II Tim., I, i
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tous les jours : je ne puis résister à Dieu ; vous savez donc que c'est Dieu qui vous mène, quoique vous ne sachiez pas où est-ce qu'il vous mènera. Il n'y a donc jamais de foi qui n'ait effectivement sa certitude, mais c'est une certitude sur laquelle on ne peut pas toujours réfléchir. Dans le temps de la tentation, la certitude demeure, mais on ne saurait en faire usage pour se calmer. Elle demeure si bien qu'on ne voudrait pas pour un bonheur éternel sortir un moment de cet état ; tant il est vrai que la conviction qui fait la foi, quoique enveloppée, demeure toujours inaltérable ; mais, comme je l'ai dit, Dieu ne permet pas alors qu'on puisse réfléchir expressément sur elle, pour se rendre témoignage à soi-même qu'on la possède ; ce retour serait une propriété, qui empêcherait l'âme de se déprendre d'elle-même.
Remarquez encore la certitude de la voie1 ou la certitude de son propre salut. Il n'est pas nécessaire qu'on ait toujours la certitude de son salut ; au contraire, l'état de cette vie demande qu'on en soit privé ; et l'état des âmes, que Dieu veut perfectionner, demande que dans ce doute elles fassent sans réserve un sacrifice d'abandon sur leur éternité. Il est donc vrai qu'il vient un temps, où Dieu se cache, où Ton ne sait si on l'aime, ou si on en est aimé. On sait bien certainement en général que la voie est de Dieu, mais on ne sait pas si on la suit. Je comprends que Dieu pousse quelquefois jusqu'à certaines extrémités,
i. Cf. Lettre XXXV, p. 88 et n. 2.
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où Ton ne voit plus aucunes traces du chemin, el où il faudra, quoiqu'on fasse, hasarder son éternité; mais alors ce n'est pas l'indifférence de tomber dans l'illusion ou de n'y tomber pas, qui mène librement dans cet état de doute et de hasard ; au contraire, on j est poussé violemment et involontairement par une puissance supérieure, qui ne laisse aucune relâche; alors, quoiqu'on fasse et quelque parti qu'on prenne, on croit tout hasarder, on croira même que tout est perdu ; mais remarquez qu'alors, quoiqu'on fasse, ce n'est pas l'âme qui quitte sa lumière, c'est la lumière qui la quitte tout à coup malgré elle, encore même (que) la lumière pure et véritable ne quitte jamais ; car, comme nous le disions, si on lui proposait ce qui serait véritablement mal, sa conviction intérieure se réveillerait ; elle dirait : j'aime mieux, mourir que de résister à Dieu et de violer la loi. Dieu donc prend plaisir à l'embarrasser, pour la réduire à lui sacrifier son éternité tout entière*.
Mais, dans cette agonie, elle lient toujours par le fond de la volonté à tout ce qui lui paraît le plus droit selon Dieu. Si elle ne peut plus suivre Dieu clairement à la piste2, elle va du moins à tâtons le plus près qu'elle peut de lui. Il y en a là assez pour trouver la certitude de la conscience dans cette
i . On trouve dans cette partie de la lettre toutes les idées que Fénelon développera plus tard dans le X« article (vrai) de l'Explication des Maximes; cf. Lettre III, p. 20 et n. 1. Lettre du 28 mars, p. 90, Lettres XXXVII et XXXVIII, p. 92 et 96.
a. Expression déjà employée par Fénelon dans sa lettre du 18 juillet» p. 317.
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droiture d'intention, pendant que d'un autre côté cette âme, faute de pouvoir réfléchir sur sa droiture d'intention et sur sa conviction certaine, ne laisse pas de se croire aussi perdue pour l'éternité, que si elle avait abandonné toute droiture et toute règle de conscience. Mais en cet état même, tout ténébreux qu'il est, il y a une lumière simple et sans retour de l'âme sur elle, qui est plus pure, plus lumineuse, plus certifiante et plus chère à l'âme, que toutes les consolations et toutes les certitudes sensibles des autres états: ce qui paraît par son horreur pour d'autres choses vraiment mauvaises. D'où je conclus que Fétat de la pure foi n'exclut jamais la raison ; il exclut bien la raison de propriété, c'est-à-dire, cette sagesse, par laquelle on est sage à soi-même, comme dit l'Ecriture1; il exclut cette sagesse intéressée, qui veut toujours s'assurer pour soi, et se répondre à soi-même de son assurance, pour en jouir avec une pleine propriété; mais il n'exclut jamais cette raison simple et sans réflexion sur elle-même, qui tend toujours à ce qu'elle aperçoit de plus droit. Ce n'est pas qu'elle y tende par des raisonnements multipliés et réfléchis ; encore une fois, tout cela n'est pas la raison, mais l'imperfection de la raison même.
Il s'ensuit de ces principes, que la plus pure foi sans raisonnement est non seulement raisonnable, comme saint Paul nous l'assure, mais encore que c'est le comble de la raison parfaite. Dieu mettant dans les
i . Prov. IX, 12.
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sens extérieurs et même intérieurs une violente tentation, qui semble rendre présentes et agréables les morts les plus horribles, en même temps, rame, par sa simplicité et par la conduite de Dieu, qui la veut cacher à elle-même, ne pouvant réfléchir sur son propre état, pour apercevoir sa droiture et sa certitude de conscience, — elle marche avec une lumière très pure, sans pouvoir se dire à elle-même que c'est une lu4 mière. Ainsi elle a toute la clarté et toute la certitude qu'il faut pour une conscience droite, et tout ce qu'elle fait est la plus pure raison ; elle ne manque que de clarté réfléchie, que la nature voudrait avoir pour s'appuyer sur sa propre vertu par un mouvement de propriété. Ce n août 1689.
XCVIH. — M™ GUYON A FÉNELON*
On ne peut mieux prendre les choses que vous le faites : je les entends comme vous l'exprimez. Mais, pour répondre à vos difficultés, je vous dirai premièrement, que je n'ai jamais prétendu que la foi ôtàt la raison, quoique son principal effet soitd'ôterle prppre raisonnement sur les choses, pour ne les plus voir par les yeux de la raison humaine, ni même par ceux de la raison illuminée, mais par ceux de la sagesse de Jésus-Christ, qui devient le conducteur et le moteur de l'âme. C'est pourquoi l'état de pure foi se termine à celui de Jésus-Christ, Sagesse éternelle. Mais, de même que Jésus-Christ a été scandale aux Juifs et folie aux Gentils, de même les.
1. T. III, Lettre LXXX.III, p. 35o-36i ; dernier paragraphe, t. V, Lettre XCII, p. 456.
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effets de la plus pure sagesse ne paraissent pas tels à ceux qui sont pleins de la sagesse de la chair, qui doit être détruite, pour laisser régner Jésus-Christ seul ; c'est pourquoi il est écrit, que la perdition et la mort ont dit : nous avons ouï le bruit de sa réputation f.
Pour vos deux difficultés sur la désappropriation de la volonté, et sur les ténèbres de la foi, je vous répondrai l'un après l'autre ce que Notre-Seigneur me donnera, vous priant, s'il vous reste quelque doute, de me le dire, ou si je me mépfenais en quelque chose, de me le faire savoir, car je suis persuadée que, si nous n'étions pas d'accord, ce serait faute de m'exprimer avec assez de netteté.
11 est certain que la désappropriation n'est pas parfaite au moment de la mort2, quoique l'âme soit très certainement désappropriée. Elle est désappropriée de toutes les résistances ou répugnances à se laisser arracher tout ce qu'elle possédait, et c'est ce qui fait la mort, qui la rend de la manière que vous l'exprimez. Elle est morte à tout vouloir de retenir et conserver ce qui lui parait le plus absolument nécessaire, s'étant laissé arracher tout ce qui la retenait vivante en ces bonnes choses, où Dieu la poursuit sans miséricorde, jusqu'à ce qu'il l'ait entièrement hannic de chez elle. Cela s'opère bien par une opération de la grâce de Dieu, d'autant plus grande qu'elle est plus cachée : car la grâce des grâces est l'entière désappropriation, qui nous arrache impitoyablement ce que nous possédons. Mais l'âme, quoique remplie de grâce et de charité, n'est pas pour cela passée en Dieu, et perdue en lui.
[Mort progressive de lame avant sa réunion avec Dieu.]
Si l'âme entrait en Dieu, sitôt qu'elle est mise dans
i. Job, XXVIII, 22.
a. Le mort mystique ; cf. Lettre III, p. 18 et n. il.
np-
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l'état de nudité, il est certain qu'elle serait dès lors dans l'union immédiate : étant dans l'union immédiate, elle serait affranchie de tous les moyens, et par conséquent desappropriée : ainsi la fin serait le commencement.
Concluons, que l'àme est alors dans les moyens, et par conséquent encore dans la propriété ; qu'elle est unie, mais par effets et moyens ; et que, par cette union médiate, elle est dépouillée peu à peu d'elle-même ; mais ne disons pas quelle passe en Dieu1, dès que Dieu commence à la désapproprier. La différence est comme celle de celui qui boit de l'eau de la mer, et de celui qui est abimé dans la mer, ou peu à peu changé en elle.
[Comparaison de lame avec les fleuves, qui sont reçus dans la mer, a\ant de se transformer en elle.] *
Je croyais que votre seconde difficulté sur la foi devait être éclaircie par ce que j'en ai écrit en plusieurs endroits, la comparant ù la lumière du soleil, qui aveugle par son oxcès, et non par son défaut.
[Si on demande à l'àme : qui la conduit, elle répond par réflexion : c'est Dieu ; mais, comme Dieu se cache, elle ne lui demande pas ai c'est lui qui la mène, et s'abandonne sans réserve à sa volonté inconnue pour le temps et pour 1 éternité.]
Vous avez raison de dire que ce n'est pas l'àme qui quitte la lumière2, car elle ne la quitterait jamais, tant elle l'aime. C'est cette lumière qui la quitte. Mais pourquoi ne voulez- vous pas que, m'abandonna nt à Dieu sans réserve, et me confiant à lui par-dessus toutes choses, pouvant consentir à perdre mon salut, s'il en est glorifié, — je ne puisse pas me sacrifier à l'illusion, s'il voulait la permettre, car qui peut faire le plus, doit pouvoir faire le moins ? Je le soumets pourtant avec le
i . Mine Guyon est de l'avis de N. , dont Fénelon à parlé dans la Uttre XXXIV, p. 8a.
a. Lettre précédente, p. a5o.
reste à vos lumières, vous assurant que Dieu m'a donné un cœur docile à tout, quoiqu'il m'imprime ses vérités avec des caractères ineffaçables. O que l'expérience vous, découvrira des vérités dont vous serez charmé, quoique souvent environnées de frayeurs !
Je laisse à celui qui a un pouvoir souverain sur les cœurs et sur les esprits, de vous le faire comprendre. Je sais qu'il vous aime assez, pour ne rien dérober à votre expérience. C'est en lui que je suis à vous plus que je ne puis dire. Il y avait bien des choses à dire sur les dépouillements, dont l'étendue est extrême ; mais vous en comprenez assez * .
Je vais dans ce moment à la campagne, Madame, pour jusqu'à demain. Je ne puis avant mon départ lire ce que vous m'envoyez3; mais il* me servira de lecture ce soir et demain. Tenez ferme, ni de rompre ni de conclure5. Je veux dire que vous ne devez pas confier le billet à M. H.6. Pour le dépôt, il est bon
i. Cette lettre, qui est une réponse à la précédente, est sans doute du ia août; cf. la lettre suivante.
a. T. V, Lettre XCIII, p. 457.