‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 125 sur 294 · T. III, Lettre XGIII, p. 4i4-9 ; dernier paragraphe, t. V · texte numérisé non relu

T. III, Lettre XGIII, p. 4i4-9 ; dernier paragraphe, t. V

M-' GUYON A FENELON 49

la bonté et réalité de l'état de sacrifice, préférable à tout autre. Nous portons en nous-mêmes un certain caractère foncier de la vérité intime, qui se fait distinguer même au milieu des plus grands troubles. Ce caractère de vérité est accompagné de justice, et donne une sainte émulation, qui est une participation de la jalousie de Dieu, qui anime contre la créature une justice impitoyable, afin de lui arracher toutes choses, pour donner tout à Dieu.

[Cette justice est une justice de dépouillement.]

Il ne vous faut point d'autre maître que l'expérience ; et vous en avez assez pour juger de ce que Ton vous dit. N'attendez plus de Dieu de ces violences extrêmes: Il veut à présent de vous des sacrifices plus libres et plus volontaires, vous ayant donné assez de connaissance pour juger lequel des deux est le plus avantageux, de vivre à soi, ou hors de soi. Quel intérêt ai-jc à tout cela que l'intérêt de Dieu et votre propre bien? Cherché-jc quelque avantage ? Il n'y en a point d'autre que la peine ; et, si je voulais abuser de la facilité des personnes, et m'attirer des partisans, je prendrais d'autres routes : mais il me suffît que Dieu connaisse mon cœur, et ce qu'il me fait souffrir pour des âmes, qui, loin d'en avoir de la reconnaissance, n'en ont pas même la connaissance.

Il ne faut chercher que Dieu dans la créature, ou plutôt, Dieu en lui-même, sans "vouloir chercher dans cette créature (quoi que ce soit), pour s'appuyer : des traces de vertus, que Dieu a lui-même détruites, vertus à notre mode, et non à la sienne. Si nous regardons cela pour nous ûxer dans notre état, nous serons toujours trompés ; et Dieu ferait plutôt paraître en cette créature des défauts qui n'y sont pas, ou il en ferait naître, pour nous tirer de cet appui. Allons, sans regarder le guide que l'on nous donne, ni le chemin1. Suivons Jésus-Christ,

i. Conseil que Fénelon reprendra souvent sous une autre forme :

qui marche le premier, et la volonté divine, qui, quoique cachée en apparence, nous est très manifeste par le caractère imprimé dans le plus intime de nous-mêmes,

[Se perdre en Dieu, ce n'est point avoir une volonté droite, c'est n'en, avoir plus.]

Pour moi, je ne vous demande rien : mon office est de vous faire voir Jésus-Christ, qui, s'étant précipité du haut faîte de la Divinité dans l'abîme du néant pour l'amour qu'il vous porte, vous invite à le suivre selon votre portée. Je vous le montre : et c'est assez pour moi. Je vous dis qu'il vous appelle ; je vous apprends à entendre sa voix. Pouvez- vous dire en conscience que vous ne le connaissez pas, et qu'il est trop défiguré de la chute', que son amour lui a fait faire pour vous ? C'est pa/ce qu'il est si forjt défiguré, qu'il est comme un lépreux, que vous devez plutôt vous unir à lui, et ne pas conserver une vaine beauté, qui ne lui saurait plaire, si elle vous empêche de vous précipiter pour le suivre.

Vous me direz : je ne vois en vous nulle trace de la Divinité ! vous qui me parlez, vous êtes si fort défigurée1, que je tremble d'être comme vous. Ma laideur, vous répondrai- je, fait mon plaisir} ; et si j'étais autrement, je

« Marcher, comme Abraham, sans savoir où » ; cf. plus loin. Lettre du 17 juillet 1689, p. 21 3 ; mais il n'ira pas jusqu'à dire : « sans regarder le guide que l'on nous donne. » Cf. Lettre du 11 août 1689, p. 2-48 : « Le chemin m'est obscur, le guide m'est clair » ; cf. encore Lettres GXV, p. 398 et n. 3, CXXX, p. 319 ; Poésies, n° II, p. 339.

Page 1