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l'avenir d'une enfant destinée à l'état religieux. Il serait piquant toutefois de rapprocher ici Fénelon et saint Jérôme, comme nous l'avons déjà fait pour la direction de conscience (1). Les avis sont les mêmes sur bien des points.
Le moyen âge avait été néfaste pour l'instruction des femmes. Eh ! qu'avaient-elles besoin de science, puisque leurs charmes suffisaient à leur influence t
L'homme fait pour la vie active recevait une instruction complète. La femme, gardée modestement dans le demi-jour de la famille, ne pouvait attendre qu'une éducation intime. Les filles étaient élevées par leur rnère, qui leur transmettait les principes qu'elle-même avait reçus de sa mère.
Rabelais ne nous dit rien de l'éducation de la mère de Gargantua ni de sa femme.
Montaigne ne veut pas donner à Diane de Foix des avis sur VInstitiition des Filles, puisqu'il ne sait pas encore si c'est un garçon qui va naître d'elle.
Erasme (2), critiquant l'éducation des filles de son temps, prétend que pour tout savoir on leur enseigne à faire la révérence, à tenir les bras, à sourire en pinçant les lèvres, à ne manger à table qu'à peine, sauf à se dédommager ensuite en particulier.
(1) Fénelon directeur de conscience, introduction, p. xxii, 2« éd.
(2) Colloquia Proci et Piiellœ, Librairie des bibliophiles,
Au xvii'' siècle, la science était pour les femmes inégale et courte ; la coutume et le caprice décidaient de tout : ce sont les expressions mêmes de notre auteur.
Quand nous pensons à jM'"^ de Motteville, aux Sévigné, aux La Fa^-ette, versées dans les lettres anciennes et modernes, nous sommes les dupes de ces éclatantes exceptions. Ces éducations brillantes étaient rares même dans les grandes maisons, ^jme (|g Sablé reconnaissait que son instruction avait été assez étroite. M'"^ Guj^on se vantait d'avoir appris dans son couvent à huit ans autant que les dames renommées du roj'aume. M'"^ de Maintenon aimait à raconter qu'à douze ans elle gardait les dindons d'une vieille tante qui l'avait recueillie, avec « un panier au bras où était notre déjeuner et un livi'et des quatrains de Pibrac dont on nous donnait quelques pages à apprendre par cœur ».
M"*^ de Scudéry réagissait en vain contre ces abus :
« Une femme qui ne peut donner avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six: et cette même personne, qui est obligée d'avoir du jugement jusqu'à la mort et de parler jusqu'à son dernier soupir, on ne lui enseigne rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement ni la faire agir avec plus de conduite. »
L'abbé Fleur}' ne cachait pas ses tristesses dans
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son Traité du choix et de la méthode des études (1) qui parut en 1686 : « Ce sera sans doute un grand paradoxe de dire que les femmes doivent apprendre autre chose que le catéchisme, la couture et divers petits ouvrages ; chanter, danser, s'habiller à la mode et faire bien la révérence, car voilà d'ordinaire toute leur éducation. »
Le bonhomme Chrysale était dans le ton quand îl avançait qu'une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
(1) Fénelon a-t-il connu le petit livre de Claude Fleury : Du clioix et de la méthode des études ? L'ouvrage parut en 1686, mais l'année de la composition remontait à quelque dix ans auparavant. « Ce discours, dit l'abbé Fleury dans la Préface, fut composé d'abord en 1675, par Tordre d'une jeune personne à qui je devais obéir, pour servir à léducation d'un jeune enfant. Je le corrigeai en 1677 et en laissai prendre quelques ■copies. J'j' travaillai encore en 1684 et je le laissai mûrir... Je me suis résolu à le donner, après l'avoir encore retouché en cette année 1686. » Il est probable que Fénelon a lu ce petit volume et qu'il s'en est inspiré. Que conclure ? que Fénelon ■est un plagiaire? à peu près comme Racine a plagié Euripide en composant son immortelle Iphigénie à Aulis, comme La Bruyère a plagié Théophraste en écrivant les Caractères ou les Mœurs de ce siècle.
Fénelon a lu le petit livre de Fleury, il a mis dans son œuvre •et l'empreinte de ce génie facile qui le fait reconnaître entre les autres et cette analj'se fine et psychologique qui le caractérise. Ni le plan, ni les divisions, ni la forme, ne se ressemblent. Les réflexions communes, qui frappent le lecteur, appartenaient à ce fonds commun d'esprits qui pensaient de inême sur ces graves et délicates questions de l'éducation. Fénelon a fait oublier Fleury, c'est qu'il lui est supérieur.
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A tout considérer cependant, les femmes, dans la première moitié du xvii* siècle, avaient eu leur âge de gloire. Les salons étaient les centres du bon goût et de l'élégance ; les maîtresses du logis étaient écoutées, elles exerçaient leur autorité avec éclat, avec trop d'éclat peut-être.
Dans cette période qui précède la majorité de Louis XIV, on avait trop parlé des femmes, ou mieux, les femmes avaient trop fait parler d'elles. Les Précieuses, si utiles pour lustrer la langue du xvi^ siècle, si libre dans ses expressions et si lâche dans sa période, avaient dégénéré ; elles étaient devenues ridicules.
La duchesse de Chevreuse soulevait ses amis contre la cour. La grande Mademoiselle faisait tirer le canon du faubourg Saint-Antoine sur les troupes royales.
Bref, les écrivains de la seconde génération du xvii^ siècle se montrent moins favorables aux femmes que ceux de la première.
Ménage annonçant le succès des Caractères de La Bruyère, ajoutait que « si l'ouvrage avait paru trente ou quarante ans plus tôt, il aurait eu moins de réputation, parce que les femmes y sont trop maltraitées et que, pour lors, elles étaient en possession de décider. »
Et, de fait, l'inimitable imitateur de Théophraste ne leur attribuait d'autre supériorité que celle du genre épistolaire, « en raison de l'art qu'elles pos-
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sèdent de faire dans un seul mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée délicate. »
Personne ne s'étonnera de la sévérité de Nicole, qui trouve les femmes faibles par elles-mêmes et plus affaiblissantes encore par les sentiments qu'elles excitent.
Même le doux Malebranche, qui se piquait de bonne grâce, ne les ménageait pas. Il reconnaît des femmes savantes, des femmes courageuses et capables de tout, comme il se trouve des hommes mous et efféminés qui ne sont capables de rien ; il leur dénie « la force d'esprit nécessaire pour pénétrer au delà de l'écorce des choses ».
Saint-Evremond paraît trancher sur ce fond de critique chagrine : « Rien n'échappe à la pénétration de la femme » dont il trace le portrait, « son discernement ne laisse rien à désirer, c'est une raison qui plaît et un bon sens agréable. » Hélas ! lisez tout, ce portrait est celui de « la femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais. »
Enfin, pour tout dire, les femmes elles-mêmes étaient devenues sévères pour elles-mêmes. M™^ de Maintenon se défie de leur caractère et elle n'a pas beaucoup plus de confiance dans leur esprit : « jamais elles ne savent qu'à demi. »
Fénelon ne se laisse point prendre aux apparences. Plus calme et plus réfléchi, il n'a pas de semblables rigueurs.
Il connaît sans doute le penchant des jeunes filles
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à la mollesse ; il n'ignore pas qu'elles ont l'imagination errante et crédule, la sensibilité vive et inquiète, qu'elles se laissent entraîner par le babillage, enivrer par le bel esprit, dominer par la fausse honte, qu'elles sont nées artificieuses, passionnées, extrêmes en tout, qu'un violent désir de plaire les travaille, les livre à l'amour du faste, les expose à la corruption des mœurs et à la ruine... Ces dispositions, il les décrit avec force, presque durement. Mais ce n'est point là toute la femme.
Elle a ses vertus propres ; elle est naturellement industrieuse, attentive au détail, ordonnée, apte à comprendre, insinuante et persuasive ; elle a par excellence la finesse, la grâce, ledon de « policer ». La raison, enfin, qui l'égale à l'homme, elle peut s'en servir pour développer ses qualités et se guérir de ses faililesses : elleest la (( moitié du genre humain ».
Ce fut donc tout un événement que l'apparition en 1687 du Traité de F Education des Filles. Un homme se rencontrait le premier qui réunissait en une sorte de code les prescriptions propres à élever la jeune fille, depuis le moment où ses instincts s'éveillent jusqu'à l'âge où le développement de ses facultés permet de la livrer avec sécurité à la vie commune, le premier qui fondait ces préceptes sur une étude psychologique de l'enfant.
Le traité de Fénelon est, dans toute l'étendue du sens que nous attribuons aujourd'hui à ce terme, une œuvre de pédagogie. Il y a dans ce petit volume plus
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d'idées et plus de vérités que dans les ouvrages écrits depuis sur le même sujet : idées et vérités sont rattachées à des principes qui donnent aux moindres observations de l'auteur la cohésion d'un système.
Dès la première page, écrite avec vivacité, Fénelon prend nettement position. On dirait que l'auteur se trouve en face d'un interlocuteur qui pense autrement que lui, et qu'en deux ou trois coups d'une argumentation serrée il veut le réduire : « Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles ; le plus souvent, la coutume et le caprice y décident de tout... Mais n'ont-elles pas à remplir des devoirs qui sont les fondements de la vie humaine ?... Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur de vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume ? Mais les enfants, qui seront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent des leurs premières années ?...
Mais la vertu est-elle moins pour les femmes que pour les hommes?...
Bien plus, il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leur mère et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé. Quelles intrigues se présentent à nous dans les his-
toires, quelles révolutions d'Etat causées par le dérèglement des femmes !
Et finissant son introduction avec une simplicité hardie : « Voilà ce qui prouve, s'écrie-t-il, l'importance de bien élever les filles : cherchons-en les moyens. »
Il est impossible d'analyser le Traité de VÈdacalion des Filles. Il faut le lire. Le cardinal de Bausset, qui avait tenté de le résumer, y renonça bientôt, ne trouvant rien à omettre.
Les observations abondent et Fénelon ne se pique pas de rigueur didactique ; il développe ses idées comme elles apparaissent à son esprit.
Ce n'est pas un traité en forme. Les idées sur la Pédagogie générale dépassent les bornes d'une Consultation spéciale aux Filles. Il va trois chapitres sur l'explication de la Religion et quelques pages sur le programme d'enseignement.
Dans le détail, l'auteur suit également l'inspiration du moment. Il se laisse conduire par sa plume et ne lui refuse aucune aisance.
De ces réflexions souvent disproportionnées qui se succèdent plutôt qu'elles ne s'enchaînent, se dégage un ensemble de principes et de méthodes qui forment un vrai corps de doctrine.
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Nous ne dirons ici que ce qui intéresse particulièrement les filles. Nous avons parlé dans le chapitre précédent de la Pédagogie générale de Fénelon.
Gardez « auprès de vous mademoiselle votre fille », répond Fénelon à une mère qui l'interrogeait. Le conseil était nouveau. Le couvent restait la seule ressource pour l'éducation des jeunes filles.
J'estime fort l'éducation des bons couvents, ditil en substance, mais je compte encore plus sur celle d'une bonne mère, quand elle est libre de s'y appliquer. Si un couventn'est pas régulier, c'est une école de vanité : les jeunes filles n'y entendent parler du monde que comme d'une espèce d'enchantement ; il n'est pas de poison plus subtil ; mieux vaut le monde lui-même qu'un couvent mondain. Si l'établissement est demeuré fidèle à l'esprit de son institut, l'ignorance absolue du siècle y règne : l'enfant qui en sort pour entrer dans la vie est comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne, et qu'on feraittout d'un couppasser au grand jour ; rien ne peut être plus redoutable pour une imagination vive que cette surprise soudaine. C'est à la mère sage et discrète qu'il convient d'introduire peu à peu la jeune fille dans la société où elle doit vivre, et d'y accoutumer sa vue. Elle seule d'ailleurs peut découvrir dans son esprit et dans son cœur les mouvements qu'il importe de connaître pour la bien
diriger. Il est vrai que, même en se consacrant à ce devoir, la mère a des charges qui ne lui permettent pas d'avoir toujours l'enfant sous les yeux ni de la mener partent avec elle : occupations intérieures qu'il faut remplir à heures fixes, commerce de bienséances qu'il convientd'entretenir au dehors. Aussi est-il utile qu'elle ait près de soi une personne d'un esprit bien réglé qui puisse la remplacer. Le plus grand obstacle à l'éducation domestique, c'est l'irrégularité des parents : ce sont eux trop souvent qui apprennent aux enfants à n'aimer rien ou à mal placer leur attachement. Qu'attendre d'une jeune fille sous les yeux de laquelle on fait tout le contraire de ce qu'on professe? Quelle autorité peuvent avoir les conseils les plus justes donnés au retour du jeu ou de la comédie ? Quelle force au contraire que celle qui repose sur l'exemple de l'assujettissement aux maximes que l'on enseigne ! Et quoi de plus doux que de se donner au soin de former le caractère et l'intelligence d'un enfant !
On ne peut mieux exposer les défauts de l'éducation publique et de l'éducation privée. Et si Fénelon conseille à cette dame qui le consulte de garder sa fille auprès d'elle, c'est que la mère, dans le cas présent, pouvait avoir les qualités nécessaires pour mener à bien l'éducation de sa fille.
Le débat reste ouvert entre les partisans et les contempteurs de l'internat. Un point reste établi, c'est que le meilleur couvent ne vaut pas pour l'édu-
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cation d'une fille la maison maternelle, si la mère est telle qu'il souhaite qu'elle soit, et si la gouvernante est une seconde mère. Ce qui place si haut cette situation d'institutrice particulière qu'aucun prix n'est capable' d'égaler ses services.
D'un autre côté, l'éducation privée ne peut être qu'un privilège. Combien de mères ont le loisir d'élever seules leurs filles ?
Combien de parents sont en mesure d'enseigner tout ce qu'on demande maintenant en lettres, en sciences, en art, en hygiène, en sociologie, à des enfants de 15 ans ?
La perfection ne serait-elle pas dans l'alliance du collège et les soins de la famille, ce qu'on appelle de nos jours l'externat (1) ?
Fénelon ne dit rien de l'éducation qu'on avait
(1) Et pour dire toute notre pensée en quelques mots, nous détestons plus que qui que ce soit le principe de l'internat ; mais il nous parait impossible d'en supprimer l'institution Toutes les familles n'ont pas les loisirs, les ressources, les facilités nécessaires, pour assurer à leurs enfants, chez elles ou auprès d'elles, l'éducation qui leur agrée.
Et puis tout n'est pas pour le mieux dans la meilleure des familles. Talleyrand disait que dans l'éducation domestique tout porte à la tête. L'éducation isolée ne donne pas une idée juste des relations de l'existence commune. La destinée qui attend l'enfant exige qu'il s'apprenne à vivre avec les autres. Au milieu de camarades, il se rend compte des liens qui unissent les membres d'une communauté, des rapports qui les engagent les uns à l'égard des autres, des devoirs qui les obligent entre eux.
donnée à Port-Roj^al. Nous aurions été curieux de connaître son sentiment. Il est vrai que les élèves avaient été peu nombreuses ; il y en avait à peine quarante-deux quand, en 1679, à la mort de la duchesse de Longueville, la maison fut fermée pour les enfants. Et d'ailleurs ce célèbre couvent ne formet-il pas le plus parfait contraste avec Fénelon ?
Nous savons parles Constitutions du monastère de Port-Royal, par le Règlement pour les enfants de Jacqueline Pascal, quelle était la pédagogie de la maison.
C'était une éducation toute monastique ; silence, obéissance absolue, point d'amitiés particulières, pénitences et humiliations de toutes sortes, prières et offices toute la journée. Voilà la discipline uniformément imposée à des enfants de quatre ans à dix-huit.
Rien n'a été calculé pour la vie du monde, objet d'horreur pour Port-Royal : on n'accorde rien à la nature qu'on se propose de réformer ou de détruire. Toute cette discipline est donc destinée à contrarier les instincts naturels et dirigée en vue de la vie monastique. Si elle forme quelques sujets pour la société, ce seront des esprits rigoristes que le monde ne voit jamais sans crainte.
Quand on a lu ce Règlement et qu'on passe au Traité de l'Education des Filles, il semble « qu'au sortir d'un lieu d'expiation, où l'on n'aurait entendu, au milieu du silence général, que le bruit des coups
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de discipline par des pénitents sur leurs épaules, on entre dans un de ces admirables cloîtres du moyen âge, égayé par les fleurs et les eaux jaillissantes, entre d'éléaantes colonnes où les ombres fraîches sont
coupées parla clarté joyeuse du soleil (1). »
Voyons un peu les réflexions de Fénelon.
Avant de dire ce qu'il pense, l'auteur nous raconte ce qu'il voit. C'est une peinture des femmes contemporaines très naturelle et très piquante dans son exactitude satirique. C'est bien à peu près ainsi que devaient être ces jeunes femmes du monde, ignorantes, désœuvrées, à charge à elles-mêmes, têtes vides et frivoles, dormant un tiers plus qu'il ne faudrait pour conserver une bonne santé, indiscrète-
(1) Crouslé, Fénélon et Bossiiet, t. I, p. 169. — Ce n'est pas que nous n'ayons rien à prendre à Port-Roj'al. Le désir pieux et ardent de changer la nature des enfants rendait ces maîtres attentifs à remplir leurs fonctions ; et l'on ferait un joli recueil des conseils qu'ils mettaient en pratique : Allier une force qui retienne les enfants sans les Vebuter et une douceur qui les gagne sans les amollir. — Vigilance et patience. — Pas de partialité pour les enfants plus agréables et jolies. — Pas de familiarité. — Grande égalité d'humeur, car trop de mollesse amène bientôt trop de sévérité, et il est beaucoup plus pénible pour les enfants de subir ces variations que d'être toujours maintenus dans leur devoir. — Peu avertir pour les fautes légères, faire même semblant de ne les point voir. — Reprendre sans mauvaise humeur, sans termes blessants. — Etre sobre de paroles dans les réprimandes. — Gagner leur entière contiance. — Etre fort assidu auprès des enfants. — Avoir le cœur tout plein de charité pour eux. — Les traiter autant qu'il se peut avec beaucoup de douceur. — Joindre les bons exemples aux bonnes instructions.
ment et insatiablement curieuses, passionnées en dehors pour les divertissements et les spectacles, à la maison pour les ouvrages romanesques.
« Une pauvre fille pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ces héros ; elle voudrait vivre comme ces princesses imaginaires qui sont dans les romans, toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dégoût pour elles de descendre de l'héroïsme jusqu'au plus bas détail du ménage ! »
On ne peut mieux dire, et c'est moins sarcastique que le chapitre de La Bruyère sur les Femmes.
Et qu'oppose-t-il à cela ? Il faut lire les forts conseils des chapitres ix, x, xi, xii ; et quelle peinture !
Aucun moraliste n'a démêlé plus au clair les ruses et les comédies de la finesse.
Molière n'a pas mieux dit quand il a tracé le portrait de la précieuse.
L'article sur la mode ne le cède en rien pour le piquant au chapitre de La Bruyère.
Ni Bossuet ni Bourdaloue n'ont parlé avec plus d'ironie de cette fausse piété « où l'on traite Dieu comme on fait des personnes qu'on respecte, qu'on voit rarement, par pure formalité, sans les aimer et sans être aimé d'elles ».
Lisons maintenant.
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Il faut que les femmes s'étudient à parler d'une « manière courte et précise »,.. « Le bon esprit consiste à retrancher tout discours inutile, et à dire beaucoup en peu de mots : au lieu que la plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles... elles sont passionnées sur presque tout ce qu'elles disent; et la passion fait parler beaucoup.
« Une autre chose contribue beaucoup aux longs discours des femmes ; c'est qu'elles sont nées artificieuses et qu'elles usent de longs détours pour venir à leur but; elles estiment la finesse... elles ne connaissent point de meilleure prudence... elles ne raisonnent guère pour examiner s'il faut désirer une chose ; mais elles sont très industrieuses pour y parvenir. »
Une nouvelle source de dissimulation, c'estla timidité et la fausse honte : « Le moyen de prévenir un si grand mal est de ne les mettre jamais dans le besoin de la finesse . . . Qu'elles soient libres pour témoigner leur ennui quand elles s'ennuient. Qu'on ne les assujettisse point à paraître goûter certaines personnes ou certains livres qui ne leur plaisent pas. »
L'habitude est-elle prise de déguiser leurs sentiments ? Instruisez-les solidement « des maximes de la vraie prudence ; comme on voit que le moyen de les dégoûter des fictions frivoles des romans est de leur donner le goût des histoires utiles et agréables !
Si VOUS ne leur donnez une curiosité raisonnable, elles en auront une déréglée, et tout de même si vous ne formez leur esprit à la vraie prudence, elles s'attacheront à la fausse qui est la finesse. »
Fénelon n'est pas un misogj-ne, attentif seulement à pousser au noir les défauts des femmes. C'est un moraliste; il frappe, mais c'est pour guérir.
Voilà le diagnostic, voici les remèdes : « Montrez par des exemples comment on peut, sans tromperie, être discret, précautionné, appliqué aux moyens légitimes de réussir... La droiture de conduite et la réputation universelle de probité attirent plus de confiance et d'estime, et par conséquent, à la longue, plus d'avantages, même temporels, que les voies détournées...
« Ajoutez combien ce que la finesse cherche est bas et méprisable ; c'est ou une bagatelle qu'on n'oserait dire, ou une passion pernicieuse. Quand on ne veut que ce qu'on doit vouloir, on le désire ouvertement, et on le cherche par des voies droites avec modération... »
De là des agitations et cette « déplorable nécessité de couvrir une finesse par cent autres ».
Et le moraliste n'hésite pas à faire appel à l'intérêt personnel. Tôt ou tard ces esprits artificieux « passent pour ce qu'ils sont ». Et comme s'il croyait avoir trop dit, il ajoute qu'il ne faut pas se presser : « Dites peu à peu ces choses, selon les occasions,
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les besoins et la portée des esprits. » On ne peut être plus médecin.
La franchise est le premier fondement de l'éducation. Fénelon ne craint point de dénoncer la fausse honte comme le premier mal et « le plus pressé à guérir ; celui-là, si on n'y prend garde, rend tous les autres incurables ». Enfin il met en garde contre ces admirations déplacées « qui applaudissent aux enfants lorsqu'ils ont marqué de l'esprit par quelque finesse ». C'est leur persuader que « c'est être habile que d'être fin ».
Il faut désabuser les filles du bel esprit : « Si on n'y prend garde, quand elles ont quelque vivacité, elles s'intriguent, elles veulent parler de tout, elles décident sur les ouvrages les moins proportionnés à leur capacité, elles affectent de s'ennuyer par délicatesse. Une fille ne doit parler que pour de vrais besoins, avec un air de doute et de déférence. » Et l'auteur ajoute : « Rien n'est estimable que le bon sens et la vertu : l'un et l'autre font regarder le dégoût et l'ennui, non comme une délicatesse louable, mais comme une faiblesse d'un esprit malade. »
Il termine par cette réflexion profonde : « Puisqu'on doit vivre avec des esprits grossiers, et dans les occupations qui ne sont pas délicieuses, la raison, qui est la seule bonne délicatesse, consiste à se rendre grossier avec les gens qui le sont. Un
esprit qui goûte la politesse, mais qui sait s'élever au-dessus d'elle dans le besoin, pour aller à des choses plus solides, est inflninient supérieur aux esprits délicats et surmontés par leur dégoût. »
Sur la vanité des ajustements Fénelon égale La Bruyère, ai-je dit. Je ne sais si ses critiques malignes sur « les entassements de coiffe, les bouts de rubans, les boucles de cheveux plus haut ou plus bas, qui sont autant d'affaires, ou sur les beautés encore charmées d'elles-mêmes, alors que les cœurs se sont depuis longtemps détachés d'elles », n'entrent pas plus avant dans l'analyse de la mode.
Lui, Ihomme si rempli du souvenir des Grecs, ne condamne pas la beauté, mais il veut qu'elle soit soutenue parle mérite et la vertu, sinon elle est nuisible; « elle trompe encore plus la personne qui la possède que ceux qui en sont éblouis : elle trouble, elle enivre l'àme. »
Quel portrait nous trace-t-il ? « Mais la mode se détruit elle-même ; elle vise toujours au parfait, et jamais elle ne le trouve, du moins elle ne veut jamais s'y arrêter ; elle serait raisonnable, si elle ne changeait que pour ne changer plus, après avoir trouvé la perfection pour la commodité et pour la bonne grâce ; mais changer pour changer sans cesse, n'est-ce pas chercher plutôt l'inconstance et le dérèglement que la véritable politesse et le bon goût ?
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Aussi n'y a-t-il d'ordinaire que le caprice dans les modes. » Il avait déjà dénoncé ces deux folies : l'amour des ajustements et la nouveauté qui a d'étranges charmes sur les esprits féminins : « Ce faste ruine les familles, et la ruine des familles entraîne la corruption des mœurs. » On croirait entendre un sermonnaire contemporain, et le réformateur (car Fénelon est un réformateur ; qui l'en blâmera ? Les révolutions seraient donc préférables aux réformes), le réformateur, dis-je, se prend à rêver à la « noble simplicité qui paraît dans les statues, et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines », combien « des cheveux noués négligemment par derrière, et des draperies pleines et flottantes, à longs plis, sont agréables et majestueuses ». L'on sourit à cette idée de voir les jeunes filles habillées à la grecque. Mais ce n'est pas la pensée de Fénelon, et les femmes du Directoire, qui croyaient lui obéir, ne l'avaient pas compris ; il ne parle pas de copier l'extérieur antique, « il y aurait de Y extravagance à le vouloir, mais elles (les femmes) pourraient sans aucune singularité prendre le goût de cette simplicité d'habits, si noble, si gracieuse. »
C'est faute d'attention qu'on attribue à Fénelon une foule d'utopies auxquelles il n'a pas pensé.
Pour terminer, Fénelon rappelle aux femmes la modestie chrétienne. Ici, l'on croirait entendre la voix de Bossuet dans sa lettre à Caffaro... A quoi
tend ce violent désir de plaire ? exciter les passions des hommes ? Mais « les tient-on dans ses mains pour les arrêter ? Si elles vont trop, loin, ne doit-on pas s'en imputer toutes les suites ? Et ne vont-elles pas toujours trop loin, si peu qu'elles soient allumées ? Vous préparez un poison et subtil et mortel : vous le versez sur tous les spectateurs et vous vous croyez innocentes !... »
Fénelon fait de la religion la base de toute éducation et il lui donne un caractère presque philosophique : « rien ne déracine ou ne prévient mieux la superstition qu'une instruction solide ». Il veut dépouiller la religion de toute la rouille accumulée par l'ignorance et le faux zèle ; il prémunit les filles naturellement trop crédules contre « certaines histoires sans autorité », contre « certaines dévotions qu'un zèle indiscret introduit ». Les chapitres vu et viii témoignent de la délicatesse et de la facilité de son esprit.
Ces conseils sont toujours actuels : rappelonsnous les inventions grotesques des bonnes âmes, à la recherche d'une religion alambiquée qui éloigne de l'Eglise tant d'esprits droits qui réciteraient volontiers la vraie prière : i\'olre Père qui êtes aux deux.
Le défenseur ardent de « l'amour pur » n'a pas varié dans l'explication du fondement de la religion.
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Le premier qui dénatura la piété en lui donnant un extérieur rustre, presque grimaçant, en tout cas triste et craintif, celui-là ne comprit pas l'essence de la divinité qui n'est que charité.
Personne n'a mieux que Fénelon réagi contre les craintes et les religieux tremblements des Jansénistes. Dieu n'est plus « un juge puissant et inexorable », il devient « un père tendre et compatissant ».
Et n'est-ce pas là l'essence du christianisme, de la religion de l'amour sortie tout entière des entrailles de Celui qui aima les hommes jusqu'à la mort de la croix ?
Pour lui une religion extérieure et toute d écorce n'est que l'ombre d'un grand corps, le fantôme d'une belle vérité. Héritier de ces mystiques qui remontent par une chaîne non interrompue à Jean, l'apôtre de l'amour, Fénelon ramène toute la religion au sanctuaire intime de l'àme. Il saisit Dieu par le cœur qui ne se trompe pas, et dont les aspirations demeurent inassouvies tant que le repos en Dieu n'est pas complet.
Et Dieu n'est pas si loin : pour le trouver, il ne s'agit que de rentrer « au dedans de soi ». Ecoutezle dans ce silence intérieur.
Quelle prière recommande-t-il, l'unique prière peut-être ? C'est l'intime entretien avec Dieu, sans manifestations extérieures, l'oraison. Rien n'est beau comme la description qu'il nous en fait. Le cœur parle, il n'}' a rien à reprendre. La prière, c'est une
habitude de conversation intérieure et aisée avec Dieu, père et ami. Toute la religion de Fénclon est dans ces deux pages qui terminent le Trailé de l'Education des Filles. Le morceau charme, touche, pénètre. L'homme s'y reflète tout entier (1). Ce genre de dévotion devait former des âmes éminemment religieuses, mais non pas sèches, ni fanatiques, ni hypocrites.
Tout ceci n'est, au demeurant, qu'un enseignement négatif, et Fénelon n'attend aucun effet décisif de ses recommandations. Il faut attaquer le mal de plus près, et la source c'est Vignorance.
(1) « Dites-lui (il s'adresse à une dame qui demandait un conseil pour sa fille) que l'oraison ressemble à une société simple, familière et tendre, ou, pour mieux dire, qu'elle est cette société même. Accoutumez-la à épancher son cœur devant Dieu ; à se servir de tout pour l'entretenir, et à lui parler avec confiance, comme on parle librement et sans réserve à une personne qu'on aime et dont on est sûr d'être aimé du fond du cœur... les personnes véritablement intérieures sont avec Dieu comme on est avec ses intimes amis ; on ne mesure point ce qu'on dit, parce qu'on sait à qui on parle ; on ne dit rien que de l'abondance et de la simi^licité du coiur ; on parle à Dieu des affaires communes qui sont sa gloire et notre salut. Nous lui disons nos défauts que nous voulons corriger, nos devoirs que nous avons besoin de remplir, nos tentations qu'il faut vaincre, les délicatesses et les artifices de notre amour-propre qu'il faut réprimer ; on lui dit tout ; on l'écoute sur tout ; on repasse ses commandements, et on va jusqu'à ses conseils... alors Dieu devient l'ami du cœur, le père dans le sein duquel l'enfant se console, l'époux avec lequel on n'est plus qu'un même esprit par la grâce... »
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Il avait déjà dit : « L'ignorance d'une fille est cause qu'elle s'ennuie », et il sait que ce vice est cause de tout.
Pour contrebalancer leur nature impulsive et irréfléchie, il faut s'attaquer à la tête. L'éducation de la femme consiste à développer les qualités intellectuelles, et à les amener au niveau de leur sentiment et de leur vouloir d'ordinaire assez puissant. L'équilibre des facultés n'existe pas ; il faut essayer de le rétablir ; ce n'est pas qu'il faille diminuer la force de leur cœur, mais le diriger, le mener avec raison.
« Et que s'ensuit-il de la faiblesse naturelle des femmes ? s'écrie Fénelon. Plus elles sont faibles, plus il est important de les fortifier. »
Ce n'est pas qu'il ignorât l'histoire au point d'oublier les excès des Précieuses... qui n'avaient pas toujours été ridicules.
Et sans doute les pédantes sont insupportables» mais les sottes seraient-elles pour cela d'un commerce plus agréable ? Et puis ce n'est point de cela qu'il s'agit, et les objections contre l'instruction des femmes déplacent la question.
Une femme instruite n'en sera pas plus négligente des devoirs matériels ; elle aura même acquis des habitudes d'ordre et de régularité qui doublent le temps.
Son plan d'études, que nous trouvons restreint à notre époque de connaissances encyclopédiques.
devait étonner dans un temps où « une fille était tenue pour bien élevée, qui savait lire, écrire, danser, sonner des instruments, faire des ouvrages, et qui ne mettait pas moins de dix ou douze ans à l'apprendre ». Fénelon veut rendre la femme digne de remplir ses devoirs, et quels sont-ils ? « Elle est chargée de l'éducation de ses enfants... delà conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service, du détail de la dépense, des moj'ens de faire tout avec économie et honorablement... »
« La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions. » Quoi de plus raisonnable ?
Voici ce programme :
Eléments de grammaire et de calcul. Notions de droit : la femme devenue veuve pourra suivre ses intérêts ; « elles doivent écouter leurs gens d'affaires, mais non pas se livrer à eux ». Histoires grecque et romaine pour celles qui ont du loisir, l'histoire de France, qui n'avait pas encore place dans les études des jeunes gens, excepté à Port-Royal, « tout cela contribue à agrandir l'esprit et à élever l'àme ».
Fénelon n'interdit pas la poésie, ni la musique, ni la peinture ; il savait combien les arts achèvent de former l'esprit, l'épurent, l'élèvent.
Sans doute, à examiner le détail de chaque partie, on trouverait peut-être que le cadre se rétrécit.
Il craint que les jeunes filles ne soient plus éblouies
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qu'éclairées par une instruction trop développée : « Il y a, dit-il avec un peu d'exagération, pour leur sexe une pudeur sur la science aussi délicate que celle qu'inspire l'horreur du vice. »
Pour lui, les arts ne peuvent avoir qu'une utilité pratique.
Il se défie du savoir qui enfle et qui tourne au discours, et il disait assez rudement: « Qu'une femme ait tant quelle voudra de la mémoire, de la vivacité, des tours plaisants, de la facilité à parler avec grâce : toutes ces qualités lui sont communes avec un grand nombre d'autres femmes fort méprisables ; mais qu'elle ait un esprit égal et réglé, qu'elle sache réfléchir, se taire et conduire quelque chose : cette qualité si rare la distinguera dans son sexe. »
C'est que, au-dessus de l'étendue du savoir, il place la rectitude et la fermeté de la raison, il y subordonne tout le reste.
Les femmes, qui sont juges et parties dans la question, n'ont jamais pensé autrement.
^jnie jig Lambert recommande à sa fille de vivre « en société avec sa raison ».
M""^ de Sévigné, M-"^ d'Épinay, M"'^ Guizot, ont toujours sacrifié les connaissances à la formation de l'esprit.
M'"^ Geoffrin raconte que sa grand'mère ne lui apprit qu'à lire ; mais elle la faisait lire beaucoup et raisonner sur tout ce qu'elle avait lu.
M""^ de Staël n'admet pas qu'on mette en balance
« le développement d'une faculté et l'acquisition de quelques connaissances de plus ».
^jme Necker de Saussure : « Les femmes, dit-elle, doivent avoir du goût et de la facilité pour l'étude, plutôt que beaucoup de savoir. »
C'est pour cela que l'éducation devient pour les filles une œuvre de discrétion et de choix. Elles n'ont que faire des curiosités. L'enseignement doit être tout entier de résultats et de conclusions, tel qu'il mette avec exactitude les sentiments, les idées, les inventions, les découvertes, les gains de la civilisation en pleine lumière.
Fénelon ne nous dit rien de Port-Royal, mais l'institution de Saint-Gyr concrète la pensée du grand évêque, tout y parle de lui.
L'idée première de cette glorieuse maison remonte à M™*^ de Maintenon ; mais personne ne doutera que l'influence de Fénelon ne se soit fait sentir dans l'organisation de Saint-Cyr. On ferait un joli chapitre comparatif entre la méthode fénelonienne et les idées que M""^ de Maintenon a si bien exprimées dans les Entretiens et les Conversations, après les avoir appliquées pendant plusieurs lustres avec tant de justesse.
Je ne parle pas de ce qu'on pourrait appeler « l'erreur de Saint-Cyr », l'époque brillante qui se termine parla représentation de la divine Athalie.
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Alors M"^ de Scudéry donnait des modèles de conversation. Lulli composait la musique des chœurs. Racine fournissait les tragédies pour les représentations théâtrales. Fénelon lui-même venait faire les prônes. C'était trop beau. Ces pauvres demoiselles, qu'avaient transformées les applaudissements, étaient devenues fiéres et orgueilleuses, elles ne parlaient que de bel esprit... La réforme fut si rapide que l'on n'eut pas le temps de gémir. M"^ de Scudéry cessa de paraître. Ducis remplaça Racine.
Alors commence cette vie intime et intense qui fait de Saint-Cyrle centre de la France. L'éducation y est une œuvre de labeur prolongé et de longue haleine. Patience, vigilance, douceur, sont vertus des maîtresses Les enfants répondent aux soins qu'on leur prodigue par une conduite droite. On gouverne avec gaieté et franchise. N'est-ce pas tout Fénelon ? C'est là qu'on « mène les filles par la raison » autant qu'on le peut. M""*^ de Maintenon veut que les enfants comprennent les choses : « Vous savez, disait-elle avec humour, que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde. » « Il vaut bien mieux que vos filles sachent moins de choses, et qu'elles les comprennent, et que les maîtresses s'occupent davantage de former leur jugement que de remplir leur mémoire. » La piété y est solide, simple, douce et libre ; pas de raffinement, pas de fausses délicatesses. A la piété qui enfle l'esprit et le dégoûte, elle oppose celle qui ii
ments généreux ;à la religion spéculative, la religion d'action. Les devoirs d'état font partie de la véritable piété
Où Fénelon et M"™^ de Maintenon s'entendent absolument, c'est sur la nécessité d'approprier l'éducation aux besoins. Il importe que l'éducation ait ses règles différentes suivant l'état, la profession, la fortune des enfants. Ce qui émeut Fénelon, c'est l'idée du trouble apporté par les déceptions au bonheur des particuliers : « Il n'3' a guère de personnes, ditil, à qui il n'en coûte cher pour avoir trop espéré. »
Les enfants de la duchesse de Beauvilliers — c'est à elle qu'est destinée cette lettre sur l'éducation des filles — devaient plus tard mener une vie de seigneurie provinciale, vie étroite et retirée; c'est cet avenir qu'il a en vue quand il pense à approprier plus particulièrement ses avis aux besoins pour lesquels il a été consulté.
^jme fjg Maintenon n'envisageait pas avec moins de sagesse la condition future de ses « demoiselles». L'avenir, c'était la vie, et c'est en vue de la vie qu'elle leur « faisait ce trésor de maximes droites et solides » ; c'est en vue de la vie qu'elle soignait leur corps aussi bien que leur esprit: « Songez, écrivait-elle aux maîtresses, songez au tort que vous faites à une fille qui devient bossue par votre faute et, par là, hors d'état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s'en charger. N'épargnez rien pour leur àme ni pour leur taille I »
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« Moins de beau langage et plus d'arithmétique, répondait-elle encore à ceux qui la consultaient ; il faut élever vos bourgeoises en bourgeoises. » Saint- Cyr était une famille, un ménage ; les grandes demoiselles habillaient les petites : chacune avait sa tâche marquée. L'occupation manuelle est un grand moyen d'éducation.
Elle ne leur cachait pas quel serait leur avenir à elles demoiselles, mais pauvres demoiselles ; elle les préparait à être « bonne dame de campagne, bonne chrétienne, bonne fille, bonne mère ». Idéal modeste, mais paisible et honnête de la vie de petite noblesse provinciale, telle que la comprenait Fénelon.
Fénelon prépare aussi de futures mères de famille, capables de partager avec l'homme les devoirs sévères et délicats de maîtresses de maison. Qu'on mette la jeune fille dans la pratique, dit-il. c'est-à-dire qu'on la fasse participer au gouvernement du ménage.
Il a sur ces occupations matérielles, qu'il appelle Véconomie, des réflexions assez piquantes et qui montrent l'état d'àme de ce xvii'^ siècle éloigné de la nature et si ignorant des choses de la campagne.
Il tient pour le plus sot des travers le dédain de ces femmes qui considèrent comme au-dessous d'elles tout ce qui les rattache aux travaux dont dépendent laisance et le bonheur de la famille, et qui sont disposées « à ne pas faire différence entre
la vie de province, la vie champêtre et celle des sauvages du Canada ».
La page sur l'ordre, qui est un des éléments de la propreté, est toute philosophique.
Remarquons en passant la largeur et la flexibilité de cet «esprit qui sait concilier, sans qu'il y paraisse de contradiction, la sévérité chrétienne et les grâces humaines, la vie utile et la vie aimable ; que dis-je ? l'éducation de l'esprit avec celle du corps, le soin de la santé avec celui de la perfection morale, et même des préceptes de goût sur la toiletle avec des leçons de modestie pour les femmes.
« S'il aime trop peut-être à s'occuper de tout, il faut avouer qu'il parle agréablement des choses les plus étrangères à sa profession, et qu'il a sur chaque point une opinion particulière, qu'il exprime de la façon la plus séduisante (1). »
Admirons dans l'Education des Filles ce portrait de la femme destinée à la vie réelle.
Elle se lève de bonne heure, ne voulant pas se laisser gagner par l'oisiveté et la mollesse. L'emploi de sa journée est réglé, le travail distribué entre ses domestiques. Elle demeure avec ses enfants aussi longtemps que possible, elle peut mieux les connaître et leur persuader de bonnes maximes. Elle a un ouvrage entre les mains; elle n'aura pas envie de jouer ou de discourir sur les modes. La culture des
(1) Crousié, op. cit., I, p. 179.
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terres Tintéresse ; elle s'instruit auprès de tous, tirant de chacun tout ce qu'il sait de profitable ; elle voudrait le bonheur du « nombreux peuple qui l'entoure » ; elle fonde des écoles ; elle assiste les malades; tout autour d'elle s'agite comme amené à la vie par un souffle fortifiant et impulsif.
Nous n'avons rien à changer aujourd'hui à ces idées si claires et si précises.
La nécessité de l'éducation des filles pour Fénelon est fondée sur l'influence des femmes. Cela restera vrai aussi longtemps que la famille demeurera le centre et le fondement de la société.
N'est-il pas vrai qu'à notre époque surtout les femmes ont un rôle prépondérant et qu'elles doivent s'étudier à le remplir ? Jamais la femme instruite n'a été plus nécessaire. A cela les objections n'ont pas manqué. M. de Maistre a voulu se moquer sans doute quand il disait : « Le grand défaut d'une femme, c'est d'être un homme, et c est vouloir être homme que vouloir être savante... Permis à une femme de ne pas ignorer que Pékin n'est pas en Europe, et qu'Alexandre le Grand ne demanda pas en mariage une nièce de Louis XIV. La femme ne peut être supérieure que comme femme ; mais dès qu'elle veut émuler l'homme, ce n'est qu'un singe. » Ce ne sont que des boutades.
Dans toutes les classes de la société l'homme travaille ; le riche oisif n'a plus de place dans notre société assoiffée de bien-être. Les petits enfants qui naissent blasonnés devront travaillers'ils ne veulent pas déchoir. La fortune change de main, et pour la retenir il faut se jeter dans l'àpre bataille de la vie. La richesse échue ne donne plus droit au repos.
L'homme a sa place au dehors. Il rentre le soir fatigué; il vient demander un peu de calme au foyer, après les rudes labeurs du jour.
Les enfants ont-ils besoin de direction, il donnera ses conseils, ils seront écoutés sans doute, mais il n a pas vu de près ses enfants, ses avis manqueront d'à propos ; il les dira par intervalles espacés, et s'ils doivent être sévères il se taira, préférant la paix à une lutte quotidienne.
La mère reste avec l'enfant à la maison ; depuis le berceau elle le > suit. L'on sait l'influence des premiers soins. Plus tard elle l'attend à la sortie de l'école ou du collège. Il ne tient qu'à elle que l'enfant soit bien ou mal élevé.
Quelle responsabilité !
Et nous ne sommes plus au xvii*^ siècle, au temps où l'enfant, hors de la maison, trouvait dans les écoles, aussi bien que dans la rue, des exemples vivants de toutes les vertus civiques et morales. Les temps sont changés. Tout invite l'enfant à contrôler ce qui se dit au foyer, à douter des conseils de sa mère. Heure critique. Si l'enfant, troublé par
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la confusion des idées qui se choquent en public, n'entend pas le mot décisif et raisonnable de celle qu'il aime encore, il échappe à son influence.
Qu'elle s'instruise. Que si les aridités de certaines questions la découragent, ne se dira-t-elle pas qu'à persévérer elle assure peut-être le triomphe de la vérité dans l'âme de son fils.
Les femmes n'ont pas signé beaucoup de chefsd'œuvre ! Sans doute, elles les préparent par les pensées qu'elles donnent à leurs fils.
A quoi sert lesprit chez une femme? A le transmettre avec son sang.
Combien d'hommes de talent, combien de héros ont dû leurs plus excellentes qualités à la transmission des vertus de leur mère et à l'éducation vaillante qu'ils avaient reçue d'elle 1... Ce sont les courageuses mères qui reconstituent sans cesse la société dissoute par l'égoïsme ; ce sont les mères fortes qui font une nation forte.
Il est impossible, dans l'état actuel de la société, qu'une femme garde sa dignité si elle ne sait pas défendre sa foi religieuse.
Courte sur cette question vitale, elle reste humiliée de ne pouvoir répondre aux remarques, aux objections de l'enfant qu'elle a porté sur les genoux, de cet enfant qu'elle dispute peut-être à son mari et qui maintenant se dresse devant elle avec toute la force d'un esprit inquiet que le cœur trouble de plus en plus.
Que les femmes aillent au savoir... C'est fait, elles y courent. Offrons-leur des programmes dignes de leur tâche. L'instruction des femmes est passée au rang d'intérêt public.
On craint l'idolâtrie du moi. La vanité n'a pas besoin de l'étude pour nous envahir. La sottise et la vanité vont même bien ensemble.
La femme instruite est moins exposée à se méprendre sur le peu de place occupée dans le monde par chaque être, et sur l'insignifiance infinitésimale des succès mondains.
« Souvenez-vous, disait M'"^ de Sévigné à sa fille, que si vous n'aimez ces nourritures solides (Nicole et Bourdaloue), votre esprit aura toujours les pâles couleurs. »
La femme instruite rendra le foj'er plus agréable en élevant les conversations au-dessus des banalités coutumières.
Quel néant de pensées dans ce long susurrement de paroles : Flalns vocis, air battu et rebattu !
Et quand on veut dire quelque chose, ce n'est que médisance et galanterie : la vie des salons ne tourne que sur ces deux pôles.
Alors les hommes ne restent pas ch'ez eux, ils vont au club, ne trouvant plus rien dans l'instruction et l'esprit des femmes qui les attire et les attache.
Enfin la forteéducation intellectuelle est le meilleur moyen de diriger cette extrême impressionnabilité de la femme qui sans ce contrepoids deviendrait
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légèreté. Le travail calme la jeune fille : « Il soumet son âme. Il la remet dans l'ordre et le bon sens parce qu'il satisfait en elle un désir juste et noble. »
Dans une page pleine d'humour, Herbert Spencer figure l'éducation — celle qu'il s'agit de remplacer, l'éducation décorative et de vaine formule — sous les traits d'une poupée revêtue d'oripeaux et se mouvant par ressort. Nous aimons à nous imaginer celle que nous rêvons, sous la figure de ces statues antiques que Fénelon représente dans toute la sève de la vie, le port élégant et ferme, la démarche modeste et aisée, le front éclairé par la pensée, et le sourire aux lèvres.