‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 114 sur 294 · Sur ce songe, cf. p. 8, n · texte numérisé non relu

Sur ce songe, cf. p. 8, n

3. Cette lettre, d'après la réponse qui suit, est sans doute de la fin de novembre 1688.

k. T. V, Réponse de Fénelon d la précédente, p. 197-200.

un grand plaisir, et je n'y ai rien trouvé qui ne m'édifie beaucoup. Vous pouvez compter que je parle sans complaisance ou compliments, et que vous pouvez prendre toutes les paroles à la lettre, sans en rien rabattre.

Pour les choses de votre vie qu'on vous a obligé d'écrire, je n'hésite pas à croire que vous ne devez pas les brûler. Elles ont été écrites simplement par obéissance. Dieu en tirera peut-être quelque fruit en son temps ; et, quand il n en tirerait jamais d'autre que celui de vous faire renoncer là-dessus à toute réflexion, ce sera assez ; la même simplicité qui vous a fait écrire doit supprimer tous les retours, par lesquels on serait tenté de brûler ce qui est déjà écrit.

Je raisonnerais autrement pour la suite. Vous ne devez écrire qu'autant que vous vous y sentez poussée. Non seulement vous devez, suivre votre grâce, mais encore ceux qui vous donnent leur avis doivent l'observer et la suivre, ce me semble, en tout. Dans l'état où vous êtes, c'est gêner l'esprit intérieur que d'entreprendre de soi-même un travail ; il faut seulement se prêter à ce que Dieu veut faire. Si donc vous sentez une grande répugnance à écrire, vous devez vous en abstenir, à moins que vous n'ayez un mouve ment intérieur qui vous pousse à surmonter cette peine même. De plus, la simplicité et l'uniformité de votre état font qu'il doit être très difficile à représenter. Je m'imagine, sans le savoir1, qu'on ne voit plus que Dieu, sans le voir d'une manière à pouvoir

i. Cf. lettre du n mai 1689, P- *37-8 : « Voilà ce que j'imagine sur un état que je n'ai point éprouvé. »

exprimer cette vue. C'est toujours Dieu seul, toujours la même chose qui échappe à tous les termes. Je croirais seulement que vous feriez bien de dire sur cette disposition ce que Dieu vous donnerait d'expliquer, et cela une seule fois. Je suppose en tout ceci, que vos dispositions de Dieu à vous ne varient point, parce que je conçois que plus on se simplifie, moins il y a de variété.

Pour les dispositions qui vous viennent soit à l^gard des autres personnes, soit à l'égard des dispositions extérieures, je crois que vous feriez bien de les écrire librement, courtement et avec les précautions nécessaires pour la sûreté du secret, ne marquant jamais aucun nom qu'on puisse ni lire, ni deviner, si vos papiers viennent à être lus 1 ; et laissant néanmoins à quelque personne affidée, la clef de tous les noms qui seraient en blanc ou en chiffre2. J'ai dit que vous pourriez écrire les choses courtement : ceci n'est pas par rapport à vous, qui avez peu besoin de cette règle, mais par rapport à ceuxxmi liront peut-être ces choses dans la suite, et auxquels il en faut faciliter la lecture. Mais enfin, par préférence à tout le reste, il

faut se conduire dans la liberté de l'Esprit de Dieu 3.

i. Cf. plus loin, lettre du n juillet 1689, p. 206, ce que Fénelon dit lui-même de son caractère « précautionneux » ; cf. encore lettre du 16 octobre 1689, p. 295 et n. 2.

2. Mme Guyon s'est conformée à ces recommandations, en écrivant ses « dispositions » à l'égard de Fénelon; cf. p. 3 sqq., le fragment d'autobiographie.

3. Allusion au texte de saint Paul (II Cor.. III, 17 : « Là où est l'Esprit du Seigneur, là est liberté. » C'est une des citations les plu» chères à Fénelon, pour prêcher aux âmes pieuses cette « liberté des

Je suis en lui, Madame, très fort dévoué à votre sen ice. Quand vous aurez lu cette lettre, je vous supplie de la renvoyer cachetée à M. le Duc de Chevreuse1. Pour les vues que Dieu vous donne sur les mystères ou sur les sens des passages de l'Écriture ou sur les vérités de la religion, je crois que vous n'avez qu'à les écrire selon le mouvement de votre cœur. Ce 2 décembre 1688.

Je vous obéirai, Monsieur, en tout ce que vous me dites. Mon état est invariable et toujours le même depuis plus de huit ans*. Son étendue est aussi grande que sa simplicité et nudité est pure ; ce qui n'empêche pas que Dieu ne donne quelque claire connaissance de ses opérations en lui-même et dans ses créations, et qu'il ne découvre ses secrets d'une manière ineffable, qu'il fait exprimer lui-même, comme il lui plaît. Il y a plus de quatre <ms ei demi que j'ai fini les écrits sur la Sainte Écriture*, et ainsi je n*ai plus rien à écrire là-dessus.

enfants de Dieu, qui n'a aucun rapport avec le libertinage effréné des enfants du siècle » (Explication des Maximes, édit. cit., art. XXXII, vrai, p. 220); cf. encore Lettre XXVIII, p. 76.

1. Charles- Honoré d'Albert, né le 7 octobre iG46, avait été créé duc de Chevreuse en 1667. Élevé par son père dans le milieu de Port- Royal, il y avait gardé des sympathies, sans être pourtant du parti janséniste. Beau-frère du "duc de Beauvillier (ils avaient tous deux épousé des filles de Colbert) depuis 1667, il sera bientôt, avec lui et Fénelon, le centre de la petite cabale dévote, qui essaiera d'accaparer le duc de'Bourgogne.

2. T. V, Lettre III, p. 200-2. Une partie du premier paragraphe, déjà publiée au t. II, p. 573, y forme la Lettre CLXXXVIII.

3. Sur ces nombreux soulignements, Cf. Introduction, I, § III, p. xxvni et n. 5.

4. C'est cette Bible commentée, qui forme vingt volumes dans l'édition des Libraires associés de 1790.

Pour les originaux de ma Vie et de mes écrits, j'ai eu la pensée, Monsieur, de les remettre entre les mains de M. d[e] G[hevreuse] dans une cassette dont je retiendrai la clef: Je lui ferai même la prière de les remettre entre les vôtres en cas que je vienne à mourir, afin que vous en fissiez ce qu'il vous en plairait, et que vous les jetassiez au feu, si vous le jugiez à propos. L'on vous donnerait aussi les copies qui en sont faites. Il y a six ans que je fis par obéissance un écrit de toute la conduite de Dieu sur l'âme, depuis la conversion jusqu'à la consommation *. Il n'est pas long et il est plein des vérités que je crois. J'ai eu un fort mouvement de le faire écrire au net et de vous en faire un petit présent. Sitôt qu'il sera achevé, je vous l'enverrai par la même voie; je vous prie, Monsieur, de le garder comme un témoignage de l'entière confiance que Notre-Seigneur me donne pour vous. Le défaut de secret de ma part ne vous fera jamais de peine.

Ce que vous me dites de l'état intérieur est la

pure vérité. 11 est bon pourtant de vous dire, que quoique, dès que l'âme entre dans la simplicité de la foi, elle éprouve quelque chose de semblable à ce que vous dites, cela est cependant bien différent de ce qui est dans la suite, ainsi que vous l'éprouverez aisément lorsque Jésus-Christ, sagesse éternelle, vous sera révélé. Et après l'expérience la plus profonde de votre misère, je suis certaine qu'il se manifestera à vous et qu'il vous choisira d'une manière singulière*.

i . Il s'agit ici, je crois, du Petit Abrégé de la Voie et de la Réunion de l'âme â Dieu (Les Opuscules spirituels de Mme J. M. B. de la Mothe- Guyon, nouvelle édition. Paris, Libraires associés, MDGGXG, t. II, p. 3 1 5-348). — Mme Guyon tiendra en effet sa promesse. Le petit écrit sera envoyé à Fénelon, qui en parlera longuement dans sa lettre du ii août 1689; cf. plus loin, p. 237 sqq.

2. Cette lettre, qui répond à la précédente, est sans doute du début de décembre 1688.

Comme je ne puis rien vous cacher, il faut que je vous dise qu'hier et cette nuit à plusieurs reprises, je me suis sentie attirée intérieurement avec grand goût, pour penser à la personne que vous savez*, et j'ai eu une certitude plus grande des desseins de Dieu sur lui. Il m'a semblé que Dieu le dispense de la manière ordinaire, dont il fait marcher les autres, pour le plus avancer. Il me parait que l'oraison que Dieu veut de lui, est une liberté entière à suivre l'esprit de Dieu, qui le portera beaucoup plus à se taire et à s'exposer au milieu de ses occupations, qu'à prendre des temps réglés. C'est pourquoi il doit tout cesser au moindre signal qu'il en aura. Il doit conserver sa santé, ruinée par le travail de son esprit. Il lui faut peu de remèdes. Le repos lui fera plus de bien que tous les remèdes du monde, il n'a rien du tout à faire de son côté à présent. 11 est tel que Dieu le veut. Ce sera lui, qui fera tout en lui, dans l'oubli où il est de soi-même. Je ne vous dis pas cela, pour le lui dire, — à moins que vous n'en ayez un fort mouvement, — mais seulement pour ne rien vous cacher, car je vois, je sens, je goûte que cette àmc est à Dieu pour luimême, et qu'il faudra la bâtir à sa mode.

J'ai oublié de vous dire, que la personne dont je viens de vous parler, arriverait à la perte des puissances 3 par

i. T. III, Lettre Cil, p. 449-/»5a.

2. C'est, à ce qu'il semble, Fénelon lui-même. Nous retrouverons plusieurs fois au début de cette correspondance ces façons impersonnelles de parler de Fénelon, sans doute pour dépister les indiscrétions possibles.

3. La perte des puissances ou mort de toutes les facultés de l'àmc est décrite en détail par Mme Guyon dans son commentaire de saint Mathieu (Œuvres complètes, édit. de 1790, t. XIIT 35o-i) : « La

un certain travail sans travail1 (je ne. puis m'expliquer autrement), qui est une négation de tout, qui le mette en nudité et en vide, et lui donne ce non-vouloir 2 qu'il a. Cela se fait en lui de cette sorte à cause des grandes lumières acquises, qui font qu'il entre aisément dans ce qui est le plus parfait. Il n'en est pas de même en nous autres qui ne savons rien : ni voie, ni moyen de nudité. Dieu nous a dénués, en surmontant notre opération par l'abondance de la sienne. Il arrivera sans cet ordre ; mais Dieu, avant ce temps, le mettra non dans la nuit active3, ou de négation; mais dans une nuit passive, qui sera une obscurité grande. Jusqu'à présent il a possédé sa voie et son anéantissement ; mais alors il sera réduit mi néant, et il ne le saura pas v. Encore une fois, il n'y a rien à faire à présent pour lui. Il est bien, qu'il suive son chemin jusqu'à ce qu'on le lui bouche de pierres carrées 5. Ce que je vous dis ici est la vérité de son état, el la conduite de Dieu sur lui ; et vous le verrez. Faites de ceci l'usage que Dieu vous inspirera : car, pour moi, je

mort des puissances se fait par la privation de ce qui leur donne la vie. . . Le renoncement ou la mort de l'entendement s'opère par le détachement et par la perte de toutes les lumières ou acquises ou infuses, comme lui étant propres... Le renoncement ou la mort de la mémoire, etc. » i . Nous trouverons plus loin des formules analogues : vue sans vue, soin sans soin, courage sans courage, mouvement sans mouvement, etc. Ce sont des formules éminemment « quiétistes » , pour marquer la passiveté de l'âme jusque dans ses actions. Fénelon lui-même s'en servira ; cf. Lettres spirituelles, t. VIII, p. 568, d : « Courage sans courag humain. »

2. Sur le non-vouloir, cf. Justifications île la Doctrine de Madame de la Mothe-Guyon, édit. de 1790, chap. xv : Non-désir (choix, vouloir, toul est compris sous le nom de « désir»), t. I, p. 176-204. Cf., la définition, p. 197, note a : « Le non- vouloir et le non-désir vient de la même cause, qui est de la mort à nous-mêmes et de la vie en Dieu, ce qui se fait par amour et transformation de notre volonté en celle de Dieu. »

3. Cf. Lettre. XXXVI II, p. 9! : «mort active», la lettre suivante traitera précisément de cette nuit ou mort.

/,. Ps. LXXII, 22.

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