INTRODUCTION XVII
Fénelon et ses habitudes d'esprit. Serait-ce la première fois qu'on aurait quelque peine à concilier ses affirmations avec les faits ? A-t-on jamais pu, malgré les plus minutieuses recherches, retrouver la rarissime édition de saint François de Sales, où il prétendait avoir lu une si étonnante maxime l ? Pouvait-il affirmer à Louis XIV, dans sa fameuse lettre anonyme, qu'il « n'était pas connu de lui », lorsqu'il était encore le précepteur de son petit-fils 2 ? Se sentait-il sincère, en écrivant au P. Le Tellier : « Il est très certain que je n'ai pas fait la Dénonciation (de la Théologie de Habert) ; si j'en étais l'auteur, je n'aurais garde de le désavouer :J », et à la maréchale de Noailles : « Cette Dénonciation n'est de moi ni en tout ni en partie v », quand il avait confessé au duc de Ghevreuse : « je l'ai lue et un peu corrigée, elle n'est qu'un tissu de morceaux pris de moi 3 » ? Que d'autres questions pourraient se poser à son sujet 6, qui toutes appelleraient la même réponse ! C'est que
i. Cf. Explication îles maximes des saints sur la vie intérieure. Paris, Aubouin, in-8, MDXGVII, art. V, vrai, p. 55 : « C'est ce que saint François de Sales dit (Entret, p. 182)... Le désir de la vie éternelle est bon, mais il ne faut désirer que la volonté de Dieu. » ; cf. les arguments de Fénélon pour prouver l'authenticité de ce texte : Réponse d la déclaration des trois êvêques, § XVIII, t. III, p. 3 '12, Cinquième Lettre, en réponse aux divers écrits, t. II, p. <3i3-4.
a. « La personne qui prend la liberté de vous écrire... \ous aime sans être connue ds vous » (tome VII, p. 5og, d).
3 Lettre du 12 mars 171 1, t. VII, p. 690, d.
l\. Lettre du 7 juin 1712, t. VIII, p. C6, d.
5. Lettre du 16 mars 171 1, t. VII, p. 38G, g ; cf. sur ce point l'ouvrage, d'ailleurs médiocre et partial, d'A. Le Roy, La France et Borne de 1700 à 1715. Paris, Didier- Perrin, in-8, 1892, p. 32^.
6. Par exemple, l'affaire de la publication des Maximes et du Télémoque, celle des évoques de la Rochelle et de Luçon (cf. Le Roy, /. ci/., p. 33 1), la question du « trouble involontaire » en Jésus-Christ à l'article XIV des Maximes, etc., etc.
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XVili INTRODUCTION
« tout homme est menteur », comme il aimait à le rappeler lui-même l, c'est qu'il y avait en lui surtout, comme il le confessait avec une très belle humilité, un fond de « mensonge »2 et d 'insincérité, ou, pour employer des mots moins durs, c'est qu'il était un pur gascon, et que la vérité a plus de souplesse sur les bords de la Dordogne.
L'excellent abbé Gosselin savait tout cela sans doute, si peut-être il n'osait le reconnaître publiquement ; et il aurait passé outre, suivant le conseil de Fénelon, si ces textes nouveaux lui avaient paru dignes de leur auteur. Mais, — et c'est là pour lui l'argument décisif, qu'il indique en manière de conclusion, — cette correspondance aurait « déparé sa collection » ; elle aurait déparé surtout l'austère élégance du Fénelon idéal qu'il se complaisait à reconstituer. Donner à son héros une posture qu'il jugeait ridicule, l'aurait iait souffrir : il ne voulut voir dans ces lettres qu'un « libelle diffamatoire, injurieux à la mémoire » d'un saint archevêque 3.
Ce sont là scrupules d'ami : il déplaisait à l'abbé Gosselin que Fénelon s'en fût allé chercher auprès de Mme Guyon une doctrine spirituelle et la direction de sa vie intérieure. Mais il faut rappeler ici les déclarations de Fénelon lui-même. Expliquant à l'abbé de Chanterac son attitude à l'égard de Mme Guyon, il reconnaît «qu'il la estimée, révérée comme une sainte et crue très expérimentée sur l 'oraison » 4 ; il écrit à Mme de Maintenon :
i. Instructions, t. VI, p. i55, d.
2. Lettre à la comtesse de Montbcron du 20 novembre 17b! , t. VIII, p. 64o, 7.