‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 242 sur 294 · T. V, Lettre XLIV, p. 3o8-3aG · texte numérisé non relu

T. V, Lettre XLIV, p. 3o8-3aG

238 FENELON ET M- GUYON

pure foi l. Agréez que je vous dise ce que j'en entends et ce que j'aurais besoin d'en entendre plus distinctement.

Pour l'état d'une âme, que Dieu tire du péché et qu'il avertit par les sentiments ordinaires de pénitence, je. ne le compte point3, parce qu'il n'a rien de particulier par rapport à la voie dont nous parlons, et qu'il est commun à toutes les voies différentes de grâce.

Le premier degré qui commence à distinguer cette voie est donc le recueillement 3 et l'oraison simple, où l'on se sent attiré à mortiQer les sens extérieurs, mais d'une manière active, quoique moins multipliée*, c'est-à-dire, que dans ce degré il y a trois circonstances, une oraison moins multipliée, une mort qui se répand dans les sens extérieurs, enfin une activité5 par laquelle on tend à cette simplicité et à cette mort des sens extérieurs.

Le second degré est celui de la foi passive6, où Dieu ôte peu à peu les goûts sensibles, en sorte qu'on perd

i. C'est le Petit abrégé de la Voie et de la Réunion de l'âme à Dieu, dont Mme Guyon lui avait promis l'envoi dans la Lettre VI, p. 28 et n, 1 (Opuscules, édit. cit., t. II, p. 3 1 5-348).

3. « Le premier degré est le retour à Dieu » {Petit abrégé de la Voie, etc. y I, § 1, p. 317). Fénelon « ne comptant point » ce degré, son classement retardera d'un numéro sur celui de Mme Guyon.

3. ((Il lui est donné ensuite une touche efficace dans la volonté, qui 'invite au recueillement et lui apprend que Dieu est au dedans d'elle » (Abrégé, id.f p. 517).

l\. Reprise des termes dont Mme Guyon s'est servie précédemment (Lettre du 37 juin 168g, p. i85).

5. « Effets du second degré : activité savoureuse » («/., id., p. 317).

6. « Troisième degré : déchet d'activité et de forces par une passive té savoureuse ; destruction des sentiments intérieurs » (id.,' % 111, p. 323).

FENELON A M- GUYON 839

peu à peu les sentiments intérieurs, comme on perdait dans le degré précédent les extérieurs, mais avec cette différence, que dans le degré précédent on mourait par effort et par vue active aux sens, extérieurs, et que, dans ce second degré, on meurt au goût et aux sentiments intérieurs d'une manière qui commence à être passive, c'est-à dire, qu'au lieu que dans l'autre degré, par un goût intérieur qui était sensible, on agissait avec force sur soi-même, pour mortifier ses sens, dans le second degré, on laisse l'Esprit de grâce amortir peu à peu les goûts sensibles et intérieurs qu'on avait eu jusqu'alors pour les vertus.

Le troisième degré est un dépouillement universel1, qui se fait peu à peu des dons aperçus. Comme le degré précédent avait déjà ôté les dons sensibles et intérieurs, ainsi dans ce troisième degré la foi qui commençait déjà à être sèche, et dépourvue des goûts sensibles, devient peu à peu nue2, en sorte qu'elle parvient enfin à n'avoir plus rien, qui se fasse apercevoir à l'âme. Tandis que l'âme aperçoit sa foi, quoique sèche, et son abandon, — quoiqu'elle ne goûte rien de sensible ni dans les sens extérieurs, ni même dans l'intérieur, — elle se soutient par la vue des dons qu'elle aperçoit3, plus ils sont purifiés du

i. « Quatrième degré, de foi nue : double dépouillement, le douloureux et le languissant » (irf., § IV, p. 3 2 A)

a. Lettre à la comtesse de Gramonl du 11 juillet îCgo, t. VIII, p. 600, d: « Quand on est dans la foi sèche et nue, alors on se décourage. »

3. « Plus les sens sont amortis par ce courage de rame, plus l'àme voit sa vertu et se soutient par son travail » (Instructions, XXII, t. VI, p. i3i, g); cf. surtout plus haut Lettre XIII, p. 46 et le texte cité, n. 1.

240 FENELON ET M- GUTON

sensible, plus ils donnent h l'àme malgré leur sécheresse, la conGance qui la peut soutenir, car elle se rend ce témoignage que ces dons pour être plus secs n'en sont que plus purs1. Il faut donc un plus profond dépouillement pour l'arracher à elle-même et pour lui ôter sa propre vie ; c'est ce que Dieu fait en lui ôtant peu à peu dans ce troisième degré tout son aperçu *, comme il lui avait ôté dans le second tout son sentiment intérieur.

Le quatrième degré est celui de la mort3; il consiste dans une entière extinction de toute répugnance à tous les divers moyens dont Dieu se sert pour désâpproprier l'âme d'elle-même : en cet état, l'âme, qui avait été jusqu'alors, pendant le degré de nudité, dans les douleurs de l'agonie par les derniers dépouillements qu'elle avait soufferts, expire enfin, c'est-à-dire, qu'elle cesse à4 répugner à tout ce que Dieu veut en elle ; dès ce moment, elle est comme un corps mort, insensible à tout, qui ne résiste à rien, et que rien n'offense.

Le cinquième état est celui de résurrection5, où Dieu rend peu à peu à l'âme, et avec une alternative de vie et de mort, tout ce qu'il lui avait ôté dans le troi-

i. Lettre au marquis de Blainville du 7 août 1689, t. VIII, p. 5i4, g: « Cet attachement à Dieu, tout sec et tout nu, est bien plus pur. »

2. Cf. Lettre XCVI, p. 237 et Lettres spirituelles, t. VIII, p. 563, à.

3. « Cinquième degré, ou état de mort mystique... Cette mort est souffrante jusqu'à sa consommation » (Abrège, id., § V, p. 33o).

&. On trouve souvent au xvue siècle la même construction avec oublier, retarder, risquer, etc. ; cf. Haase, /. cit., § 12$, p. 344*7. 5. « Résurrection de l'âme » (id., II, § I, p. 336).

sième degré, qui est celui de la nudité1, c'est-à-dirç que Dieu, après avoir peu à peu arraché à l'âme tout son senti ou aperçu, après l'avoir mise dans l'entière cessation de toute action propre, pour la désapproprier de son mouvement naturel et propre, lui rend en passiveté tout ce qu'elle avait autrefois dans son activité; au lieu qu'avant la mort et le dénûment2, elle agissait par elle-même pour le reste, alors elle ne fait plus que laisser faire à Dieu tout ce qu'il veut en elle: mais, comme la mort mystique n'opère dans cette âme qu'une extinction de toutes répugnances à tous les divers moyens dont Dieu peut se servir pour la désapproprier d'elle-même, et qu'en cet état elle n'a fait que cesser d'agir d'une action propre, et pour recevoir passivement toutes les impressions de Dieu, — il reste encore, pour une entière désappropriation, à la faire agir d'une manière purement passive. Pour entendre ceci, il faut se représenter, qu'il y a dans l'état passif, comme dans l'actif, l'agir et le pâtir; on agit activement, quand on agit par sa propre action; on pâtit activement, quand on reçoit quelque impression par un consentement fait avec propriété; de même, on agit passivement, quand on agit par une action, qtl'on ne se donne point à soi-même, et qu'on reçoit de l'impression de Dieu ; on pâtit aussi passivement,

i . « Mais attendez que l'hiver soit passé, et que Dieu ait fait mourir tout ce qui doit mourir ; alors le printemps ranime tout » (/iwtraelions, XXIII, t. VI, p. 126, d).

3. Cf. Lettre d la marquise de Risbourg, s. d.., t, YIII, p.. 714. g, sur la souplesse aux impressions de Dieu, qui mène « à l'obscurité de la foi, au dénûment total »♦

m KENELON ET M- GUTON

quand on ne fait simplement que céder à quelque impression divine, qui ne porte à aucune action. Cela posé, je dis qu'il me semble, qu'après que l'âme, par le dénûment et par la mort, a perdu toutes répugnances aux impressions de Dieu pour se désapproprier d'ellemême, et qu'ainsi elle est demeurée paisible, immobile, indifférente, patiente dans cet état passif1, — il reste encore une dernière chose pour mettre le comble à sa passiveté, qui est qu'elle devienne passivement active, c'est-à-dire, qu'elle soit aussi souple à toutes les actions que Dieu lui donnera, qu'elle a été jusqu'alors souple à toute inaction, £ toute privation, à toute la suspension, ou toute la souffrance où Dieu l'a mise jusqu'à la mort ; ainsi ce cinquième degré de résurrection est un degré, où l'âme souffre encore pour achever de se purifier et de se désapproprier d'elle-même par l'action, comme elle s'était désappropriée auparavant par la non-action.

Le sixième et dernier état est celui, où l'âme, ayant achevé de ressusciter et de recevoir la vie divine en la place de la vie propre, se trouve anéantie et transformée 2 ; elle est alors anéantie, parce qu'il ne lui reste plus rien de sa volonté propre, ni pour agir ni pour patir. Elle est transformée, parce que la vie et la volonté de Dieu sont en la place de la sienne propre. C'est l'état de saint Paul, qui vivait, mais ce n'était

i. «Il faudrait être dès cette vie, comme tes âmes -du purgatoire paisibles ek souples sous la main de Dieu » {Lettres spirituelles, t~ VIII, p. 573, g). ......

2. « Fécondité de l'àmc transformée » (Abrégé, H, § il, p. 3$6).

plus lui, c'était Jésus-Christ, vivant dans sa volonté morte à tout1. Alors l'âme, — qui avait demeuré si longtemps à mourir avec tant de douleur â sa propre -action, et qui ensuite avait encore demeuré si longtemps à mourir à son inaction, et à reprendre l'action rendue sans propriété, — commence à agir et à pâtir indifféremment sans aucune peine, selon que l'un ou l'autre a lieu en chaque occasion ; elle n'a plus rien à souffrir pour elle-même, parce qu'elle n'a plus ni propriété ni répugnance; il ne lui reste à souffrir que pour la lenteur des âmes qui lui sont données2, et qui ne veulent et ne peuvent encore seconder toute l'activité divine qu'elle reçoit pour de tels enfants.

Le sixième degré d'anéantissement, ou transformation3, est le dernier, après lequel il ne reste plus que la gloire des bienheureux. Mais on avance à l'infini dans ce degré à mesure que l'âme, se délaissant davantage au mouvement divin, s'élargit aussi d'avance, pour recevoir en plus grande abondance le même mouvement. Il n'y a que cet état où l'on soit parfaitement à Dieu, parce que dans le passage de la mort â la transformation, qu'on nomme la résurrection, et -qui est le cinquième, l'âme n'est pas encore désappropriée; quoique dans la mort il ne lui reste plus -de répugnance pour tout ce que Dieu fait lui seul en

i. Galat, II, ao; cf. Lettre LIV, p. i36. a. « État souffrant pour autrui » {Abrégé, II, § II, p. 33g). 3. « Sa transformation (de lame) et comment connue. Étendue de lame transformée dans la volonté de Dieu » (id., Il, § III, p. 363).

2M FÈNELON ET M- GUYON

elle, il lui reste encore quelque défaut de souplesse pour tout ce que Dieu voudra en elle et par elle. Mais, quand toute propriété active et passive est détruite par la résurrection consommée, alors cet état devient une transformation, en sorte que l'âme n'aperçoit et ne trouve plus vouloir d'autre volonté que celle de Dieu ; Dieu devient l'âme de cette âme, clic n'a qu'à agir naturellement, et elle se trouve arrêtée avec douleur, toutes les fois qu'on lui veut faire vouloir ce que Dieu ne veut pas. — Mandez-moi, si j'ai bien compris votre écrit.

11 me reste deux difficultés : l'une sur la désappropriation de la volonté, l'autre sur les ténèbres de 1» foi.

Pour la désappropriation de la volonté1, je ne la puis croire entièrement parfaite au moment de la mort mystique. Voici mes raisons. L'âme a encore besoind'être purifiée dans sa résurrection2; or est- il que purifier, c'est oter quelque impureté ; l'âme n'a riend'impur que la propriété volontaire, je dis la propriété volontaire, car il n'y a plus de vraie propriété, où il n'y a plus d'aucune volonté propre. Il faut donc qu'il reste, après ce qu'on appelle la mort, quelque^ reste de la volonté propre, qui souille encore un peul'âme et qui a besoin d'être purifié; c'est ce que vousnommez rouille3, mais c'est une comparaison, quir

i. Cf. Lettre XXIV, p. 69 et les textes cités à la note 3. a . C'est le cinquième degré de « la voie » ; cf. plus haut, p. ag6~ 3. « Mais après la mort, qui est aussi ce qui fait que l'âme sort d'elle-même, c'est-à-dire qu'elle perd toute propriété, quelle qu'elle-

sjr^

FÉNELON A M~ GUYÔN 245

quoique bonne, ne montre pas exactement la nature <de cette impureté. L'âme, étant un pur esprit, n'a point de rouille, mais elle a un reste d'attachement à «elle-même, que nous appelons propriété1, et qui la ternit, comme la rouille ternit les corps. Je ne puis rien comprendre d'impur dans l'âme, que ce qui est volontaire, et de propriété. Je conclus donc qu'aussitôt que l'âme sort d'elle-même, elle entre immédiatement en Dieu; je dis bien davantage, car je soutiens qu'elle rie peut sortir d'elle, qu'autant qu'elle entre dans Dieu, et qu'elle n'achève de sortir d'elle que quand elle achève de se perdre en Dieu ; quoique l'ouvrage de la grâce paraisse toujours commencer par le dépouillement et par la privation, et que la possession ne vienne qu'ensuite, il est pourtant vrai •dans le fond qu'on ne se vide de soi qu'à mesure qu'on se remplit de Dieu ; ce n'est pas le vide de l'âme, qui attire la plénitude de Dieu, car comment se viderait-elle seule, si Dieu même n'y était pas, pour la

soit, — car on ne connaît ce que l'on possède que par la perte que Ton en a fait : tel qui croit ne tenir à rien est souvent bien trompé, tenant à mille choses qu'il ne connaît pas, — la mort, dis -je, étant ■arrivée de cette sorte, l'àme est bien sortie d'elle-même ; mais elle n'est pas d'abord reçue en Dieu. Il lui reste encore un je ne sais quoi, un reste d'homme, une forme ; cela se perd. C'est une rouille qui est détruite par une peine générale, indistincte, qui ne regarde nuls moyens de mort, puisqu'ils sont tous outrepassés et finis, mais un défaut d'aisance, parce qu'étant chassé de chez soi, on n'est pas encore reçu dans l'Être original » {Abrégé, I, § V, p. 334-335), — Fénelon s'est souvenu de ce passage dans une page des Instructions, XXII, t. VI; p. 12 1, d : « Chacun tient à une infinité de choses quîil ne devinerait jamais, etc. »

i. Cf. chez Fénelon une autre définition de « la propriété », citée plus haut, Lettre III, p. 19 et n. 1.

vider? mais c'est la plénitude de Dieu, qui, entrant, se fait faire place à la plénitude. Ainsi le cœur n'est jamais un instant vide ; Dieu se l'ouvre lui-même, en poussant au dehors l'amour-propre qui remplissait l'espace. Être en Dieu, c'est être entièrement désapproprié de sa volonté, et ne vouloir plus que par le mouvement purement divin ; c'est ce qui n'arrive à l'âme que par l'anéantissement, transformation et résurrection consommée.

Ma seconde difficulté est sur les ténèbres de la foi *- La foi ne consiste point à ne rien voir du tout, il y aurait de l'impiété à le croire, car il faut bien se garder de confondre la foi avec le mouvement aveugle des fantasques ou faux inspirés. L'obéissance de la foi est raisonnable selon saint Paul3; et, comme [dit]* saint Augustin, rien n'est si raisonnable que le sacrifice que nous faisons à Dieu de notre raison. La foi est obscure, parce qu'elle nous fait soumettre par son autorité à croire et à faire les choses qui vont au delà de toutes nos lumières naturelles; mais, d'un autre côté, elle est très claire, puisqu'elle n'exige le sacrifice de notre raison qu'en faveur d'une autorité toute divine, qu'elle nous montre clairement, qui est au-dessus de notre raison même. Je ne crois pas l'Évangile parce qu'il est obscur ; au contraire, je surmonte son

i . « Elle (l'âme) éprouve aussi que, sans nulle lumière distincte et toute pleine de sécheresse, elle no laisse pas d'être éclairée, car cet état est lumineux en lui-même, quoiqu'il soit si obscur par rapport à l'âme qui le possède, etc. » (Abrégé, I, § I et II, p. 3ao).

a. Rom. XII, i.

Page 1