III, Rois, in
vous dérouteriez aisément, et ce langage inconnu de presque tout le monde vous deviendrait étranger, et vous seriez tout dérangé. Allez donc par là je vous en conjure, et me croyez en ce point, car il est pour vous d'une extrême conséquence.
Cela ne se fait point par écouter f longtemps l'inspiration : elle est prompte et soudaine, elle ne prévient point, mais dans le moment du besoin, elle ne manque jamais. Si cette manière d'agir est pour quelqu'un, elle est singulièrement pour vous. C'est la voie des petits enfants, qui n'agissent point par' le raisonnement, mais qui agissent toujours simplement et de bonne loi. Quoique vous soyez froid et éteint, vous êtes fort sur certaines choses, et poussez les choses avec vigueur, surtout lorsqu'elles sont raisonnables. C'est un effet de votre esprit, qui, étant très juste et très bon, ne s'accommode pas des choses qui lui sont contraires. Cependant l'esprit de Jésus-Christ détruira peu à peu cela, donnant la mort à ce qui est ^vivant, et la vie à ce qui est mort. Je vous porte dans mon cœur d'une manière aussi singulière qu'elle est continuelle, et je ne trouve personne qui me soit ce que vous m'êtes. Toute à vous en lui seul. Ce no septembre 1689.
J'ai toujours bien de la joie, lorsque je reçois de vos lettres, mais je ne sais pourquoi j'en ai eu davantage celte
1 . Cette construction de 1 infinitif-substantif avec par est très fréquente au xviie sitcle; cf. Haasc, édit. cit., § 85, a, p. 207 ; cf. plus loin Lettre CXI, p. 289 ; cf. de même chez Fénelon : « Ce n'est point par se croire juste qu'on cesse de craindre » (Lettre â la comtesse de Gramonl du 17 septembre 1691, t. VIII, p. 6o4, d).
2. T. V, Lettre XLVII, p. 3/*2-3/i7 ; les trois paragraphes avant les dernières lignes, t. III, Lettre CIV, p. /156-g.
27ft FENELON ET M- GUYON
ibis ici *. Mon cœur me rend témoignage que vous allez comme Dieu veut, et c'est tout. Je vous trouve souvent si présent que j'en suis surprise, aussi bien que du soin que Dieu prend de me réveiller sur votre compte. Il y a longtemps que je prie pour le R[oi], et je le ferai pour le p[elit] P[rinceJ *, lorsque Dieu m'y appliquera. J'ai toujours dans l'esprit que les choses seront comme je vous les ai marquées, mais il y aura de la peine pour \ous. Il vous en coûtera ; vous avez souvent peu d'espérance, et les choses vous paraîtront fort éloignées. Dieu veut de vous une fidélité inviolable pour vous laisser, ainsi que je vous l'ai mandé, à ses mouvements. Ce sera lui qui réussira, et non pas vous.
Moins il y aura de vous, plus il y aura de lui : j'aime mieux que vous fassiez des fautes en vous abandonnant à lui, que les plus grandes choses du monde en vous conduisant par vous-même3. Vous verrez que Dieu convertira même vos fautes en bien ; et c'est le secret de la sagesse toujours adorable, que de faire que ce qui est entre nos mains un instrument de mort, devienne une source de vie entre les siennes. Je suis toujours plus certaine, que Dieu veut que vous serviez M. et Mme de B[eauvillier] et ceux que j'ai vus à Saint-Quentin4, et surtout M. de Bjeauvillier] ; les choses tourneront de manière que vous découvrirez un jour les desseins de Dieu en cela : vous ne sauriez être trop petit. Je crois que vous ne devez pas faire trop d'attention sur vos fautes, mais les soulTrir. Dieu vous soutiendra d'une main invisible, lorsqu'il paraîtra qu'il vous laisse tomber.
i. Sur cet emploi de ici, cf. Lettre -XXI, p. 66 et n. i»
2. Ceci répond à la demande qu'avait faite Fénelon dans sa Lettre du 3i août ; cf. p. 271.
3. Fénelon s'assimilera toutes ces idées et les développera dans uno lottre à Mme de Maintenon (= Instructions, XXVII, t. VI, p. i3i-3)
/i. Je n'ai pu découvrir quels amis Mme Guyon avait à Saint- Quentin ,
Je suis si certaine de son soin sur vous, que je n'en puis douter. Il ne veut de vous rien autre chose, sinon que vous soyez bien petit, très dépendant de lui, et que vous le suiviez inviolablement, quoiqu'il en coûte, par les routes intérieures et les mouvements qu'il inspire luimême. La fidélité à suivre ceux qui sont fort aperçus vous éclairera et vous stylera pour ceux que leur extrême délicatesse rend presque imperceptibles. Vous ressentirez encore du temps la peine de l'humiliation que causent les fautes, surtout dans le poste où vous êtes. Mais accoutumez- vous d'y être immobile, et de ne point mettre la main à l'Arche comme Oza1, quand même vous la verriez chanceler ; car, quoique ce fût une bonne œuvre pour un autre, elle ne vaut rien pour vous, que Dieu veut entièrement passif. Gela fait beaucoup mourir. Cependant, quelques fautes dans lesquellesvous puissiez être tombé, il ne faut par aucune activité auprès de Dieu vous remettre bien avec lui, ni avec les créatures, à moins que la charité du prochain n'y fût intéressée ; mais souvenez-vous de laisser tomber 2 tous les mouvements de la nature, qui , sous les prétextes les plus justes du monde, veut toujours raccommoder ce qui est gâté. Plus l'on est actif, plus il faut agir activement, mais plus l'on devient simple, plus il faut remédier à ses maux simplement ; mais, lorsqu'on est passif, il faut rester comme mort, sans la moindre action, quoique l'on se sente piquer. Ceci est très difficile pour la pratique, demande beaucoup de mort et de fidélité, mais c'est aussi d'une grande pureté, et la seule pureté en peut découvrir l'extrême pureté et la profondeur de la mort. Votre cœur est trop à Dieu, pour se laisser gagner au plaisir de l'élévation. Il se laisserait plutôt pénétrer de la douleur que de la joie 7 vous pouvez
1 . Texte de Dutoit : Ufa (sic) ; mais l'allusion est certaine au récit des i?ow, II, m, 6.