T. V, Lettre XXVIIF, p
1V6 FÈNELON ET M- (lUYON
ne m\''lait point encore arrivé, depuis tpic j'ai l'honneur de vous connaître. Ce songe, qui m'a paru être de Dieu, m'a donné de la joie, parce qu'il m'a fait connaître, tant la pureté, candeur, innocence et simplicité à laquelle vous êtes appelé, et où vous arriverez sans doute, que l'intime et étroite union de votre àme avec la mienne, qui m'a paru le moyen, dont Dieu veut se servir, pour vous réduire à cette parlaite simplicité et innocence qu'il vous prépare'. Aussi celte prière se faisaitelle en moi, sans que j'y pensasse : Mon Père, qu'il soit un avec moi, comme je suis un avec vous-, et que tout se consomme dans l'unité parfaite. Dès hier, tout le jour, j'eus un renouvellement d'union avec vous, ce qui ne se fait jamais, que je n'éprouve une plus ahondante grâce intérieure : c'est comme si Dieu me serrait plus étroitement des bras de son amoin-, et que de ces mêmes bras il vous serrât aussi '\ et j'ai compris, que la raison pour laquelle il vous choisit par dessus une infmilé d'autres, est la docilité qu'il a donnée à votre cœur, qui ne peut être assez souple sous la main de l'amour, qui saura le plier à sa mode. Dieu veut de vous, à proportion de la raison et de l'esprit qu'il a mis en vous, tjuelque chose de simple et d'enfantin, qui réduit l'âme à la candeur et à l'innocence première, que la seule expérience peut faire comprendre. En même temps que je vous voyais et moi aussi, comme des enfants simples, qui jouions, et qu'en vous serrant contre mon cœur, je vous rendais toujours plus simple et plus eulant, plus pur et plus innocent, je voyais en même temps des gens pleins d'artifice et fausse sagesse, qui faisaient tous leurs elforts pour vous retirer de votre simplicité. Vous admiriez le con-
I. Sur ce songe, cf. le fragment d'autobiographie, p. tj, n. i. , a. Jean, XVII, ai.
3. Cette métapliore se trouve prcsqtic littéralement reprise dans le fragment cité p. 0 et n. 4.
tenteiuonl inlériour (|iio vous causait cet état d'enfance, et comiiio il voiis alliancliissait insensiblement peu à peu de vous-même et de la nature corrompue. Il me semble (jue ce sera par là, que vous arriverez dans la chambre^, que je vis une fois, et où pref,que personne n'arrive, pour ne vouloir pas devenir enfant. Quoi(|ue je sois ici avec une amie, qui a pour moi toute la tendresse possible et qui est de la grâce -. tout ne s'opère que par la parole, de sorte que mon cœur ne peut se bien décharger ; mais je vous trouve si présent, qu'il se vide facilement dans le vôtre sans nul obstacle. Je vous assure que je ne trouve cela en personne, et que même les âmes les plus avancées bâtissent souvent des murailles entre Dieu et elles, et entre elles et moi par leur résistance^. Cela ne dure pas à la vérité longtemps, mais tout le temps que cela dure, j'en soulTre beaucoup. J'avoue que Dieu les pousse d'une manière plus étrange; mais cependant, lorsqu'on entre de bonne lieure dans la petitesse et souplesse, l'on s'épargne bien de la peine. Ce qui me fait le plus soulîrir, est que la conduite de Dieu ne parait pas toujours telle à la raison. Mais comment Dieu ferait-il mourir cette raison, s'il n'avait une conduite intérieure propre à lui faire jjcrdre toute trace et à la renverser? IMa santé est mauvaise, mais je n'en fais pas de compte, car Dieu est maître. Ce i8 mai i68g.
Je nie I rouve toujours voulant ton t et ne voulant rien % et il me semble que ma volonté est fixée en cet
1. Autre allusion à cette cliaml)rc, Lettres LXI, p. i52, LXII, p. lô'i,