‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 187 sur 294 · T. V, Lettre XXIX, p · texte numérisé non relu

T. V, Lettre XXIX, p

8. Reprise du texte de saint Paul, cité dans la lettre précédente ; cf. Instructions, XXII, t. VI, p. 122, g : « Il n'y a que l'Esprit de Dieu, comme dit l'apôtre, qui puisse pénétrer les profondeurs de Dieu même ; cf. encore Lettres spirituelles, t. VIII, p. 4g5, d, Explication des Maximes, art. XVII, vrai, édit. cit., p. i48, etc.

de cet état [n'en peut juger qu'imparfaitement et selon sa mesure bornée ; c'est pourquoi je me tais et je me contente d'attendre ce qu'il plaira à Dieu de m'expliquer par l'onction.

Je comprends par l'état où saint Paul se dépeint , un état de mort, où ce n'est plus l'homme qui vit, mais Jésus- Christ en lui1, où l'on est crucifié pour le monde, c'est-à-dire, pour tout ce qui n'est pas Dieu, où l'on ne se sent coupable de rien, sans néanmoins se justifier, où l'on ne se glorifie plus qu'au Seigneur , où l'on parle [de soi comme d'un autre', et où l'on ne craint point de dire de soi des choses sublimes % parce qu'on est hors de soi et sans aucun propre intérêt. Voilà ce que saint Paul me fait voir dans un état, qui n'est pourtant pas celui des bienheureux. Je crois qu'alors la mort est consommée, mais que la vie ne l'est pas : je dis que la mort est consommée, parce que toute vie propre est détruite et anéantie ; mais j'ajoute que la vie divine n'est pas consommée, parce qu'elle croît tous les jours et qu'elle ne sera en son comble qu'au moment où elle entrera dans l'éternité.

En cet état, la justice n'est pas seulement imputée, mais elle est donnée réellement à l'âme ; ce n'est

i. Gai. II, 20.

3. Instructions, XXVI, t. VI, p. 139, à : « Ne penser jamais à soimême, ou du moins n'y penser que comme on penserait à un autre. »

3. /</., XL, t. VI, p. i56, d: « Saint Paul parle souvent de lui dans ses Épîtres... Qu'il y a de grandeur à parler ainsi simplement de soi ! Saint Paul en dit les choses les plus hautes, sans en paraître ni ému, ni occupé de lui. »

FENELON A xM™ GUYON 137

pas que l'âme la possède en esprit de propriété, ce qui est contraire à la perfection, mais c'est qu'elle est réellement dans l'âme par l'infusion du Saint-Esprit et par le délaissement total de l'âme à son opération, sans qu'elle prenne rien pour elle et qu'elle fasse autre chose que recevoir. Pour les fautes ou purement extérieures ou même intérieures, qui ne sont pas volontaires, elles ne sont pas des péchés1 ; que si, en cet état, on commettait des fautes volontaires, je crois qu'elles seraient grandes, et qu'elles ressembleraient beaucoup à la faute d'Adam dans le paradis terrestre. Il résista à l'esprit de Dieu, dans un état où il ne vivait que de la vie de la grâce et où le principe de la propriété maligne que nous portons n'était pas en lui. Cet exemple d'Adam qui pèche, quoiqu'il soit dans l'état de vie, de droiture parfaite, où ses enfants ne peuvent plus parvenir que par la mort totale, me fait croire que les personnes les plus mortes peuvent encore tomber, non en perdant la possession de Dieu, qu'elles n'ont plus par manière de possession actuelle, mais en résistant à l'opération divine, comme Adam y résista. Mais peut-être que vous trouverez absolument impossible ce qui n'est que d'une extraordinaire difficulté. Je comprends que l'âme en cet état ne peut presque se représenter cette résistance, qui troublerait sa passiveté, tant cela est éloigné de son état. Voilà ce que je m'imagine sur un état que je n'ai point

i. Lettre à Mme de Maintenon de janvier iCgi, t. VIII, p. 4qo, g : « Tout ce qui est involontaire ne doit point vous troubler. »

éprouvé1, mais il me paraît clair qu'on n'est point impeccable *, quoi qu'on soit mort à toute vie propre et maligne d'Adam, et qu'on peut croître en mérite, autant qu'on a encore la liberté de résister à Dieu et qu'on ne le fait pas.

Je fis hier une faute d'indifférence et de dureté pour un homme malheureux que je dois considérer. Je la fis plusieurs fois, et en présence de plusieurs personnes qui en durent être mal édifiées8 ; je me trouvais dans une telle sécheresse et un tel dégoût pour cette personne, que rien ne put me vaincre, et que Dieu même, dont la présence m'est ordinaire, ne me fit presque rien sentir dans ce moment. Je ne puis pourtant dire que j'aie résisté volontairement à Dieu. Cette faute m'humilie, mais elle ne me trouble pas. Je vais ce matin faire vers* cette personne ce que je lui dois. Je me sentis si sec et languissant, que je suis comme un bateau, qui n'a ni rames et voiles5, et qu'il me faut toujours tirer à la corde et à la sueur de mon visage 6 ; non que je fasse des efforts intérieurs, mais parce que la plupart des choses extérieures me sont pénibles, que Dieu me poursuit, ne laissant rien au mouvement naturel, dont il ne me reprenne, et que le goût de paix dans l'oraison diminue. Quelquefois

i . « Tout le reste est au-dessus de moi et regarde des états dont je suis bien éloigné » (Lettre du 16 octobre 1689, p. 394 et n. 4).

Page 1