Cf. LcUro XWV, p. 88 et n
2,W FENELON ET M- GUYON
OÙ Ton ne voit plus aucunes traces du chemin, et où il faudra, quoiqu'on fasse, hasarder son éternité; mais alors ce n'est pas TindiiTérence de tomber dans Tillusion ou de n'y tomber pas, (|ui mène librement dans cet état de doute et de hasard ; au contraire, on y est poussé \iolcmmciit et involontairement par une puissance supérieure, qui ne laisse aucune relâche; alors, quoiqu'on fasse et ([uelque parti qu'on prenne, on croit tout hasarder, on croira même que tout est perdu ; mais remarquez qu'alors, quoiqu'on fasse, ce n'est pas l'âme qui quitte sa lumière, c'est la lumière qui la quitte tout à coup malgré elle, encore même (que) la lumière pure et véritable ne quitte jamais ; car, comme nous le disions, si on lui proposait ce qui serait véritablement mal, sa conviction intérieure se réveillerait; elle dirait: j'aime mieux mourir que de résister à Dieu et de violer la loi. Dieu donc prend plaisir à l'embarrasser, pour la réduire à lui sacrifier son éternité tout entière'.
Mais, dans cette agonie, ell*^ tient toujours par le fond de la volonté à tout ce qui lui paraît le plus droit selon Dieu. Si elle ne peut plus suivre Dieu clairement à la piste", elle va du moins à tâtons le plus près qu'elle peut de lui. Il y en a là assez pour trouver la certitude de la conscience dans celte
I . On trouve dans cette partie de la lettre toutes les idées que Fcnclon développera plus tard dans le X« article (vrai) de VExplicalion des' Maximes: cf. Lettre III, p. 20 et n. i. Lettre du 28 mars, p. 90, Lettres XXXVII et XXXVIII, p. 92 et 96.
a. Expression déjà employée par Fénelon dans sa lettre du i S juillet, p. 217.
FKNELON A .M (JUVON 2.M
droilm-c cVintcntion, pendant que d'un aulre côUcelle àme, faute de pouvoir réfléchir sur sa droiture d'intention et sur sa conviction certaine, ne laisse pas de se croire aussi perdue i)our l'éternilé, que si elle avait abandonne toute droiture et toute règle de conscience. Mais en cet état niénie, tont ténébreux qu'il est, il y a une lumière simple et sans retour de l'âme sur elle, qui est plus pure, plus lumineuse, plus certifiante et plus chère à Tâme, ({ue toutes les consolations et toutes les certitudes sensibles des autres étals : ce qui paraît par son horreur pour d'autres choses vraiment mauvaises. D'où je conclus que Tétat de la pure foi n'exclut jamais la raison; il exclut bien la raison de propriété, c'est-à-dire, relie sagesse^ par laquelle on est sage à soi-même, comme dit l'K criturc';il exclut celle sagesse intéressée, qui veut toujours s'assurer pour soi, et se répondre à soi-même de son assurance, pour en jouir avec une pleine propriété; mais il n'exclut jamais celle raison simple et sans réflexion sur elle-même, qui tend toujours à ce (prdle aperçoit de plus droit. Ce n'est pas qu'elle y tende par des raisonnements undlipliés et réfléchis : encore une fois, tout cela n'est pas la raison, mais rimperlection de la raisnn même.
Il s'ensuit de ces [uincipes, que la plus pure foi sans raisonnement est non seulement raisonnable, comme saint Paul, nous l'assure, mais encore que c'est le comble do la raismi [)ai laite. Dieu mettant dans les.
I Vlus. l\, 12.
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sens extérieurs cl même intérieurs une violente lenlation, qui semble rendre présentes et agréables les morts les plus liorribles, en même temps, Tàme, par -a simplicité et par la conduite de Dieu, qui la veut <aclier à elle-même, ne pouvant réflécliir sur son propre état, pour apercevoir sa droiture et sa certitude de conscience, — elle marche avec une lumière très pure, sans pouvoir se dire à elle-même que c'est une lumière. Ainsi elle a toute la clarté et toute la certitude qu'il faut pour une conscience droite, et tout ce qu'elle fait est la plus pure raison ; elle ne manque que de clarté réfléchie, que la nature voudrait avoir pour s'appuyer sur sa propre vertu par un mouvement de propriété. Ce ii août 1689.
XGVIII. - M'" GUYON A FÉNELON 1
On ne peut mieux prendre les choses que vous le faites : ie les entends comme vous l'exprimez. Mais, pour répondre à vos dKTicultés, je vous dirai premièrement, que je n'ai jamais prétendu que la foi ôlàt la raison, c[uoique son principal etîet soitd'ôterle propre raisounoment suj- les choses, pour ne les plus voir par les yeux de la raison humaine, ni mêmepar ceux de la raison illuminée, mais par ceux de la sagesse de Jésus-Christ, qui devient le conducteur et le moteur de l'àme. C'est pourquoi l'état de pure foi se termine à celui de Jésus-Clirist, Sagesse éternelle. Mais, de même que Jésus-Christ a été scandale aux Juifs et folie aux Gentils, de même les
1. T. m, Lettre LXWllI, p. ;r)o-;5r)i -, demior p.irngrapUc, t. V, LelUc XCII, p. /156.
M"'- GUYON A FKNK[,(»i\ r6:i
efTcls de la plus jMue sagesse ne paraissent pas tels à ceux (|ui sont pleins de la sagesse de la chair, qui doit être (h'truite, pour laisser régner Jésvis-Christ seul : c'est pour(]uoi il est écrit, que la perdilion et la mort ont dit : nous avons oui le bruit de sa réputation ' .
Pour vos deux diflicultés sur la désappropriation de la volonté, et sur les ténèbres de la foi, je vous répondrai l'un après l'autre ce que Notre-Seignenr me donnera, vous priant, s'il vous reste cpielquc doute, de me le dire, ou si je me méprenais en quelque chose, de me le faire savoir, car je suis persuadée que, si nous n'étions pas d'accord, ce serait faute de m'exprimer avec assez de netteté.
11 est certain que la désappropriation n'est pas parfaite au moment de la mort-, quoique l'âme soit très certainement désappropriée. Elle est désappropriée de toutes les résistances ou répugnances à se laisser arracher tout ce qu'elle possédait, et c'est ce qui fait la mort, qui la rend de la manière que vous l'exprimez. Elle est morte à tout vouloir de retenir et conserver ce qui lui paraît le plus absolument nécessaire, s'étant laissé arracher tout ce qui la retenait vivante en ces bonnes choses, où Dieu la poursuit sans miséricorde, jusqu'à ce qu'il l'ait entièrement bannie de chez elle. Cela s'opère bien par une opération de la grâce de Dieu, d'autant plus grande qu'elle est plus cachée : car la grâce des grâces est l'entière désappropriation, qui nous arrache impitoyablement ce que nous possédons. Mais l'àme, quoique remplie de grâce et de charité, n'est pas pour cela passée en Dieu, et perdue en lui.
[Mort progressive de l'àiiie avant sa réunion avec Dieu.]
Si l'âme entrait en Dieu, sitôt qu'elle est mise dans I. Job, XXVIIl, 2...
ï. Le mort mystique ; cf. Lettre III, p. iS et n. 'i.
-2:,', KKNKLON Kl' -M- GUVOX
Trial de nudité, il osl cciialn ([m'cHc scrail dès lors dans l'union immédiate ; étant dans l'union immédiate, elle serait allranchic de tous les moyens, et par conséquent désappropriéc : ainsi la lin serait le commencement.
Concluons, que l'àme est alors dans les moyens, et par conséquent encore dans la propriété ; qu'elle est imie, mais par effets et moyens ; et que, par cette union médiate, elle est dépouillée peu à peu d'elle-même ; mais ne disons pas qu'elle passe en Dieu', dès que Dieu commence à la désapproprier. La différence est comme celle <lc celui qui boit de l'eau de la mer, et de celui qui est abîmé dans la mer, ou peu à peu changé en elle.
[Comparaison de l'àme avec les fleuves, qui .sont reçus dans la mer, avant de se translormcr en elle.]
Je croyais que votre seconde difficulté sur la foi devait être éclaircie par ce que j'en al écrit en plusieurs endroits, la comparant à la lumière du soleil, qui aveugle par son excès, et non par son défaut.
[Si on demande à l'àme : qui la conduit, elle répond par réflevion : t'est Dieu ; mais, comme Dieu se cache, elle ne lui demande pas si t'est lui qui la mène, et s'abandonne sans réserve à sa volonté inconnue pour le temps et pour l'éternité.]
Vous avez raison de dire que ce n'est pas l'âme qui quitte la lumière ', car elle ne la quitterait jamais, tant elle l'aime. C'est celte lumière qui la quitte. Mais pourquoi ne voulez-vous pas que, m'abandonnant à Dieu sans réserve, et me confiant à lui par-dessus toutes choses, pouvant consentir à perdre mon salut, s'il en est glorifié, — je ne puisse pas me sacrifier à l'illusion, s'il voulait la permettre, car qui peut faire le plus, doit pouvoir faire le moins i' Je le soumets pourtant avec le
1. Mme Guyon est de l'avis de N., dont Fénelon a parlé dans la Lettre XXXIV, p. 82.