‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 126 sur 294 · Par la petite vérole · texte numérisé non relu

Par la petite vérole

2. Allusion probable à une poésie de Mme Guyon ; cf. Poésies et cantiques spirituels, édit. de 1790, t. III, n° XIX. p. 29 : « Nécessité et sûreté du mépris de soi » :

- Que j'ai "d'horreur de la beauté !

Elle rendrait mon âme vaine :

Ma laideur fait ma sûreté.

Aussi n'en ai-je point de peine.

Je la regarde comme un bien, Qui me fait' cacher en mon Bien.,

voudrais être précipitée de nouveau dans des abîmes plus profonds, afin qu'il ne me restât d'autres traces, qu'une personne qui n'a plus de figure humaine, et à laquelle il ne reste qu'un effroyable débris de ce qu'elle a été et de ce qu'elle n'est plus. L'on veut se perdre et se conserver tout entier, que Dieu aplanisse pour vous les pointes de rocher et les couvre de coton ;* non, non, il faut périr et» être véritablement perdu. Vouloir toujours se perdre et vouloir en même temps des signes que l'on n'est pasperjdu, c'est se perdre en figure et non en réalité * ; c'est se reprendre après s'être livré, quoique l'on ne le croie pas. C'est vouloir allier deux choses inalliables. Il ne se faut point flatter : l'on ne sort de soi qu'en se perdant. Si j'ai véritablement quitté ma-maison, et que je n'y prenne plus d'intérêt, que m'importe qu'elle soit au pillage ; que l'on en arrache toute la beauté ; que Ton ne voie pîus que des masures ruinées, où l'on met encore le feu ? Si je m'en afflige, si je la plains, je ne l'ai point quittée : si dans l'état' effroyable où je suis réduite, j'en ai de la douleur, j'en gémis, je me plains, je suis encore en moimême, j'ai peine à abandonner une maison que l'on né détruit de la sorte, que pour me faire perdre toute envie d'y retourner,

Dieu sait si j'ai envie que l'on me croit, ni que l'on suive mes avis. Si je pouvais disposer de moi-môme, avec quel plaisir me.déroberais-je à la vue des hommes? Mais lorsqu'on me fera parler,- je ne dirai jamais que la

i . Fénelon a développé plusieurs fois cette idée avec une éloquence ardente ; cf. Instructions, XXII, t. VI, p. iaô, g : ' « On ,dit qu'on no tient à rien, et on est effrayé des moindres pertes ; on veut vous posséder, mais on ne veut point se perdre, pour être' possédé par vous, etc ».; et XXIV (îd., p. 127, d = Lettre à Mme de Maintenon du 2 février 1693, t. VIII, p. ^97) : « On croit <jue tout se renverse, quand tout commence à s'établir solidement et à se purifier. On veut bien que Dieu fasse de nous ce qu'il voudra, pourvu qu'il en* fasse toujours quelque chose de grand et de parfait. . . Quelle chimère de spiritualité ! » '

vérité, mais vérité aussi certaine que la souveraineté de Dieu est infaillible. Je me rapporte à votre expérience. Je n'ai pu écrire à Monsieur votre neveu ! davantage que ce que j'écrivis hier. Je viens.de la Messe ; l'on a dit TÉpitre du sacrifice d'Abraham 2.

Dieu a voulu en peu de temps vous faire comprendre par expérience : et ce qu'il peut, est, et opère en vous ; et ce que vous êtes ; et ce que vous pouvez par vousmême.

La disposition de votre retraite est l'état où Dieu vous veut continuellement ; et vous n'aurez jamais la lumière pure et nette sur ce qu'il veut de vous, que vous ne soyez dans cet état de dépendance continuelle à l'esprit du Verbe, qui vous a appelé, pour être votre vie. Vous n'avez garde d'avoir goûté jusqu'à présent la délicatesse de sa pure opération, puisque vous l'avez toujours extrêmement mélangée de la vôtre, ne vous tenant jamais ferme et invariablement altacbé au conseil que l'on vous a donné sur cela. Combien de fois avons-nous eclairci cet article, où je vous ai dit, que lorsque Dieu opérait, il fallait quitter tout opérer4 pour le laisser faire? Non seulement vous ne mourez pas à cette activité intérieure (ce qui est un effet de votre crainte, et la source du peu

i . Il s'agit sans doute ici de François de Salignac, marquis de Lu Mothe-Fénelon, neveu de l'archevêque de Cambrai, et père du marquis de*Fénelon, qui sera le pieux éditeur de son oncle et 'le défenseur de la mémoire de Mme Guyon.

2. Cette épitre (Hébr., XI, 8-2o)était lue dans le diocèse de Paris le lundi de la Quinquagésime. La lettre, étant de 1689, se. trouve ainsi datée du 2 1 février.

3. T. II, Lettre LXXX (jusqu'au paragraphe 8 inclusivement), p. 2î3-8.

(x. Sur cet emploi de l'infinitif substantif, cf. Lettre X, p. 38.

de mort extérieure qui est en vous), mais de plus, vous allez chercher de3 sujets, lorsque Dieu vous occupe de lui-même. La mort est un sujet peu propre à nue personne que Dieu attire à sa présence.

Je suis ravie qu'il vous ait fait connaître que l'oraison de simple exposition1 est celle qui vous convient, car cela est assurément ; mais \ous ne vous arrêtez point fixement au conseil, parce que vous vous conduirez non par la foi, mais par le goût, la connaissance et l'assurance. Tant que vos lumières et votre goût vous confirment ce que Ton vous dit là-dessus, vous y entrez : mais, silot que la sécheresse s'empare de votre cœur, cl l'incertitude de votre esprit, vous croyez devoir trouver dans vos efforts les assurances que vous ne trouvez pas dans vos dispositions.

Groyez-moi donc, je vous en conjure, et laissez-vous une bonne lois à cela. Il faut lire pour vous recueillir, et non pas pour vous former un sujet * ; et du reste, exposez-vous simplement devant Dieu, pour y èlre, ou dans l'obscurité, ou dans la lumière, ou dans le j-oût de la présence, ou dans la sécheresse. Tout doit être é"al à celui qui, ne voulant rien pour lui-même, veut Dieu pour Dieu. Ceci est rolevé : mais, quoique cela ne soit pas en vous, vous y êtes appelé. Cessez donc \otre activité du côté de Dieu, afin de faire place à son Esprit; et employez-la contre vous-même, pour mourir efficacement par tous les événements de la divine Providence, qui vous fourniront tout ce qui vous est nécessaire pour vous détruire vous-même, qui êtes vivant encore. Mais, si vous ne

i. Mme Guyon expliquera plus loin (Lettre CXI II, p. agi et n. 4) ce qu'est cette oraison.

a. Explication des Maximes, art. XX, vrai, édit. cit., p. 161 ; « Quand le recueillement nous fait tomber le livre des mains, il n'y*a qu'à le laisser tomber sans scrupule... L'amour, quand il enseigne par son onction, surpasse tous les raisonnements que nous pourrions faire sur les livres » ; cf. encore Lettre XXXVII, p. 92.

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tenez pas la conduite que je vous marque, tous vos efforts seront employés à empêcher l'étendue de l'Esprit de Dieu en vous, et non pas à vous détruire vous-même. Accoutumez-vous à aller par l'inconnu et par la foi, et non par le sentiment ; et vous irez bien, car c'est le seul moyen de laisser écouler l'Esprit du Verbe dans votre âme.

Je ne m'étonne pas de vos échappées et de votre sensibilité sur les croix1 ; cela vient de deux eau ses: la première, de ce que, marchant trop par le sensible et l'aperçu, et ne donnant pas assez de lieu à la mort intérieure, vous êtes vivant en toutes choses ; la seconde est, que, comme la mort des sentiments intérieurs est la source de la mort des sentiments extérieurs, votre mort extérieure ne peut point surpasser l'intérieure. Le découragement ne vient que de votre amour-propre, et du fonds que vous faisiez sur vous-même et sur l'acquisition de la vertu : car celui qui ne présume rien de soi, ne se décourage jamais, quoi qu'il arrive, parce que, n'attendant rien de soi, mais de Dieu seul, il ne s'étonne point des échappées de la nature, car c'est son propre ; et, étant persuadé que Dieu seul peut le garder, et qu'il n'est nullement obligé de le faire, il lui a une obligation infinie, lorsqu'il le fait, et se supporte en patience2, lorsqu'il le laisse à soi-même.

Vous n'êtes point déchu, car le fond que vous éprou-

i. Fénelon, Manuel de piété, V, t. VI, p. 57, d : « Mon Dieu, je parle magnifiquement de la croix, et je n'en veux connaître que le nom. » Lettres spirituelles, t. VIII, p. 555, g : « Je frémis ù la seule ombre de la croix. » Cf. surtout id., id., p. 5G5, d: « Je ne puis m empêcher d'admettre la vertu de la croix : nous ne valons rien que par elle. Elle me fait frémir, et me donne des convulsions dès quelle se fait sentir ; et tout ce que j'ai dit de ses opérations salutaires s'évanouit dans l'agonie, où elle met le fond du cœur. »

a. Fénelon, Lettre au marquis deBlainville du 2$ août 1697 : « Il faut se supporter patiemment soi-même sans se flatter » (t. VIII, p. 01 5, d) ; cf. encore Explication des Maximes, art. XII, vrai, édit. cit., p. 108-109.

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vez a toujours été en vous; et, quoique ses productions aient été un peu amorties par l'onction de la grâce, vous étiez toujours le même, et Dieu ne permet ces échappées, que pour vous faire voir ce que vous êtes.

Vous ne pouvez être jamais dans l'illusion, tant que vous suivrez avec soumission l'Esprit de Dieu pour le dedans, et tant que vous travaillerez à mourir à vousmême, soit par la fidélité à vous renoncer incessamment vous-même, ou en vous laissant détruire et humilier par les événements de la Providence, par vos défauts, et par le fond de votre naturel, qui n'y contribuera pas peu.

Évitez plus que la mort le découragement ; et quand Dieu vous précipiterait dans le plus profond de votre corruption, il faudrait toujours tenir la même conduite à son égard, et avoir une patience infinie avec vousmême. H y a bien d'autres misères à éprouver. C'est pourquoi il faut faire bonne provision de fidélité et de courage. Entrez donc tout de bon en ceci ; sans quoi, vous serez toujours enfoncé en vous-même, vous travaillerez beaucoup et vous avancerez peu ' .

XV1Ï. — M™» GUYQN A FÉNELON*

Je suis toujours plus convaincue des desseins de Dieu sur vous3. Vous ne sauriez aller trop simplement avec lui : C'est ce qu'il veut de vous. Il ne demande pas vos œuvres, mais votre obéissance. Je vous prie en son nom de ne point examiner trop scrupuleusement vos fautes, mais de vous laisser tel que vous êtes. Dieu ne manquera pas de vous faire sentir ce qui lui déplaira ; mais ce qu'il ne

i . Cette lettre et la précédente répondent à des lettres de Fcnelon jierdues.

a r. III, Lettre GUI, p. 45a-0.

3 Ci fragment d'autobiographie, p. 4.

vous fera pas voir lui-même, ne le cherchez pas. Votre volonté est droite, et comme il la désire. Soyez assuré que tout ce qui n'est pas volontaire ou opéré par rapport à nous, n'est pas obstacle, quoique ce soit une faiblesse ou imperfection. Ces derniers défauts servent beaucoup plus qu'ils ne nuisent. Des personnes, qui paraîtront extérieurement sans défauts, parce que leur prudence ajuste tout, ou même souvent la vue et l'amour de leur perfection, ne seront toujours pas selon le cœur de Dieu. Il veut être votre principe, comme il est votre fin ; et il vous veut tellement tout à lui, qu'il n'y ait rien qui vous soit propre, nul intérêt de temps ni d'éternité.

Dieu ne demande rien autre chose de vous ni de toutes les créatures qu'il veut pour soi; que cette volonté droite, toujours exposée sans retour à la volonté -divine, qui seule peut rendre féconde la volonté de l'homme, comme nous voyons une terre exposée continuellement au soleil recevoir dans son sein les plus riches trésors de la nature, sans qu'elle y contribue autrement que de sa simple exposition au soleil et par sa capacité de devenir féconde. O si je pouvais expliquer ce que je conçois làdessus, et comme tout autre travail pour nous n'est point ce que Dieu veut ; qu'il renversera même avec plaisir les idées de perfection que vous pourriez avoir, parce que l'unique plaisir qu'il veut prendre en vous, est que vous lui laissiez tout faire ! 11 vous salira quelquefois pour avoir le plaisir de vous purifier ; et ce qui vous étonnera le plus (sans vous étonner cependant), est qu'il ne vous paraîtra pas moins difficile de vous salir, que de vous purifier. Car il est presque impossible à une âme que Dieu tient fortement en sa présence, de se détourner de Dieu. Tout détour de Dieu est une saleté. Dieu ne nous salit point autrement qu'en nous éclairant, comme le soleil ne salit pas l'air, pour en faire voir les atomes. Souvent le même soleil d'un même rayon purifie sur la terre les

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endroits bourbeux, et il salit ceux que la glace paraissait avoir rendu nets.

Enfin, sans regarder les choses dans leurs effets, ni autrement que dans leur source, reslez abandonné à Dieu, et que votre volonté reste droite envers lui et souple sous lui. C'est Tunique chose qu'il veut de vous1.

[Nul retour sur soi ; indifférence absolue]

Deux choses appartiennent à la volonté *. la première est la souplesse, qui la meut incessamment selon tous les vouloirs divins, la seconde est ce qui l'emplit et lui sert d'aliment.

Il y a des âmes qui ne se laissent jamais assez manier par le divin vouloir. CcllesT-là sont pour l'ordinaire rétrécies ; et c'est l'article sur lequel on a plus de peine à „. se rendre : c'est ce qui arrête presque tous les hommes, et les empêche de poursuivre la route qu'ils ont embrassée : surtout lorsque les volontés de Dieu paraissent répugner à leur raison, et combattre des idées qu'ils s'étaient faites de la perfection 3.

Ce qui arrête encore est que, dans les âmes bien mortes et bien nues, la volonté de Dieu est délicate, et à moins d'expérience, si ce n'est que la résistance ne mette dans un état violent, elle parait à l'âme une volonté qui lui est propre; en sorte qu'elle se dit souvent, que ce n'est point Dieu qui veut en elle, ou par elle ; que c'est elle-même qui veut et se donne cette volonté ; et c'est

i . Cf. Lettre X, p. 3o,-Ao : « L'essentiel de votre état est une souplesse infinie. »

2. Discours chrétiens et spirituels, t. II, Disc. XLV, p. a48-a5i.

3. Sur la souplesse et le renoncement qu'elle comporte, cf. Fénelon, Instructions, t. VI, p. iai, d.

pour elle une matière de souffrance, surtout lorsque cette volonté, qui parait lui appartenir, combat sa raison.

[Fusion et identification de la volonté humaine et de la volonté divine dans le baiser ineffable de l'union intime.]

Mais pourquoi, me direz- vous, me parler de cela, puisque ce n'est pas mon état présent ? Je n'en sais rien; Dieu le sait. Tout ce que j'en comprends est que c'est ce qui arrivera chez vous, et même plutôt qu'à bien d'autres, et cette volonté, vous étant donnée en libre et pur usage, semblera déranger un peu les choses, quoiqu'elle les établisse admirablement et d'une manière inconnue.

[La volonté nourrie, étendue et assouplie par l'onction de la grâce.)

Laissez-vous donc consacrer par l'onction de la grâce. Tout ce qui aura de l'onction vous conviendra toujours. Je n'entends jamais que vous vous donniez de la vivacité extérieure : mais aussi ne vous faites pas une vertu de réserve. Que la simplicité vous conduise en toutes choses. Vous avez besoin d'être réveillé quelquefois : égayez vos sens, et laissez- vous comme un enfant1. Enfin ne travaillez pas à vous éteindre : ce n'est pas ce qu'il vous faut. Ne raisonnez jamais des autres comme de vous, ni de vous comme des autres, cela étant très différent.

11 y a cette différence entre le voir et le goûter, que le premier ne doit jamais être réveillé 2, mais le second doit être nourri par tout ce qui peut lui servir d'ialiment.

i. Fénelon recommandera souvent à ses dirigés « d'amuser leurs sens » et de se « délasser l'esprit par de petits intervalles d'amusement innocent et de gaieté... enfantine » ; cf. Lettre à Mme de Maintenon de février 1691, t. VIII, p. 4ga, d, Lettre au marquis de Blainvitte du 7 juin 1689 id., p. 5ia, a, etc., etc.

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