Cf. Fragment d'autobiographie, p
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devant, me tenant sans cesse dans sa présence pour vous avec bien de la force et de la douceur. Je ne puis douter que ce ne soit pour vous : car mon âme est appliquée par Dieu même à la vôtre de telle sorte, qu'il n'y a que l'expérience qui le puisse faire concevoir.
Je suis toujours plus certaine de ce que je vous ai mandé. Dieu me donne les choses de telle sorte, qu'elles me viennent comme des pensées purement naturelles.
[Développement psychologique et mystique de cette constatation.]
Il y a .des âmes qui ne m'appartiennent point, auxquelles je ne dis rien de tout cela ; mais celles, qui me sont données, comme la vôtre, Dieu, en me les appliquant très intimement, me fait aussi connaître ce qui leur est propre, et le dessein qu'il a sur elles. Je l'ai connu, et vous l'ai écrit dès le commencement, dans le temps même que je n'avais point de commerce de lettres avec vous ; et Dieu l'a voulu de la sorte, afin de vous faire voir que son esprit est vérité ; et à mesure que, dans plusieurs années d'ici, le reste se vérifiera, ce vous sera un témoignagne qu'il a voulu se servir de ce méchant néant, pour vous communiquer ses miséricordes et pour l'accomplissement de ses desseins sur vous, afin de vous servir de contrepoids. C'est donc un moyen d'avancement et de communication intérieure pour vous, quoique de loin, et qui ne peut être interrompu par la distance des lieux. Il ne le pourrait être que par le défaut de correspondance1 de votre part, qui, jugeant cela inutile, et même croyant par indifférence qu'il est mieux de ne point vouloir son avancement, se tromperait. Car Dieu veut assurément cette docilité de vous pour un temps, jusqu'à ce qu'il vous ait entièrement perdu en lui : alors ce ne sera plus une communication pareille à celle d'une fontaine supérieure, qui se déchargera dans une autre; mais,
i. Cf. ld., p. 3 et n. G.
M« GUYOX A FÉNELON 17
comme deux rivières portées Tune dans l'autre à la mer ne font plus qu'un seul lit égal, qui n'est plus qu'une même eau: Je ne sais si je m'explique bien. Recevez donc ce pauvre cœur, puisque Dieu le veut de la sorte ; et soyez assez petit pour agréer ce moyen, qui glorilie d'autant plus Dieu qu'il est plus bas et misérable. C'est assurément (oui, assurément *), dans cette union, que Dieu vous donnera ce qui vous sera nécessaire pour tout. Je crois que vous serez assez abandonné pour être content de manquer à tout; mais vous devez vouloir cela, parce Dieu le veut. On ne peut être plus unie à vous que je la suis2. J'y trouve même assez de correspondance3.
Outre le goût général que j'ai pour votre âme5, qui m'est une certitude continuelle, qu'elle est comme Dieu la veut, c'est qu'il est aisé de juger même par vos paroles, que, quoique l'extérieur soit fort éteint chez vous, il y a cependant une vie profonde, et d'autant plus pure, que Dieu en est seul le principe et la fin ; il y a une activité amoureuse, quoique secrète et cachée ; et la volonté, qui est le siège de la vie intérieure, comme le cœur est celui de la vie animale, a une activité continuelle, mais profonde.
Ce qui fait que cette vie est fort cachée, c'est qu'elle
i. Sur cette parenthèse et toutes les autres des Lettres de Mme Guyon, Cf. Introduction, I, § III, p. xxvin et n. 5.
2. Vaugelas (Remarques nouvelles, etc., edit. Ghassang. Paris, 1880, 1. 1, p. 87) signale cet accord du pronom attribut avec le sujet comme une faute, que font toutes les femmes « et de Paris et de la Cour ».
3. Cf. plus haut, fragment d'autobiographie, p. 3 : « Je ne trouvais pas de correspondance, ce qui me faisait beaucoup souffrir. »