Cf. Lettre XXXVIII, p. 98 et n
18 FÈNELON ET M- GUYON
est toujours tendante l directement à sa fin ; et que ne se recourbant2 point par le propre intérêt, elle est comme une flamme toujours droite, qui ne gauchit point, parce que le propre intérêt est fort amorti quant au fond, quoique non pas quant aux sentiments extérieurs. C'est pourquoi cette même bouche qui dit : « Je ne désire aucune perfection ; je suis indifférent que Dieu verse les grâces dans un autre \ase que dans le mien ; je laisse prendre à Dieu ce qu'il veut, mais je ne lui donne rien », dit en même temps : « Lorsque Dieu demande un morceau, je donne toute la pièce3. » Gela ne fait-il pas voir un sacrifice réel, un abandon qui se forme dans l'intime de l'âme, sans quelle s'en aperçoive, à cause de sa souplesse? C'est comme celui à qui l'on prend quelque chose de ce qu'il lient, et qui ouvre la main, pour laisser prendre tout le reste, parce que son inclination est qu'on le prenne. L'amour est donc vivant dans ce cœur, quoiqu'il soit couvert de la cendre d'un extérieur plus éteint.
D'où vient que l'on paraît plus mort * dans l'état où vous êtes, que dans un état plus avancé ? C'est que les sens ne sont pas réveillés, — ils sont plus éteints, — et que Dieu, conduisant l'âme peu à peu, de foi en foi, de mort en mort, il s'agit présentement de mourir à tout désir et à toute tendance, quelle qu'elle soit, Or comme une tendance vers un bien, comme serait la perfection, serait une vie propre (puisqu'elle a notre propre satis-
i Sur cet accord du participe présent, fréquent au xvii» siècle, cf. Haasc, loc. cit., § 91, d ; cf. Lettres XIX et XXXVIII, pp. 59 et 95.
2. Cette métaphore sera reprise plusieurs fois par Mme Guyon et Fénelon ; cf. plus loin, Lettre CXVIII, p. 3o4.
3. Cf. Fénelon, Instructions, t. VI, p. i*4, 9 : « Heureux celui qui présente hardiment toute l'étoffe, dès qu'on lui demande un échantillon !» ,
h. Ici, comme dans presque toute cette correspondance, cest de la mort mystique qu'il est question ; cf. sa définition, Lettres VIII, p. 3i et LV, p.-i4o.
M« GCYON A FÉNELON 19
faction pour objet, quoique Ton n'y pense pas actuellement), Dieu, qui ne veut que lui-même, ôte à sa volonté toute tendance propriétaire ! par rapport à luimême : elle ne songe ni à perfection, ni à sainteté, et ne pourrait faire un pas pour toute la sainteté possible, parce qu'elle ne peut rien vouloir pour elle, ni par rapport à elle : il faut qu'elle demeure comme on la 2 fait être -de moment en moment ; et, comme le désir d'un bien propre serait en effet de l'amour propre, il lui est ôté, •car on ne désire un bien pour soi, qu'autant que l'on s'aime soi-même.
Il n'en est pas de même des sentiments extérieurs pour les biens extérieurs, honneurs et le reste; ils se réveillent souvent, parce que, comme ils n'appartiennent qu'à la volonté animale, celle-ci semble se fortifier par l'amortissement de là supérieure. On est souvent surpris, qu'en perdant toute sorte de bons désirs, il en naît d'imparfaits à sa place : il semble que l'on cesse de vivre dans le bien, pour vivre dans le mal. Cela n'est pas pourtant, quoique cela paraisse de la sorte. Le plus grand de tous les biens est, de n'avoir point d'autre volonté que celle de Dieu, quoiqu'elle semble détruire notre être moral et vertueux 3 et de n'avoir d'amour que pour Dieu seul.
i. Mot du vocabulaire mystique, dont Fénelon usera lui-même plusieurs fois ; cf. Instructions, t. VI, p. 1^7, g: « Ames propriétaires •d'elles-mêmes » ; Lettre à la comtesse de Montberon, 19 août 1707, t. VIII, p. 68a, g : « Cœur propriétaire, qui se reprend. » — Voici •comment Fénelon définit cette « propriété » dans l'Explication des Maximes des saints sur la vie intérieure. Paris, Aubouin, in- 18, MDXCVII, •article XVI, vrai, p. i35 : « Ce motif d'intérêt spirituel, qui reste toujours dans les vertus, tandis que l'àme est encore dans l'amour intéressé, est ce que les mystiques ont appelé propriété. » Cf. plus loin une -autre définition de Fénelon, lettre du 11 août 1689, p. 2.45.
a. Texte de Dutoit : l'a.
3. a Je ne connais plus ni péché ni justice », écrira- t-elle plus tard à Fénelon (Lettre du 7 mai 1689, p. i3a). C'est dans cette indifférence pour la moralité « extérieure » que Bossuet verra le principal péril quiétiste.
20 FENELON ET M- GUYON
L'amour pur et direct exclut toute vue de bien propre de la créature, quelque sublime qu'il paraisse, même celui de l'éternité par rapport à nous l : mais on accepte en même temps tous les maux par rapport à soi ; et c'est le degré le plus parfait de l'amour, qui semble rendre à l'âme la vie qu'elle avait perdue, et lui donner quelque chose d'actif extérieurement. Ceci paraît plus vivant, quoiqu'il procède d'une plus profonde mort, et d'un amour plus épuré.
L'état où vous êtes exclut tout désir de bien par rapport à vous, ce qui marque beaucoup de mort et de désintéressement. Gela n'a besoin d'aucune action que de celle de se laisser éteindre tout à fait : c'est pourquoi vous ne trouvez point en vous de vie, ni rien qui vous pousse à vous sacrifier vous-même, parce que l'on ne >ous demande rien. On ne vous ôte que l'amour propriétaire, qui pourrait tendre à quelque bien par rapport à la foi ; mais on ne vous met pas encore dans le degré du sacrifice, qui, s'immolant soi-même et se voulant toute douleur possible, marque une action, qui n'est point vie dans l'âme, mais un mouvement qu'on lui donne. Les uns se laissent ôter la vie, les autres se livrent à la mort : ils suivent en cela le principe différent qui les anime.
L'amour qui se laisse dépouiller est un amour pâlissant, et non agissant. L'amour qui, après s'être laissé dépouiller, se livre lui-même à la mort, est souffrant et agissant. Or l'état de sacrifice est ce dernier, après que Dieu a pris plaisir d'ôter toute tendance au bien par rapport à la foi : j'entends bien propre.
Je mets au rang des biens propres tout ce qui n'est pas essentiel. Il n'y a d'essentiel à la gloire de Dieu que cette même gloire et sa propre félicité, qu'il sait trouver dans
i. Cf. le commentaire de cette idée par Fénclon, Explication des: Maximes, etc., édit. cit. art. X, vrai, p. 87 sqq.
M- GUYON A FENELON il
notre destruction. Il sera glorieux et content, quand je serais éternellement misérable. Ainsi, je puis non seulement être indifférente sur ma perfection, mais sur ma perte même ; je puis et dois m' immoler à cette perte, lorsqu'on l'exige de moi ; et tout cela par rapport au principe du pur amour, qui ne regarde comme bien et comme mal que ce qui peut procurer quelque avantage ou causer quelque perte à la personne aimée. Il est certain que, quoiqu'il puisse arriver de moi, Dieu n'en recevra nulle altération dans sa gloire, ni dans son plaisir.
Je ne dois donc, quoi qu'il m'arrive (si je n'ai point d'intérêt propre), recevoir nulle altération quant au fond, d'aucun bien, ni d'aucune peine : je dis, quant au fond, car le sentiment (qui est et sera toujours un animal) en reçoit souvent, durant que * toute l'àme ne plie pas, ni n'a pas la moindre émotion pour les douleurs les plus extrêmes.
Je dis donc, qu'après que Dieu a dépouillé l'àme de tout ce qui la faisait subsister dans le bien, il l'invite souvent au sacrifice. Alors il lui donne une vigueur pour s'immoler sans cesse; et, comme il ne dit jamais : c'est assez de désintéressement, il ne dit non plus jamais : c'est assez de haine de soi-même. Ce n'est pas assez, 6 amant, que tu laisses enlever à l'amour tout le bien qu'il t'a fait ; il faut que tu t'immoles pour ce même amour à toutes sortes de rigueurs, et rigueurs d'autant plus cruelles, qu'il ne dit jamais : c'est assez 2, qu'il prend au mot de tous les sacrifices qu'il fait faire, et qu'il prend d'autant plus, qu'on lui donne davantage. C'est un amour nu, qui, s'étant une fois emparé d'une
i. Sur durant que, Cf. Haasc, loc. cit., § 187, i°, p. 391.
2. Fénelon, Instructions, t. VI, p. ïoq, g : a Votre amour est tyrannique ; il ne dit jamais : c'est assez; plus on lui donne, plus il demande. »
22 ÈNELON ET M- GUYON
âme, fait un eiîet tout contraire à ce que Ton attribuer à l'amour. On dit que l'amour ne se laisse jamais vaincre en bienfaits; mais cet amour cruel et impitoyable fait tout le contraire. Plus on lui donne, plus ir exige : plus le sacrifice est pur et désintéressé, plus il fait perdre à l'homme ce qu'il estime le plus, plus aussi il découvre de nouvelles matières de sacrifice ; et lorsqu'il semble que tout soit fait, et qu'il n'y ait plus rien» a sacrifier, c'est alors qu'il découvre cent choses qu'il veut encore qu'on lui immole. Et comme, lorsqu'il ne fait que dépouiller l'âme, et qu'il ne lui donne aucune pente pour se sacrifier, il ne lui donne non plus aucune vue de ce qu'il veut qu'on lui sacrifie (du moins en détail), et qu'alors il ne s'agit pas de s'immoler par pratique, — de même, lorsque Dieu invite au sacrifice, il faut une fidélité inviolable pour se sacrifier.
[Suite de la même idée ; contradiction apparente de la liberté et dela nécessité dans cet état passif.]
Quoique ce que je vous écris vous paraisse peut-être peu utile, si vous aviez la bonté de mettre à part cette lettre, vous verriez un jour que je vous ai dit la vérité * , Toutes les âmes d'expérience ne peuvent ignorer la conduite de l'amour pur, qui se montre dans l'immolation avec tous ses attraits, et qui souvent dans Y exécution ne se montre plus ; qui se cache et disparaît, sitôt que l'amante a fait ce que veut l'amour ; de sorte qu'après l'avoir engagée par ses charmes à lui obéir, il ne lui laisse pas la douceur de connaître si elle lui a obéi, ni s'il a agréé son obéissance. O amour, plus doux dans tes - plus étranges rigueurs que tu n'as été aimable, dans tes douceurs î tu possèdes si fort celui duquel tu t'es rendu maître, que, plus tu lui es sévère et impitoyable, plus tu
î. Pensée analogue, Lettres VIII, XXVI, XXXVIII, LXXV, CI\\ CIX, p. 35, 73, 97, 181, 267, 383.
M- GUYOX A FÈNELON 23
le tyrannises, plus est-il passionné de toi ! Ce n'est point ici de ces ardeurs naissantes, qui ont plus de sentiment que d'effet. Celle-ci a tout l'effet sans aucun sentiment, une force infinie sans nulle vie, une ardeur invincible sans nulle chaleur.
Prenez garde que dans l'état d'amortissement où vous êtes, le fond est même vivant, quoique les sentiments soient morts. Souvent vous éprouverez des sentiments vifs, et un fond morl ; mais ensuite les sentiments sont morts pour certaines choses, et le fond très vif * . Dieu seul connaît ce qu'il me fait vous être.
Vous m'avez promis, Monsieur, que vous ne me manqueriez pas, surtout lorsqu'il n'y aurait rien à risquer pour le dehors. Trouvez donc bon, s'il vous plaît, que je suive dans ma simplicité le mouvement qui m'est venu, de vous consulter sur deux choses. La première, sur cette disposition : elle est ancienne, comme vous voyez. Ne laissez pas, s'il vous plaît, de m'en dire votre sentiment et de me la renvoyer cachetée3. La seconde chose que je vous demande est, que l'on me commanda, il y a quelques années, d'écrire ma vie : l'on 4 m'avait ordonné de la poursuivre, et je l'ai fait par pure obéissance 5. Je
i. Cette distinction entre la mort et V amortissement sera reprise et précisée au cours de cette correspondance ; cf. plus loin, Lettres VIII, XXXVIII, XXXIX, XLI, p. 3i, 9',, io5 et n3.