CHAPITRE III
Fénelon eût-il été un auxiliaire précieux pour un roi, et devons-nous regretter l'exil de Cambrai? Les idées politiques de Fénelon, en un mot, contiennent-elles le sens du réel?
Nous pensons alors au Télémaque (1), que nous avons feuilleté au collège et qui nous a ennuyés, car c'est à trente ans qu'il faudrait lire ce petit chefd'œuvre de morale et de style ; nous nous rappelons la Bétique et ses habitants d'autant meilleurs qu'ils sont plus barbares (2), Salente avec ses costumes différents pour les diverses conditions (3). Ce sont toutes les chimères de Fénelon, et c'est pour cela que Fénelon est chimérique en politique, et c'est pourquoi votre fille est muette !
N'oublions pas que le Télémaque est un roman où l'imagination a grande part ; sous un cadre poétique
(1) Nous renvoj-ons pour les citations du Télémaque à l'édition Mazure, I-'aris, Belin, 1888.
(2) Télémaque. p. 143 et suiv.
(3| Id., p. 212 et suiv.
s'épanouissent les plus hautes leçons morales. Il faut donc, comme dans la nature, ne pas trop se fier à l'apparence, voir sous l'écorce l'arbre, et casser le noyau pour goûter le fruit.
Ce serait en outre une question de savoir jusqu'à quel point les peintures riantes et romanesques du Télémaque étaient pour Fénelon lui-même l'expression de son idéal politique. L'on parle surtout du Télémaque. Entre ce roman et les Tables de Chaulnes (1) vingt ans se sont écoulés. Pendant ce temps Fénelon, au contact de l'expérience, ayant beaucoup vu, ne pouvait manquer d'avoir beaucoup appris. Pour apprécier avec équité ses idées politiques, il convient de négliger d'abord le Télémaque ou tout au moins de ne s'en servir qu'autant que Fénelon a persisté plus tard dans ce qu'on veut appeler ses utopies.
Outre le Télémaque et les Tables de Chaulnes, Fénelon a résumé ses vues politiques dans VExamen de conscience sur les devoirs d'un roi, dans sa Correspondance avec le duc de Chevrcuse, dans ses Entretiens avec Ramsay, dans des Mémoires (2) Nous pouvons apprendre quelle idée il se faisait de la roj-auté ; quel ministre il eût été ; et s'il avait l'esprit tourné vers l'avenir.
(1) Oeuvres complètes de Fknelox, t. VII. p. 182, édition Gaume, 10 volumes, grand iii-8", Paris, 1851. Dans le cours de cet ouvrage nous renvoj-ons à cette édition, non parfaite, mais moins mauvaise que les autres.
(2) Œuvres complètes, t. VII, Ecrits politiques, p. 85-194.
Il est de mode dans certains milieux de médire de nos rois, de les calomnier. Cependant ce sont eux qui ont fait la France. Nous sommes tout au moins de grands ingrats, nourrissons dont parle Montaigne qui battent leur nourrice, quand ils ont grandi. Toutefois, à voir les choses comme elles étaient, la monarchie française, au temps de Louis XIV, contenait des ferments de dissolution. L'éclat du règne ne doit pas nous aveugler. Le grand roi, sans s'en douter, a préparé le régent et Louis XV.
L'amour de la gloire, cause de ces expéditions militaires qui tuaient la nation, le luxe de la cour qui ruinait les grands qui pressuraient le peuple, la centralisation des pouvoirs qui éloignait le roi de ses sujets, l'omnipotence et l'arbitraire du prince qui traitait la France comme son domaine ; ajoutons l'impolitique révocation de ledit de Nantes, la misère des campagnes, le commerce et l'industrie languissant faute de bras et d'argent, la longue oppression des jansénistes, rappelons-nous cela, et nous comprendrons que la mort du roi fut un soulagement. On se prit à respirer, on passa à l'extrême licence et à l'extrême liberté. Nous savons comment cela finit.
Les peuples sont guérissables ! mais il faut prendre les remèdes, et le malade ne se croyait pas atteint.
La cour avec ses gloires éblouissait. Bossuet avec tout son génie n'a pas vu que la machine se détraquait ; il n'a pas clouté un seul instant de la perpétuité de la monarchie. Fénelon, plus clairvoyant, entendait les sourdes plaintes des peuples ; à la cour même il avait démêlé ce qu'avait de fragile ce colosse monarchique. Il avait fait le diagnostic de la maladie mortelle de la roj'auté.
Les principes de Fénelon eussent peut-être sauvé la monarchie ; en tout cas, s'il fut chimérique pour Louis XIV, il ne peut l'être pour nous.
Trois grandes idées dominent sa théorie de la royauté :
Il redoute l'autorité absolue ; il place la justice et la liberté au-dessus des rois ; la religion pour lui est le vrai soutien des trônes.
Fénelon, mieux que personne, comprend que tous les gouvernements portent « au dedans d'eux-mêmes les semences d'une corruption inévitable, et de leur propre chute et ruine » (1). S'il attaque l'absolutisme ro\al, il reconnaît que les abus de l'autorité souveraine ne se rencontrent pas seulement dans le gouvernement d'un seul. « Les Ephores de Sparte, les Décemvirs à Rome, les Suffètes de Carthage, n'étaient pas moins cruels et barbares que Néron et Caligula (2). » Et d'ailleurs une république se résout en
(1) Essai philosophique sur le gouvernement civil, Œuvres complètes, t. VII, p. 141.
(2) Id., p. 126.
une aristocratie : « Qu'on lise Thistoire de la République romaine, on verra que ce n'est jamais le peuple qui parle, c'est presque toujours quelque tribun ambitieux qui fait parler la multitude et qui abuse de la crédulité (1). » L'arbitraire et l'absolutisme ont existé dans tous les régimes. « La t3'rannie ne change pas, on ne fait que changer de maître (2). D Et s'il est pour la monarchie héréditaire, ce n'est pas par dédain du peuple, mais pour éviter la violence des élections, la brigue et l'ambition ; « rien n'est stable, tandis qu'on laisse tout à l'élection de la multitude aveugle et séduite par les esprits ambitieux (3). »
Ce que Fénelon redoute surtout, c'est ce que les princes sont le plus portés à envier : l'autorité absolue. Il parle toujours à son élève de « règles certaines », de « maximes de gouvernement », d'un peuple qui souffre et non d'esclaves et de flatteurs. Il le prémunit contre l'ambition (4), contre la flatterie (5). Il estime que l'adulation est l'écueil fatal de toutes les vertus. Il a là-dessus des pages profondes.
Son roi, dégagé de toutes les entraves de la puissance, ne demeure pas absorbé par les rouages de
(1) Essai philosophique, p. 142.
{•à)ld., p. 139.
(4) Télémaque, p. 167.
l'administration ; il choisit des collaborateurs et il les applique aux affaires selon leur talent (1). Etudier les hommes, voilà le grand métier du roi, les bien connaître pour s'en servir. « La voix d'un seul homme de bien éclairé doit souvent être préférée à celle de dix juges timides et faibles ou entêtés et corrompus (2). » Lui, pense, invente, pénètre dans l'avenir, retourne dans le passé, arrange, proportionne, prépare de loin, se raidit contre la fortune. Il a confiance dans ceux qui l'entourent, ne se dépitant pas, s'il arrive quelque erreur ; il comprend qu'on ne peut éviter d'être trompé dans les grandes affaires, puisqu'il faut s'y servir des hommes, qui sont si trompeurs. « On perd plus dans l'irrésolution où jette la défiance, qu'on ne perdrait à se laisser un peu tromper (3). » Belle pensée, et finement exprimée. Si l'on veut savoir l'idée que se faisait d'un roi l'illustre archevêque, qu'on relise l'Examen de conscience sur les devoirs de la royauté. Je trouve ailleurs un autre portrait que je veux citer :
« 11 peut tout sur les peuples, mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. Les lois lui confient le peuple comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de ses sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve,
(1) Télémaque. p. 377 et 378.
(2) Examen de contcience... Œuvres complètes, t. VII, p. 86.
(3) Télémaque, p. 380.
par sa sagesse et par sa modération, à la félicité de tant d'hommes ; et non pas que tant d'hommes servent, par leur misère et leur servitude lâche, à flatter l'orgueil et la mollesse dun seul homme. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire, ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre...
« Il doit être au dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées ; et au dedans, le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi ; il ne l'est que pour être l'homme des peuples ; c'est aux peuples qu'il doit tout son temps, tous ses soins, toute son alfection ; et il n'est digne de la royauté qu'autant qu'il s'oublie lui-même pour se sacrifier au bien public (1). »
A ce tableau irréprochable de ce que doit être un bon roi, il ne saurait être rien retranché, rien ajouté. On reconnaît ici que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. « Un seul doit servir à la félicité de tant d'hommes. » Les lois sont au-dessus du roi ; aussi le prince diffère seulement des autres hommes en ce que sa charge est plus
(1) Télémaque, p. 87.
grande ; il est « Thomme des peuples », et il leur doit tout ce qui est de lui.
Fénelon a tracé l'idéal du pouvoir monarchique.
Justice et Liberté : deux grandes règles de gouvernement. Fénelon proclame souvent ce grand principe qu'il était si rare d'entendre affirmer hautement au xvii^ siècle, que la politique doit être étroitement unie à la morale. « Une puissance injuste et trompeuse creuse elle-même un précipice sous ses pieds... on l'admire, on la craint... jusqu'au moment où elle n'est déjà plus ; elle tombe de son propre poids, et rien ne peut la relever, parce qu'elle a détruit de ses propres mains les vrais soutiens de la bonne foi et de la justice qui attirent lamour et la confiance (1). »
Politique honnête, trop rarement mise en pratique même de nos jours ; c'est un grand honneur à Fénelon de lavoir propagée ainsi, dans un siècle où l'esprit de conquête avait occupé tant de place ; et Louis XIV vivait encore !
Il faut préférer une défaite à un succès obtenu par l'injustice ; « ce qui fait la sûreté des alliés, c'est la justice même de leur cause... La justice, c'est le salut des alliés. Hsec arx inaccessa^ hoc inexpugiiabile munimentnm (2). » Ce précepte était une des idées favorites de Fénelon, et il y revient dans tous
(1) Télémaque, p. 355.
(2j Id., p. 354.
116 FÉXELON
ses ouvrages. Il n'j^ a d'utile que ce qui est conforme à la justice, c'est-à-dire au respect du droit d'autrui. En un mot, la politique est subordonnée à la vertu. La vertu fait les bons citoyens et les bons princes, protège le pouvoir contre les séditions et les crimes, assure la liberté des peuples, règle dune façon équitable et solide les pouvoirs contre les nations. Si les peuples et les rois s'affranchissent de la morale, tout se remplit de périls et de calamités. Les rois esclaves de leurs passions rêvent une tyrannie sans limite et sans frein ; les peuples s'abrutissent dans la servitude ou méditent des révolutions violentes. Les nations vivent dans une continuelle défiance les unes des autres, sans souci de la fraternité humaine ; elles fondent leurs relations sur l'espionnage, la mauvaise foi, la cruauté.
Fénelon appartient à cette école qui fait passer les principes avant les intérêts, et qui rendrait à jamais impossibles, parmi les hommes, les révolutions violentes, en les prévenant sans cesse parées réformes pacifiques etglorieuses qui font avancer les sociétés dans le progrès, par la seule puissance de la vérité mieux connue, et de la justice évangélique, plus abondamment pratiquée.
Nous admirons ces principes de gouvernement ; eh bien ! il paraît que nous avons tort. Les littérateurs et les critiques redoutent cette « tendance à confondre le domaine de la politique avec celui delà morale ». La politique et la morale seraient-elles
donc des entités irréductibles? Oui ou non, les maximes d'un gouvernement sont-elles incompatibles avec la liberté, la justice, la bonté, en un mot la morale ? Il me semble que les princes sont, comme les sujets, d'autant plus respectables qu'ils sont plus vertueux. Il y a eu quelquefois des coquins dans les gouvernements, mais ce ne sont pas eux qui ont grandi la France; la liberté et la justice n'ont rien gagné par eux. Saint Louis fui sur le trône, et la France était calme au dedans et respectée au dehors.
Admettons que Fénelon a tracé l'idéal d'un gouvernement, que ce n'était pas celui de Louis XIV ni du nôtre; mais admirons cette noble et sereine image du droit et du devoir. Il est rare d'atteindre l'idéal ; mais réalisons-le dans la mesure permise à l'imperfection des volontés humaines et des efforts terrestres.
Il faut atténuer cette pure lumière des principes exposés dans VExamen de conscience et dans le Télémaque par les vues pratiques des Mémoires et par la conduite personnelle de Fénelon kii-même. En Saintonge et dans sa discussion avec Bossuet, les nécessités et les réalités le firent souvent descendre des hauteurs de la charité pure et de la courtoisie idéale. S'il ne fut pas un « parfait hypocrite », selon la malheureuse expression de Bossuet, larchevèque de Cambrai ne se laissa pas frapper sans dire mot, et l'humanité perça souvent dans les terribles réponses qu'il fit à son adversaire. L'idéal que nous
recherchons s'évanouit souvent devant les nécessités de la vie.
Enfin, pour Fénelon comme pour les esprits sérieux, la religion est le fondement de la prospérité des Etats. Les idées morales font l'enthousiasme, soutiennent les courages et fortifient la volonté. Historiquement les peuples forts sont les peuples croyants. Les consciences sont des remparts autrement solides que les armées. Quand les légions romaines eurent perdu confiance dans leurs dieux, les barbares entrèrent dans l'Empire. L'abaissement de Rome coïncide avec la perte des croyances. On nous répète que l'Espagne meurt de « ses excès de religion ». D'abord elle n'est pas morte. Et la cause de sa faiblesse depuis Charles-Quint, il faut la chercher dans son Code civil, dans le mauvais s^^stème de ses impôts, dans ce droit de vaine pâture qui fait un désert où passent les troupeaux. Mais l'Angleterre est forte par l'application du Décalogue, l'Allemagne par ses hautes idées morales.
Un journaliste prit un jour à partie l'empereur d'Allemagne à propos de sa lettre à l'amiral Hollmann sur la fameuse controverse, Babel-Bibel, causée par les conférences de F. Delitzch. Lui, journaliste, trouvait que le roi de Prusse en défendant la Bible s'amusait, et que les rois comme les peuples feraient bien mieux de s'occuper d'industrie que de théologie... D'ordinaire ces élucubrations restent sans réponse : cette fois M. Izoulet,
professeur au Collège de France, eut l'audace de répondre, et entre autres choses il écrivait :
« La théologie est l'àme de l'industrie. Je m'explique. C'est dans les grands législateurs religieux que se trouvent les vues les plus profondes sur la nature humaine... L'énergie et la puissance des nations dépendent en grande partie de leurs institutions. Et leurs institutions valent dans la mesure où elles sont puisées à la plus profonde expérience des siècles ou à la plus haute contemplation du génie, — à ces profondeurs ou à ces hauteurs sacrées qu'on appelle philosophie et théologie, c"est-à dire amour de la sagesse ou science du divin.
« L'énergie des armateurs de Hambourg a sa source dans Kant et Fichte : et, selon le général von Bernhardi, l'énergie de l'Etat-Mojor de Berlin a sa source dans Luther. »
Le journaliste ajoutait que cette dernière réflexion l'avait atteint comme un coup de trique et qu'on ne raisonne pas avec un coup de trique. Evidemment il n'avait rien compris aux réflexions profondes du célèbre professeur. M. Izouletne voulaitpas direautre chose : Les idées religieuses sont nécessaires àla vie des peuples. La religion est le soutien de la Patrie. Nous connaissons tous la page célèbre de Taine :
« En tout organisme vivant, le besoin, par tâtonnements et sélection, produit l'organisme possible et requis. Dans l'Inde, cinq cents ans avant notre ère, ce fut le bouddhisme ; dans l'Arabie, six cents ans
après notre ère, ce fut le mahométisme ; dans nos sociétés modernes, c'est le christianisme. Aujourd'hui, après dix-huit siècles, sur les deux continents, depuis l'Oural jusqu'aux montagnes Rocheuses, dans les moujiks russes et les settlers américains, il opère comme autrefois dans les artisans de la Galilée et de la même façon, de façon à suhstitiier à l'amour de soi l'amour des autres. Ni la substance ni son emploi n'ont changé. Sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il est encore, pour quatre cents millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire dailes indispensables pour enlever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité ; pour l'emporter, par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice.
« Toujours et partout, depuis 1800 ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs privées ou publiques se dégradent. En Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous la Convention et le Directoire, on a vu l'homme devenir païen, comme au P'" siècle ; du même coup, il se retrouvait au temps d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; il abusait des autres et de lui-même : l'égoïsme brutal et calculateur avait repris l'ascendant, la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe-
gorge et un mauvais lieu. — Quand on s'est donné ce spectacle et de pi'ès, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes ; ce qu'il y a introduit de pudeur, de douceur et d'humanité ; ce qu'il y a maintenu d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement, ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente fatale, pour enrayer le mouvement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses basfonds, et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social (1). »
Fénclon connaissait les devoirs d'un roi et les appuis du trône. Comment aurait-il rempli son rôle de premier ministre ?
Aujourd hui les connaissances techniques ne sont pas toujours exigées pour devenir ministre. Des directeurs, aptes aux affaires, forment dans les ministères une organisation permanente. Les ministres passent, représentant la nuance politique des gouver-
(1) Taine, Les Origines de la France contemporaine. Le Régime moderne, t. II, p. 118 etll9.
nements. Ils n'ont en fait qu'un pouvoir délégué. Le Parlement est en réalité le maître. A l'époque des monarchies absolues, les ministres tenaient vraiment dans leurs mains les destinées nationales. Sulh', Richelieu, Mazarin, Colbert, savaient leur métier.
Fénelon avait-il les qualités et les connaissances nécessaires à un ministre? C'est une question qui n'a plus qu'un intérêt théorique et rétrospectif, mais nous pouvons nous demander si Louis XIV s'est privé d'un précieux concours en éloignant Fénelon .
Je ne ferai que donner des indications.
Personne ne refusera à Fénelon l'art de la persuasion et l'ascendant sur les hommes : puissance morale si nécessaire aux conducteurs des peuples. Son langage clair et toujours élevé était captivant, au dire de Saint-Simon.
On ne lui déniera pas l'autorité, ce serait même là, dit on, son défaut; ni un esprit inaccessible aux compromissions et à la flatterie ; ni l'indépendance à l'égard du roi et du peuple, un ministre doit souvent lutter contre les préjugés de celui-ci et la volonté de celui-là.
On lui accordera l'honnêteté dans les moyens, ce qui n'exclut pas la fine diplomatie, la ténacité, la persévérance, la patience dans les projets.
On peut être sûr qu'il eût observé le droit et la légalité ; qu'il eût respecté la personnalité humaine,
et préféré partout les moyens de douceur aux exigences du droit strict.
Respectueux des croj'ances, ce n'est pas lui qui aurait prêté les mains aux archers pour enlever de Port-Royal quelques religieuses, coupables tout au plus d'un excès de fierté Dans son diocèse, lesjansénistes vécurent tranquilles « sous cet ennemi de plume », selon l'expression de Saint-Simon. Il haïssait les erreurs, il aimait les personnes. Il était froissé des procédés violents de ses concitoyens contre les réformés. Eclairer l'esprit, gagner les cœurs et attendre Dieu : voilà ses moyens de conversion.
Que disait-il à Jacques III ? Il lui recommande « sur toutes choses de ne jamais forcer ses sujets à changer leur religion. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez donc à tous la liberté civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion (1). »
Ministre, il eût développé et encouragé l'agriculture qui, dans un pays comme la France, est la plus
(1) Ramsay, Vie de Fénelon.
solide richesse. Les belles prairies engraissent ses bœufs; les vastes plaines se couvrent de blonds épis ; les coteaux ensoleillés mûrissent ses raisins. La terre est moralisatrice : à la campagne, les traditions de famille se transmettent sous le même toit de père en fils. C'est là que se trouve la réserve des meilleurs citoyens. Les ferments révolutionnaires ont moins d'action sur ces hommes de bon sens ; chacun aime son champ, son morceau de vigne, son pignon. Les gouvernements s'appuient sur ces solides assises. L'agglomération des usines est néfaste, la contamination facile, les influences trop directes. Les peuples industriels sont exposés aux crises. La terre demeure.
Les campagnes présentaient au t\n^ siècle un triste spectacle. Il faut lire Boulainvilliers, Racine, Vauban. Il faut entendre Bossuet, La Bruyère, Fénelon, dévoiler les douloureuses angoisses que cachait le brillant décor de Versailles. Cet état de choses dura jusqu'à la Révolution, et l'on peut dire que c est la misère des campagnes qui causa la catastrophe finale. On a ramené le roi de Versailles à Paris en lui demandant du pain. Les cahiers des Etats généraux sont enfin dépouillés et de nouveaux horizons se découvrent. M. Faguet a là-dessus un chapitre suggestif dans Politiques et Moralistes.
La crise de 89 fut une révolution économique ; la question religieuse et la question politique n'existaient pas au début ; les excès de la liberté et les
violences d'une minorité amenèrent la démagogie sanguinaire de 93.
Je trouve dans ce chapitre de Faguet une observation que Fénelon avait faite deux cents ans plus tôt. Le grand critique remarque, d'après les cahiers des États, que la population de la France allait diminuant de jour en jour avant 89. On ne se mariait plus, ou bien la misère empêchait les familles de s'accroître. Fénelon avait donc mis le doigt sur la plaie quand il disait : « Le nombre du peuple et l'abondance des aliments sont la vraie force et la vraie richesse d'un roj-aume (1). » « La manière de faciliter les mariages, ajoutait-il, est bien simple : presque tous les hommes ont 1 inclination de se marier, il n'y a que la misère qui les en empêche. Si vous ne les chargez point d'impôts, ils vivront sans peine avec leurs femmes et leurs enfants... Plus les laboureurs ont d'enfants, plus ils sont riches, si le prince ne les appauvrit pas (2). w
Les campagnes supportaient toutes les charges, et pourquoi ? parce que le paysan payait bien ; il aimait mieux manger son pain noir que de refuser son compte aux fermiers d'impôts ; « les princes avides et sans prévoyance chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables (3). » Il faut renverser ce mauvais ordre ; mettez des taxes, des
(1) Télémaque, p. 373.
i2) Id , p. 217.
(3; Id., p. 218.
amendes sur ceux qui négligent leurs champs, comme vous puniriez des soldats qui abandonneraient leurs postes dans la guerre ; donnez des grâces et des exemptions aux familles qui se multiplient, augmentant à proportion la culture de leurs terres. C'est un système d'impôts bien différent des privilèges de l'ancienne monarchie.
Fénelon aime la campagne ; devant le tableau de la nature cultivée, son cœur s'épanouit. Avec quel charme poétique et tendre, dans quelle langue harmonieuse, avec quels accents de bonté et de joie il célèbre les purs plaisirs des champs ! Personne, depuis Sulh', ne semble avoir plus que Fénelon désiré la prospérité des campagnes.
En même temps qu'à l'agriculture Fénelon eût donné un grand essor au commerce. La paix eût facilité les transactions. Un gouvernement honnête et libéral eût provoqué la confiance. La banqueroute des finances suit de près la faillite des libertés. Nous savons ce que répondent les banquiers quand on s'étonne devant eux de la baisse des rentes françaises : Qu'on fasse de la bonne politique et le trois pour cent montera.
Tous les peuples accouraient à Salente de toutes parts, « le commerce de cette ville était semblable au flux et au reflux de la mer. Les trésors y entraient comme les flots viennent l'un sur l'autre (1). »
(1) Télémaque, p. 211.
Mais que le gouvernement ne gène pas les transactions, cardans ce cas « le commerce languit » et la puissance et la gloire vont à d'autres peuples mieux gouvernés. Le commerce est bien le canal de la richesse publique, c'est « comme certaines sources : si vous voulez détourner leur cours, vous les faites tarir » (1).
Et quelles bonnes maximes à chaque pas î « Le vrai moyen de gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner et de savoir perdre à propos (2). » Excellente pratique dans le détail du commerce. — Ailleurs il détermine les différentes occupations des commerçants : achats et transports, ventes, tenue des livres de commerce. — «. Avoir beaucoup d'hommes bons, et des terres bien cultivées pour les noui-rir (3), » deux conditions essentielles en économie politique pour assurer la force d'un Etat.
Pour embellir Salente, le roi n'avait rien épargné, mais il avait négligé l'agriculture et l'établissement de lois sages. Aussi Mentor lui reproche d'avoir eu le goût du faste plus que celui d'une véritable grandeur. Critique de Louis XIV, dit-on. Utopie de vouloir enlever le luxe des cours ! Chimériques, ces « lois somptuaires » qui n'ont eu jamais qu'une médiocre inlluence pour la réforme des mœurs ! Mais lisons le premier volume de ï Ancien Régime de
(1) Téléma(jue, p. 60.
(2) Id., p. 60.
Taine, et nous penserons que les fêles de Versailles étaient un défi malheureux lancé aux souffrances humaines, et l'on peut deviner que le peuple ne souffrirait pas longtemps qu'on insultât à ses misères.
Critique de Louis XIV ! sans doute, mais Fénelon n'avait pas toujours devant les yeux le gouvernement du roi ; il exposait un sj'stème, tant pis si les principes reçus étaient contredits. Vanter une vertu, c'est maudire le vice opposé.
Personne ne doute que Fénelon n'eût fait un excellent ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.
L'auteur du charmant ouvrage tEducation des Filles, où les garçons ont tant à glaner, avait de bonne heure opéré une révolution dans les méthodes d'enseignement et dans les procédés d'éducation. Le plus attique de nos écrivains n'aurait pas laissé tomber cet héritage des anciens, celte étude de l'antiquité qui a fait la force et formé le goût du xvii*^ siècle, et que nous regretterons s'il arrivait que les sciences pratiques remplaçassent la vieille culture classique.
Et les Beaux- Arts, Fénelon est loin de les proscrire comme inutiles, lui le plus artiste des écrivains du grand siècle parce qu'il est le plus antique ; lui qui a le premier ressaisi le lien intime des arts plastiques avec 1 éloquence et la poésie, et qui y
puise sans cesse des images et des comparaisons. Fénelon s'était beaucoup occupé d'esthétique, c'està-dire des principes du beau appliqués aux lettres et aux arts. Parcourez la Lettre à ^Académie, lisez les deux dialogues de Parrhasius et du Poussin, de Léonard de Vinci et du Poussin, vous y reconnaîtrez à chaque ligne lamateur éclairé qui se plaisait à aller surprendre le peintre Mignard dans son atelier, aux heures de son travail, pour parler peinture avec lui et lui prodiguer les marques de son estime. Fénelon était initié à toutes les connaissances nécessaires à un premier ministre.
Un homme politique comprend le présent, connaît le passé et saisit l'avenir. Le passé, c'est la race avec ses qualités et ses défauts, c'est la coutume aussi respectable que la loi et qui la supplée. Nous plongeons dans le passé comme les racines dans le sol, et vouloir rompre subitement ces liens, c'est abandonner la boussole, et se livrer au hasard. Mais c'est un crime de jeter un peuple à l'aventure. Les hommes ne sont pas des jouets.
L'homme politique reconnaît dans les institutions actuelles celles qui sont en contradiction avec les mœurs et l'état des esprits ; celles qui commencent à heurter le sens agrandi des peuples et qui bientôt
choqueront les idées ; celles enfin qui, développées, répondent aux besoins de la nation.
Dans l'avenir, l'homme politique doit deviner les aspirations nouvelles des individus, accorder librement et lentement ce que plus tard on réclamera avec violence. Il doit suivre les évolutions économiques du pays, avoir, en un mot, l'esprit tourné vers l'avenir.
C'est ainsi que Fénelon se peint dans ses ouvrages.
On a contesté qu'il ait eu l'esprit tourné vers l'avenir ; et cependant, à lire avec attention les ouvrages de ce grand homme, nous sommes tout étonnés de rencontrer des théories que nous croyions nouvelles ; nous le prenons pour un contemporain.
Sans empiéter sur le domaine de la théologie où nous le voyons défendre contre Bossuet et les jansénistes un dogme proclamé deux cents ans plus tard, l'infaillibilité du pape ; sans revenir ici au fameux petit livre De l' Education des Filles dont nous avons parlé, que nous feuilletons tous les jours, tant est vive son actualité, il est aisé de montrer que, même en politique, et surtout en politique, Fénelon avait la pensée vers l'avenir ; ce n'était point un esprit rétrograde.
Cette science que l'on croit nouvelle, l'économie politique, nous en lisons les principes à chaque page de ses ouvrages. Les règlements pour la ville de Salente, excellents quant à leur portée morale, ont
surtout un caractère de progrès qu'il faut admirer, quand on pense combien Fénelon était sous ce rapport en avant de son siècle. Il pressent beaucoup de vérités que notre époque a vu se réaliser et pour lesquelles celui dans lequel il vivait était loin d'être mûr.
Ce grand penseur est partisan absolu de la liberté du commerce, question délicate et problème bien débattu. Et cependant si chaque paj's se spécifie par ses propres productions, il doit chercher tous les moyens pour augmenter au plus haut degré ses produits spéciaux. La Russie nous enverra son blé ; l'Amérique, ses bestiaux ; l'Inde, son lin ; nous transporterons à l'étranger nos vins, nos œuvres d'art et notre bon goût. Il faut protéger l'industrie nationale, direz-vous : sans doute, mais vous rendez la vie plus chère, vous exhaussez le prix des denrées étrangères de tous les droits d'entrée ; nos voisins en font autant pour nos produits, d'où diminution de l'importation et de l'exportation. Nous endormons les Français dans les vieilles habitudes, au lieu de les exciter, par la libre concurrence, à faire donner à leur génie pratique tout ce qu'il peut produire, à concentrer toutes leurs énergies sur les industries et les cultures propres à notre sol et à notre tempérament.
Ne nous y trompons pas, nous allons au « libre échange » par la force des événements, par l'arrivée au pouvoir du collectivisme dont la force réside dans
132 FÉXELON
les ouvriers des villes et des usines, lesquels s'imaginent avoir tout intérêt à jouir du « libre échange » absolu. Il eût peut-être été préférable que des esprits pondérés résolussent ce problème délicat : on ne détruit pas tout d'un coup une organisation commerciale sans secousses terribles, mortelles même pour la moitié de la France. Mais là comme ailleurs, nous laissons tout à faire aux politiciens violents, parce que le parti des vrais politiques n'a pas osé aborder les problèmes imposés par la démocratie triomphante, et qui répondent aux aspirations du peuple.
Fénelon le premier a escompté l'avenir ; cette idée de la liberté du commerce n'est venue qu'à la Révolution ; elle déborde dans les écrits de l'archevêque de Cambrai, dans les Tables de Chaulnes et dans Télémaque. A Salente, « tout y était apporté et tout en sortait librement. » Pour un peuple commerçant, toute la puissance consiste* dans la constante supériorité de ses produits ; c'est le système de la libre concurrence et du progrès indéfini de la production.
La machine de l'Etat, vers la fin du règne de Louis XIV, commençait à craquer. La centralisation excessive de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul, cette autocratie absolue sans contrepoids, cette aai^lomération de la noblesse française à la cour, avaient isolé la nation du roi. Et l'on sait quelles
réformes proposèrent les économistes et les libéraux de la fin du xviii'^ siècle pour substituer à ce mécanisme administratif la vie organique dont doit vivre un Etat : Les assemblées provinciales. Turgot et Necker ne trouvèrent rien de mieux pour associer le peuple à la vie de la nation. Hélas 1 les esprits n'étaient pas préparés à cette organisation de représentation nationale. Admis au pouvoir, les citoj'ens revisèrent les droits du roi ; les Etats généraux substituèrent au vieux mot : « L'Etat, c'est moi, » la nouvelle devise : La nation, c'est nous.
Fénelon sentait bien que les peuples grandissent comme les individus, et qu'ils ne restent pas longtemps en tutelle. A l'âge adulte, s'ils n'ont pas une certaine liberté, ils s'émancipent, et souvent dans ces cas, le premier usage de la liberté, c'est d'en abuser. Remarquez dans l'histoire que les monarchies absolues se résolvent en monarchies constitutionnelles. Fénelon demandait dans les Tables de Chaalnes, et dans sa correspondance avec le duc de Chevreuse, la décentralisation et des Assemblées provinciales : « PZtablissement d'Etals particuliers, ditil, dans toutes les provinces, comme en Languedoc, » qui se trouvait si bien d'être gouverné de la sorte ; « on n'y est pas moins soumis qu'ailleurs, on y est moins épuisé (1) ». Il avait bien raison de mettre en avant un tel exemple. Chaque année, les intérêts de la
(1) Tables deChaulnes, Œuvres complètes, t. \'II, p. 183.
province étaient discutés sérieusement par les hommes les plus compétents, représentants de ses trois ordres.
Ce qui fait le plus grand honneur à Fénelon, ce qui prouve que son esprit était tourné vers l'avenir, c'est ce sentiment profond qu'il avait de la nécessité d'associer la nation à l'autorité royale. Il écrivait en 1710 au duc de Chevreuse, alors que la France décimée par la misère et par la faim reculait devant les armées espagnoles : « Notre mal vient de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du roi... il faudrait en faire l'affaire véritahle de tout le corps de la nation... il faudrait qu'il se répandît dans toute notre nation une persuasion intime et constante que c'est la nation elle-même qui soutient le poids de la guerre... Alors chacun dirait en soi-même : Il n'est plus question du passé, il est question de l'avenir. C'est la nation qui doit se sauver elle-même (1). »
L'homme qui a écrit cette page est un des précurseurs de l'esprit libéral moderne; il a eu le juste pressentiment de ce qu'on a appelé le gouvernement du pays par le pays.
A cette époque, les classes intermédiaires, ce qu'on appelait le tiers état, étaient encore toutes dévouées au roi, et l'idée d'associer le peuple au sort du roi partait d'un esprit qui voyait loin. Ce faisant, Louis XIV eût peut-être resserré pour longtemps les
(1) Œuvres complètes, t. VII, p. 321.
liens qui unissaient ses sujets à la monarchie, liens qui commençaient à se relâcher. Peut-être eût-on pu faire alors avec moins de danger cet apprentissage du gouvernement des assemblées que quatre-vingts ans plus tard la France lit au prix de tant de malheurs.
Et cette théorie delà paix universelle dont on flatte nos oreilles et qu'on prend pour un progrès de l'humanité ou l'apanage d'une école, c'a été la pensée dominante de Fénelon. Dans son système fondé sur la justice et la vérité, il n'y a point de place pour la guerre ; c'est la fraternité des peuples ; « un peuple n'est pas moins un membre du genre humain, qui est la société générale, qu'une famille est un membre d'une nation particulière... Chacun doit infiniment plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu'à la patrie particulière dans laquelle il est né (1). » « Tout le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la face de toute la terre. Tous les peuples sont frères et doivent s'aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang ! La guerre est quelquefois nécessaire, il est vrai, mais c'est la honte du genre humain qu'elle soit inévitable en certaines occasions (2). »
Il maudit la guerre, « le plus grand des maux dont les dieux affligent les hommes ». Les terres incultes,
(1) Dialogues des morts.
(2) Télémaque, p. 194.
le commerce troublé, les lois affaiblies, les mœurs' corrompues : voilà le résultat de la guerre. Le succès des armes ne l'éblouit pas ; il pense aux ennemis chez qui le conquérant répand l'eUVoi, la misère, le désespoir; il sait que la guerre est presque aussi funeste au peuple victorieux qu'aux nations vaincues. Ce sont là des idées avancées dans cette société des Condé, des Turenne, des Villars. C'est l'espérance, ou du moins le vœu de la suppression de la guerre. Sans doute Fénelon n'était pas seul à protester. « Il y a, disait La Rochefoucauld, des crimes qui deviennent glorieux par leur éclat : de là vient que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes. » Et Saint-Evremond : « L'usurpation d'une province à force ouverte, dit-il, est revêtue du beau nom de conquête. » Mais les paroles de Fénelon avaient un autre éclat ; elles résonnaient fortement aux oreilles du duc de Bourgogne ; ce ne sont pas des pensées réduites en apophtegmes, une réflexion philosophique : c'est un enseignement suivi ; des Dialogues des moiis au Télémaqiie, de la correspondance avec Chevreuse aux Mémoires sur la Paix, c'est la même pensée ; c'est, pour ainsi dire, le fond de l'àme fénelonienne. « Croyez-vous que les rois puissent employer d'abord la violence pour soutenir leurs prétentions sans avoir tenté toutes les voies de douceur et d'humanité (1)?... »
(1) Télémaque, p. 386.
La gloire de faire vivre les peuples en paix « n'estelle pas plus touchante que celle de ravager la terre, de répandre partout et presque autant chez soi... le carnage, le trouble, l'horreur, la langueur, la consternation... et le désespoir (1) ? »
Cet enseignement sur les usurpations qui se colorent du nom de conquête, il y revient dans l'Examen de conscience sur les devoirs des rois : « N'avezvous point fait quelque injustice aux nations étrangères ?... » A la vérité, Fénelon savait qu'il faut « être toujours prêt à faire la guerre, pour n'être jamais réduit au malheur de la faire » (2) •, c'est la paix armée, la plus dure des nécessités présentes. Mais là encore, il enseigne d'user d'abord des mo3-ens pacifiques de l'arbitrage, mot à la mode, et dont l'application n'est pas si facile. Le tribunal arbitral de La Haye n'a pas encore empêché les peuples de s'entre-tuer ! Mais l'initiative de ces Conférences de la paix est une pensée généreuse. Dans toutes les questions litigieuses où le droit n'est pas évident, le moyen des arbitres qui décident est le plus raisonnable et le plus juste.
La paix ! la paix ! C'est le cri sans cesse répété par Fénelon pendant les tristes années de la guerre de succession d'Espagne. Cette âme généreuse s'apitoj-ait sur ces troupes qu'on menait à la bataille en
(1) Télémaque, p. 219.
(2) Examen de conscience, CEuvres complètes, t. VII, p. 92.
FEXELON
haillons et affamées. C'était une politique pratique, trop pratique, on serait tenté de le dire ; dans les moments désespérés, il veut la paix à tout prix. C'est Louis XIV qui a été chimérique en voulant tenir tête à l'Europe avec des armées décimées et démoralisées, et il a eu raison. Il a sauvé la France sans la laisser humilier. Qui ne connaît cette helle page de l'histoire de France ? Le prince Eugène arrivait sur Paris. Louis XIV mande Villars à Marly, il lui confie les déhris des armées, il lui ordonne délivrer bataille. Et si l'armée est vaincue ? il ira lui-même faire un dernier effort, périr ou sauver l'Etat. Le vieux lion blessé fit reculer les chasseurs. La victoire de Denain sauva la France.
Nous avons déjà parlé de la tolérance philosophique et religieuse de Fénelon, mot tout nouveau au xvii^ siècle. C'est dans nos sociétés modernes le lest qui nous permet de nous soutenir dans un océan d'idées contraires.
Il faudrait rappeler ce coup de crayon jeté comme un éclair de génie dans les Tables de Chaiilnes à propos de l'armée. Fénelon indique en quelques traits une organisation militaire qui ressemble par certains côtés à celle des Etats modernes ; il a vu que « la supériorité d'armée », le nombre, allait devenir d'une importance plus grande.
Et cette petite phrase : « Rien à démêler avec les Anglais », écrite en dépit des haines séculaires et de
l'antipathie des races, Fénelon devançait les idées des anglophiles actuels, et l'avenir dira que c'était une pensée profonde.
Fénelon est lancètre de ces grands et nobles esprits qui se tournent nombreux en ce moment vers le peuple. C'était rare au xvii*^ siècle. Et c'est pourquoi Fénelon restera populaire ; ce fut un grand démocrate. Cette commisération pour le peuple qui resplendit dans ses écrits et que ses actes n'ont pas démentie, il l'a poussée jusqu'au sacrifice. C'est ce sentiment pieux et honorable qui 1 inspirait, quand, jeune et souriant à l'avenir, il écrivait ces pages brûlantes et pénibles, cette fameuse Lettre à Louis XIV^ peinture des misères des campagnes et critique du luxe de la cour(l) ; quand il osait dire cette parole qui tombait comme un étonnement dans Versailles en fête : « Les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois. »
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les misères des petits et des humbles ont troublé le repos des hommes de cœur. « Le pauvre peuple est le soutien €t la base de la république ; il le faut bien nourrir et le faire bien travailler (2). » Fénelon a senti palpiter le cœur du peuple, et du peuple qui souffre et qui peine ; il a frémi devant les misères humaines. Lui, grand seigneur, il a entendu les murmures bien légi-
(1) Œuvres complètes, t. VII, p. 509.
(2) Œuvres complètes, t. VII, p. 108.
timesde cette foule, et il n'a pas craint d'encourir les colères du roi pour avoir parlé trop franchement dans cette cour ensoleillée et follement légère, pour avoir dit que des Français mouraient de faim, que la terre craquait sous les pas de ces danseurs de menuet.
Fénelon a toujours fait son devoir, même celui de prophète de malheur, rôle qui apporte rarement sa récompense avec soi ; mais surtout il a aimé le peuple. Parcourez tous ses écrits politiques, il ne pense qu'au bonheur public. Les gloires humaines ne l'ont pas fasciné, surtout celles qui étaient le prix de l'écrasement des peuples.
Ce n'est pas seulement pour sa tolérance que le xviii^ siècle l'a respecté ; c'est pour ses sentiments humains. Le peuple de 93, ivre de liberté et fou d'indépendance, porta ses fureurs jusque sur les cercueils, où semblaient dormir leur dernier sommeil les rois et les grands ; il jeta au vent ces funèbres souvenirs, lugubres restes de tant de gloires ; mais les colères s'arrêtèrent devant le tombeau de Fénelon, ses cendres furent respectées. Le peuple le vengeait des colères ro^'ales.
Les réformes projetées par Fénelon eussent peutêtre sauvé le trône. Le peuple, même à la iin du règne de Louis XIV, aimait ses rois, et la monarchie avait encore assez de force et de prestige pour se transformer elle-même et opérer avec une sage lenteur des réformes qui lui auraient épargné la
catastrophe de 1793. La petite partie chimérique qu'on trouve dans ces vues politiques fût restée à l'état idéal devant les nécessités de la réalité, (quel est donc le réformateur qui n'a rien rêvé au delà du possible, ou quel est même l'homme d'Etat qui n'a jamais rien tenté que de faisable ?) et tout le bien pratique, qui est immense, eût été accompli.
Pour me couvrir dune autorité indiscutable, je dirai avec Brunetière (qui n'aime pas beaucoup Fénelon) : « Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'en même temps que d'un sincère et vif désir du bien public, les écrits politiques de Fénelon témoignent d'un remarquable sens pratique... A lire de près les textes originaux, il est impossible de méconnaître qu'il y eût positivement dans l'archevêque de Cambrai des parties de l'homme d'État... et qu'il n'eût certainement pas été un ministre médiocre (1). »
(1) Revue des Deux Mondes, l"'' septembre 1884.