
2. Sur cette règle mystique d' « nutrcpusser tout », cf. Lettre LNI, p. l'iS et n. 1.
42 KKNKLON ET M-^' (iUYON
n'en esl pas do niOnic des âmes conduites en loi : leur épreuve paraît n'avoir rien d'exlraordinaire, et être toute naturelle, elle fait beaucoup plus Tuourir que la première épreuve des âmes conduites par les dons, d'autant (pic l'épreuve des premiers leur sert de soutien. Nous ne pouvons jamais par nos soins, et même par l'assiduité à retrancher tous les mouvements de notre propre vie, nous causer la mort intérieure. Nous pouvons bien amortir l'extérieur, mais l'esprit vivra même de cette application. 11 n'y a que la sortie de nous-mêmes, qrii puisse véritablement porter le nom de mort. Dieu tolère plutôt de gros défauts extérieurs, qu'il corrige dans la suite par l'activité de son amour, que la moindre résistance ou le plus petit empêchement à l'étendue de son domaine dans l'àme. Plus Dieu est libre en nous, plus il nous donne son esprit sans mesure.
C'est la gloire, qu'il prétend en nous, que de voir tous les ennemis comme les escabeaux de ses pieds, c'est-àdire de voir terrasser en nous tout ce qui s'oppose à son empire; aussi est-il écrit : Le Seigneur dit à mon Seigneur, asseyez-vous à ma droite ', comme pour nous ap[)rendrc que cet Esprit demeure en lui-même, et ne se répand en nous avec plénitude, qu'autant que tout lui est assujetti dans nous. Mais c|ui est-ce qui assujettit tout au Fils, sinon le Père, puisque c'est lui qui réduit ses ennemis à être l'escabeau de ses pieds •*
Je donnerais ma vie afin que la personne que j'ai l'honneur de connaître ne donnât aucune borne à l'esprit de Jésus-Christ. Pour continuer de lui parler dans ma simplicité, Notrc-Seigneur me paraît lié dans son àme, et qu'il n'est pas libre d'y opérer tout ce qu'il lui plaît. Cela me fait soulTrir une peine intérieure très forte. Sitôt qu'il donnera tout pouvoir à Dieu en lui, mon àme sera