CHAPITRE IV
FÉXELOX ET L ANTIQUITE
Qui croirait que notre xvii^ siècle ait dans son ensemble ignoré le grec ? Après l'élan donné à l'époque précédente, par les Budé, les Estienne et les Ramus, aux études grecques, cela apparaît comme une contradiction. Et cependant l'éclat de l'Hellénisme pâlit à la fin du xvi^ siècle.
Le génie latin continue de façonner lame française. Bossuet, La Fontaine, Molière, nourris de Cicéron et deTite-Live, proclament par leur phrase périodique et leurs fréquents latinismes que le latin a formé leur esprit. Aux sujets du grand roi plaisait la langue du Peuple-Roi, et dans ce siècle de discipline, d'ordre et d'harmonie, le latin devait convenir avec sa gravité sereine, sa concision énergique et son élégance majestueuse.
A côté de cela nous serions heureux de savoir que Molière lisait dans le texte son grand ancêtre Aristophane ; or il est certain que Molière ne savait pas le grec. Corneille, que nous comparons aux grands
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tragiques de l'antiquité, ignorait la langue de Sophocle.
Sans doute l'on cite des hellénistes remarquables. La réforme universitaire de 1598 remit les auteurs anciens en honneur. Henri IV lisait Plutarque dans le teste. Les Jésuites semblent avoir mis, dans leurs collèges, le grec au même niveau que le ktin ; et voici des noms : le P. Labbé ne le cédait en rien aux plus illustres hellénistes de Port-Roj^al. Le P. Petau paraphrasait Jérémie en vers grecs. Les élèves du collège de Clermont exerçaient en grec leur verve poétique.
De ces exemples fameux les esprits superficiels ont conclu que l'époque savait le grec. C'est une illusion. Ce décor est plus apparent que solide. Les hellénistes remarquables n'étaient qu'une exception, et les collèges, quithéoriquementdonnaientune place importante au grec, en réalité l'enseignaient peu et mal. Il n'y avait, en dehors de Port-Royal, ni méthode pour attirer les esprits à l'étude de la langue grecque, ni sens critique pour faire saisir l'esprit de l'hellénisme.
L'Université et les Jésuites ne voulaient que former le stjle ; ils recherchaient dans les auteurs anciens,grecs et romains, les procédés de composition; l'élégance passait avant le fond delà pensée. Ils cultivaient la mémoire pour emmagasiner les recettes ; et dans les traductions la périphrase remplaçait l'exactitude. La pensée antique demeurait cachée.
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Port-Rojal (1), le célèbre T. Lefebvre (2), père de ^jme Dacier, essaj-aient de réagir. Ils estimaient que l'élève devait étudier le grec en lui-même, et chercher dans les auteurs un aliment pour la pensée. Aux procédés mécaniques pour apprendre les mots ils substituaient les procédés scientifiques pour retenir les formes :1a raison et l'analogie ; aujourd'hui nous avons mieux avec la méthode historique. Ils invitaient l'élève à traduire exactement avant de composer. La pensée apparaissait enfin.
Malgré cet effort, Port-Roj^al et Lefebvre ont échoué. Cela était fatal. Il aurait fallu auparavant changer l'atmosphère de l'époque. Or on était alors au dogmatisme et au cartésianisme, et cela aveuglait les esprits et empêchait d'acquérir la pure notion de l'antiquité.
Par le dogmatisme on jugeait une œuvre d'après des théories conçues a priori, d'après un idéal antérieur et supérieur. h'Iliade et les Argonautiqiies dépendaient de la même mesure, d'un t^'pe unique, tandis que la méthode historique montre dans l'œuvre d'Homère une épopée naturelle et dans la composition d'Apollonius une épopée artificielle. Comme l'horizon change à cette lumière 1
Le cartésianisme, en exagérant le sens propre,
'1) Méthode pour apprendre facilement la langue grecque, et Jardin des racines grecques Lancelot . (2; Méthode pour commencer les humanités.
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donnait à chacun une grande confiance en soimême.
Cela était bon pour grandir ; mais cela mettait en défiance contre les anciens. Pour pénétrer dans l'intimité d'autrui la docilité mène plus avant.
Les grands traducteurs, Amj'ot, M"'^ Dacier, nous présentent une antiquité dépouillée de son originalité, une adaptation plutôt qu un portrait. Ce sont des victimes du dogmatisme.
Boileau, La Bruyère, Racine, ceux-là même qui ont le plus cultivé le grec, ont échoué. Ils avaient du génie pour saisir l'essence même de l'hellénisme, et du goût pour laisser à la pensée grecque la forme antique. Cependant aucun n'a donné de ses modèles une image ressemblante. Ce n'est ni Longin, ni Théophraste, ni Euripide. Les éléments anciens portent tous la marque du siècle, et nous n'avons devant nous qu'une peinture affaiblie de cette grande littérature classique. Ce sont des victimes du cartésianisme.
Il paraissait donc presque impossible dunir l'originalité à l'exactitude.
Un écrivain cependant se rencontra qui, connaissant l'antiquité et se dégageant des contingences de la mode, pénétra le vrai caractère de l'hellénisme et en reproduisit la pure essence dans tous ses écrits.
Nommer Fénelon, dit Egger (1), n'est-ce pas
(1) L'Hellénisme en France.
rappeler l'alliance exquise du goût moderne avec la passion de l'antiquité?
Ce qui plaît à Racine dans Sophocle et dans Euripide, c'est l'art en ce qu'il a de plus savant, de plus réfléchi et de plus serré, en ce qu'il a aussi de plus moderne et déplus troublant.
La Fontaine seul a compris les Grecs comme Fénelon, mais il a toujours été très écrivain. Fénelon, lui, n'a jamais eu d'arrière-pensée.
Il aime les Grecs tels qu'ils sont et pour euxmêmes : il a déjà ce sentiment dont s'enivreront la philologie et le romantisme allemand, que le génie grec n'est pas réflexion, mais instinct, sensation, pensée naïve.
Où Fénelon avait-il appris le grec ?On ne sait. Ce n'est pas à Saint-Sulpice, c'était le moment des graves enseignements de la théologie. Mais il est probable que le jeune étudiant pénétra plus profondément dans les intimités de cette langue en lisant saint Grégoire et saint Jean Chrysostome. Ce faisant, il répondait aux désirs du vénérable Tronson, son supérieur et son directeur, helléniste remarquable lui aussi, qui recommandait à ceux qui le pouvaient, de lire dans le texte les Pères de l'Eglise.
Le P. Querbeuf, dans son Histoire de Fénelon, écrite peu d'années après sa mort, dit bien que l'enfant, instruit à la maison par un précepteur, savait
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très bien le grec à douze ans et qu'il écrivait en français et en latin avec familiarité et élégance ; mais quoiqu'il soit de cette précocité, le merveilleux élève n'avait alors qu'une connaissance superficielle de la langue grecque ; et c est seulement à l'Université de Cahors qu'il a dû goûter pour la première fois la « fine fleur de l'antiquité ».
Ce qui est certain, c'est que Fénelon savait le grec àvingt-quatre ans. En 1675, il écrivait dans une lettre fameuse : « Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monumenis, l' esprit même de l'antiquité... Je ne dédaigne pas de descendre au Pirée où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au double sommet du Parnasse. » L'alliance du christianisme et de Ihellénisme est déjà accomplie dans cette àrae de jeune prêtre.
Et pour saisir tout de suite la différence qui sépare Fénelon de ses contemporains, voyons-le dans les seules traductions : dans son Précis de Y Odyssée et dans le douzième chant du Télémaque.
Pourquoi, en parcourant ce résumé de YOd'/ssée, le lecteur qui a le goût de l'antique se sent-il envahi par une saveur d'hellénisme qui l'enchante? C'est que Fénelon, avant de faire son métier de traducteur, avait pénétré dans le texte l'œuvre homérique. Il s'était fait une âme antique.
Aussi voyez-le, au risque de scandaliser les Modernes, relevant des détails capables de peindre la réalité ingénue des vieux âges : Nausicaa laver ses vêtements de noce, Ulysse subir les humiliantes promiscuités de Circé et de Polyphème.
Le douzième livre du Télémaque est le résumé de deux tragédies de Sophocle : le Philoctète et les Trachiniennes. En maint endroit Fauteur a traduit son modèle ; mais, sous des traits empruntés, il a gardé son originalité. Il s est pris pour ainsi dire d'amitié pour Sophocle, pour mieux saisir ses plus intimes sentiments. lia revécu les souffrances d'Hercule et de Philoctète. [I a fait œuvre d'artiste. Il a pris à autrui sesrichesses, et il a apporté les siennes. Il a infusé une pensée chrétienne au récit grec. Nous respirons la fraîche brise du Parnasse et les pures et simples parfums de l'Evangile. L'artiste français nous épargne, dans la mort d'Hercule, le spectacle pénible d'un fils parricide. Nyllus disparaît, c'est Philoctète qui allumera le bûcher. Mieux encore, le héros mourant grandira. Ses douleurs physiques sont l'expiation d'une grande faute. Le remords rentre dans son âme : « Tu vois, dit-il, ô mon cher Philoctète, les maux que les dieux me font souffrir ; ils sont justes : c'est moi qui les ai offensés ; j'ai violé l'amour conjugal, je péris, et je suis content de périrpour apaiser les dieux. » — Spectacle émouvant et nouveau ; l'Hercule antique n'était victime que du caprice des dieux.
A la douleur de Philoctète Fénelon a donné aussi un sens moral qu'elle n'a pas dans Sophocle. Le héros de Lemnos n'est plus une victime du destin. Il a violé la sainteté du serment en révélant le tombeau d'Hercule et il est puni. Enfin il pardonne au fils d'Ulysse les injures du père. Et cela était nouveau. L'antiquité n'a connu que la loi du talion.
Si Fénelon a corrigé Homère, ce n'est pas pour lui donner une élégance moderne, mais pour l'adapter à nos habitudes chrétiennes. Il ne veut pas que Minerve fasse à Télémaque un récit trompeur de son oricine. Un mensonge déshonore la Divinité.
Cette tendance à présenter une idée chrétienne dans un cadre grec est indépendante de la connaissance approfondie de la langue grecque; cela tient au tour d'esprit et au tempérament esthétique de Fénelon.
C'est qu'il existe plus d'un trait de ressemblance entre l'esprit fénelonien et le génie grec.
L'archevêque français a du Grec la pérennité de la jeunesse. Sophocle compose son chef-d'œuvre Œdipe roi à 90 ans. Relisez la Lettre à l'Académie, datée de 1714 : elle est écrite avec le même enthousiasme juvénile qui avait dicté la lettre sur le départ en Orient. On ne sent pas la trace des années.
Fénelon a la sérénité de l'âme grecque. Point d'éclat dans la voi.\, point de haine dans le cœur. Il
va dans la vie tour à tour joyeuse et accablante, sans perdre son calme. Dans les batailles d'idées, s'il montre toute sa souplesse de combattant et sa merveilleuse facilité d'écrivain, il garde une attitude digne et correcte.
Le Grec était curieux de savoir : il étendait son action intellectuelle sur toutes les branches du savoir, y compris la religion. Fénelon s'est complu dans les discussions théologiques ; c'était son droit et son devoir d'évèque ; mais il alla hardiment dans les parties réservées de la science de Dieu. Le mysticisme était son tempérament. Son libre esprit pénétra dans tout le domaine des sciences philosophiques, politiques et littéraires, jetant au siècle étonné des théories nouvelles, qui surprenaient les citoyens d'un royaume ordonné comme une construction et monté comme une horloge.
Enfin n'oublions pas que Fénelon, comme le Grec, avait une parole séduisante et qu'il excellait à vaincre par les séductions du langage.
Comment s'étonner maintenant qu'il ait porté dans ses écrits l'esprit de l'antiquité et l'esprit chrétien ? et c'est là l'intérêt. L'auteur paraît, en imitant très exactement, ne faire qu'un pastiche de son modèle. Regardons de plus près. Il a rajeuni par l'idée chrétienne le cadre vieilli qu'il adopte , et si la première impression du lecteur est antique et profane, l'impression définitive est moderne et chrétienne.
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Fénelon aimait les Grecs au point de tout juger à leur lumière et de paraître injuste pour les modernes. Il nous semble le voir à chaque question délicate et controversée se tourner vers l'Hellade et demander l'avis de Platon ? Est-ce une illusion ? Ce Français du xvii^ siècle suit-il d'instinct l'enseignement du Lycée ? Les traditions grecques trouvent-elles dans l'âme de Fénelon un écho harmonieux? Quoi qu'il en soit, c'est Platon qui est son maître en littérature comme en politique.
Quel est le véritable but de l'art? L'art doit-il être indépendant ou doit-il être moralisateur ?
Pour Fénelon comme pour Platon, le beau se confond avec le bien. « L'harmonie n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des paroles et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture et les autres beauxarts doivent avoir le même but. L'éloquence doit sans doute entrer dans le même dessein. Le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contrepoids des maux et des passions et pour rendre la vertu aimable (1). »
Et voilà ce qui étonne les esprits superficiels qui ne voient que l'écorce des choses. Dans ce tendre et gracieux génie, amant de la beauté plastique, admi-
(1) Lettre à l'Académie, IV, Rhétorique.
rateur de la sublimité d'Isaïe et de la simplicité passionnée (1) de Catulle, se cache un fond très austère. Chez lui l'apôtre passe avant l'artiste.
Que dit-il de l'éloquence ? « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu (2). » Et c'est toute la théorie de Platon dans le Gorgias. Sans doute la sagesse de l'Ecriture Sainte et des Pères sufiit au prédicateur ; mais Fénelon ajoute que les Pères, qui avaient étudié les chefsd'œuvre grecs « lorsqu'ils ét«ient dans le siècle, en tiraient de grands avantages pour la religion lorsqu'ils étaient pasteurs (3) ». Fénelon ne voulait emprunter aux anciens « les grâces du discours » qu'autant qu'elles peuvent augmenter la persuasion.
En poésie, même principe : « Autant on doit mépriser les mauvais poètes, autant on doit admirer et chérir un grand poète qui ne fait point de la poésie un jeu d'esprit pour s'attirer une vaine gloire, mais qui remploie à transporter les hommes en faveur de la sagesse et de la religion (4). » Aussi, tout en reconnaissant le mérite de ses illustres contemporains, il sacrifie la poésie moderne à la poésie antique. Cela le blessait de voir dans une société
(1) Lettre à l'Académie, V, Poétique.
(2) Ibid., IV, Rhétorique.
(3) Dialogues sur l'Eloquence.
(4) Lettre à l'Académie, V, Poétique.
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chrétienne des poètes courir après un succès mondain, tandis que Sophocle écrivait « des tragédies d'une merveilleuse force... sans y mêler cet amour volage et déréglé qui fait tant de ravage (1) » . L'art ancien a mieux compris que l'art moderne ce rôle bienfaisant et moralisateur qui doit être le caractère propre et la marque définitive d'une œuvre poétique. Et c'est là que Fénelon exagère. Tel fut sans doute le rôle des premiers poètes ; mais cela ne dura pas ; et Fénelon raconte (2) que Platon lui-même, reconnaissant le changement d'idéal chez les poètes, les conduisait hors de sa république.
Lisez attentivement la Lettre à l'Académie. Sous des formes polies, et en les couvrant de fleurs, Fénelon invite les Modernes au respect et à l'admiration de l'antiquité. Le ton n'est pas tranchant, il ne pouvait l'être. L'auteur avait des amis des deux côtés et il n'aurait jamais voulu se brouiller avec des Modernes aussi distingués que M. La Motte. Il se sert du procédé cher à Socrate.
Lironie a été définie : lart de dire dune certaine manière ce qu'on ne dit pas et de ne pas dire ce qu'on dit.
Que fait M. de Cambrai dans cette Lettre à V Académie? \\ se joue magnifiquement des modernes, faisant semblant de renvoj'er à la fin du chapitre la
(1) Lettre à V Académie, VI, Tragédie.
(2) Dialogues sur V Eloquence .
question en litige, et présentant, sans en avoir l'air, une chaleureuse apologie de l'antiquité dans les esquisses des travaux qu'il recommande à l'Académie ; puis, se dérobant poliment au moment décisif pour ne pas froisser les modernes, les obligeant ainsi de revenir en arrière et de chercher le fond de sa pensée là où elle était, c'est-à-dire dans toute la lettre : admirable procédé d'un génie souple et impitoj^able qui enfonce le trait sans le faire sentir.
L'aveuglement ne dicte pas ses jugements ; il reconnaît les défauts dans les œuvres antiques ; mais il serait ravi que les modernes égalassent les anciens.
« Je demande, dit-il en fmisant, la permission de faire ici une espèce dapologue. Les inventeurs de l'architecture qu'on nomme gothique, et qui est, diton, celle des Arabes, crurent sans doute avoir surpassé les architectes grecs. Un édifice grec n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ouvrage ; les pièces nécessaires pour le soutenir ou pour le mettre à couvert, comme les colonnes et la corniche, se tournent seulement en grâce par leurs proportions ; tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l'usage ; on n'y voit ni hardiesse ni caprice qui impose aux yeux ; les proportions sont si justes que rien ne paraît fort grand, quoique tout le soit ; tout ■est borné à contenter la vraie raison. Au contraire, l'architecture gothique élève sur des piliers très minces une voûte immense qui monte jusqu'aux
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nues : on croit que tout va tomber ; mais tout dure pendant bien des siècles ; tout est plein de fenêtres, de roses et de pointes ; la pierre semble découpée comme du carton, tout est à jour, tout est en l'air.
« N'est-il pas naturel que les premiers architectes gothiques se soient flattés d'avoir surpassé, par leur vain raffinement, la simplicité grecque ? Changez seulement les noms, mettez les poètes et les orateurs en la place des architectes: Lucain devait naturellement croire qu'il était plus grand que Virgile... Ces auteurs se seraient trompés en pensant ainsi : les plus excellents auteurs de nos jours doivent craindre de se tromper de même. »
Nous savons comment Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne, s'acquitta de sa tâche. Par ses soins, l'enfant « dur et terrible jusqu'aux derniers emportements, passionné pour tous les plaisirs, livré à toutes les passions », devint « un prince affable, doux, humain, humble et austère pour soi (1) ».
(1 i Cf. Saint-Simon, VI, p. 239. — Si le duc de Bourgogne ne répondit pas à toutes les espérances que les contemporains avaient fondées sur lui, n'accusons pas Fénelon. L'enfant, demeuré seul à 13 ans avec le vertueux et rigide Beauvilliers, après le départ de son précepteur pour Cambrai, reçut une direction étroite ; il se complut dans une dévotion austère
Fénelon mit à développer l'intelligence de son élève le même dévouement qu'à refaire son caractère. Mais il est facile de deviner la pensée secrète du maître: la culture de l'esprit ne se sépare pas de la formation du cœur.
Dans ce travail, rien ne lui semble petit. Il rédige un dictionnaire de la langue latine, compose au jour le jour des thèmes et des versions, s'appliquant à suivre le progrès quotidien de l'enfant royal.
Le prince aime les fables de La F'ontaine. Le précepteur lui fera traduire les plus intéressantes. Il compose lui-même des fables en prose qu'on lit encore aujourd'hui avec plaisir. Sans doute personne ne pensera rapprocher ces deux fabulistes, et Fénelon n'a pas songé un moment à lutter avec son inimitable modèle. Ecoutez-le pleurant sur le tombeau du bonhomme : Liigete, o quitus cordi est ingenmis lepos, natura nuda et simplex, incompta et sine fuco elegantia .
« Cependant il s'en approche par l'agrément et le charme du récit, s'il s'en éloigne par le sujet. Fénelon, en effet, ne vise pas à instruire le public : il n'a pas de public, il n'a qu'un élève. Tout bonhomme qu'il est, La Fontaine a ses préoccupations littéraires, Fénelon n'a aucune préoccupation de ce
incompatible avec les devoirs d'un général et d'un roi. Fénelon n'était plus là. A chacun ses responsabilités. Voj^ez mon livre Fénelon directeur de conscience, 2" édition, pp. 343-353.
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genre : il ne veut que faire comprendre à son élève quelques-unes de ces vérités que les princes ont de la peine à se mettre dans l'esprit. Si la fable dans laquelle il enveloppe la vérité est gracieuse et piquante, il le faut pour attirer l'attention de l'élève, et, de plus, le génie de Fénelon est si heureux qu il ne peut rien dire qui n'ait cette grâce simple et ingénue qui est aussi le propre du génie de La Fontaine(l). »
Composées selon les circonstances, ces fables ont été imprimées sans ordre. Il est aisé cependant « den suivre, pour ainsi dire, la chronologie, en les comparant au progrès que l'âge et l'instruction devaient amener dans l'éducation du duc de Bourgogne (2) ».
Ce sont d'abord de petits récits capables d'éveiller un jeune esprit sans le fatiguer.
C'est l'histoire d'une ourse qui avait un petit très laid. Elle eut envie de l'étrangler. Sur les conseils de la corneille sa voisine, elle le rend joli en le léchant longtemps. « Oh! que l'impatience empêche de biens et cause de maux! »
C'est la mouche qui répond très calme aux insultes de l'abeille : « La pauvreté n'est pas un vice, mais la colère en est un grand. Vous faites le miel qui est doux, mais votre cœur est toujours amef ; vous êtes sage dans vos lois, mais emportée dans votre con-
(1) Saint-Marc Girardin.
(2 IJALSSET, Histoire de Fénelon, I, p. 176.
duite... Il vaut mieux avoir des qualités moins éclatantes avec plus de modération. »
Le jeune mouton, que les paroles flatteuses du loup attirent hors de la bergerie, apprend à l'enfant royal qu'il faut juger les gens non sur leurs paroles, mais par leurs actions.
Puis le duc de Bourgogne grandit et le tondes fables s'élève. Alors se pressent les souvenirs historiques et les allusions à la mythologie.
Voici un lièvre, le prétendu favori de Mars et de Bellone, le fanfaron plus hardi qu'Hercule. Un petit chien paraît. Le courageux guerrier tremble, comme tremblait Paris à la vue de Ménélas, et « se précipite d'un rocher escarpé dans une profonde vallée ». Soyons en garde contre la vantardise.
Voici Bacchus, peu fidèle aux leçons de Silène ; énervé par les moqueries d'un rieur malin, toujours prêt à souligner son langage incorrect. « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter ?» Le faune répondit sans s'émouvoir : « Hé ! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute ? »
L'allusion était transparente et la réprimande délicate.
Dans le Fantasque, portrait d'une touche vive et légère, admirable de couleur et de vie, le duc de Bourgogne pouvait lire l'histoire exacte de ses emportements. «Mélanthese coucha hier les délices du genre humain ; ce matin on est honteux pour lui, il faut le cacher. »
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Enfin il va de petits poèmes moraux d'une philosophie généreuse.
Deux fleuves^ le Nil et le Gange, se disputent le premier rang. Neptune donne la préférence au Gange parce qu'il témoigne une grande compassion pour l'humanité souffrante. « Il n'}' a rien de grand, rien d'estimable, que ce qui est utile au genre humain. »
Enseigner la morale sous l'apologue, c'est bien le but de Fénelon. Et cela est remarquable. Ce qui étonne et surprend, c'est que, en plein christianisme, les Fabliaux du moyen âge et les Fables de La Fontaine ne soient pas plus imprégnés de la morale évangélique,
Ésope a toujours été à la mode en France. La Fontaine lui-même n'a commencé d'écrire que par esprit d'imitation. Le modèle a été dépassé : à cela la légèreté du récit et la forme dramatique de l'action ont suffi ; mais la morale est la même. C'est le sage antique qui, habile et avisé, a l'esprit d'expédient, qui vise surtout à ce qui peut le tirer dembarras. Ce n'est pas suffisant pour nous éloigner du « mal agir ». Le mal est une nécessité du monde, il faut nous y habituer. C'est ainsi. Résignons-nous.
Fénelon constate, lui aussi, les faiblesses du cœur humain ; mais il enseigne la morale de principe et il fait entrer la vérité avec le récit dans l'esprit de son élève. A quelques exceptions près, ses fables sont moins l'œuvre d'un artiste que d'un moraliste grave et ému, qui sous l'apparence légère d'une poésie
ailée ne nous dépeint les vices du monde que pour en inspirer Thorreur.
J'ai dit « sous l'apparence légère d'une poésie ailée », et c'est là qu'apparaît le tour d'esprit grec et l'amant de la culture antique.
Ses personnages aiment à parler et à agir. C'est un besoin de leur vie morale, comme la parole et l'action étaient pour les Grecs une nécessité de leur vie physique.
Pour augmenter le charme des récits, il a recours à toutes les séductions de la mythologie, « cette ingénieuse féerie que les poètes de l'antiquité avaient créée pour embellir des couleurs de leur imagination les premiers événements du monde et pour suppléer aux faits que la révélation ne leur avait point appris sur la véritable origine des choses (1). »
L'on dira que Fénelon a quelquefois sacrifié à la fantaisie, genre plutôt oriental que grec, quoique Aristophane ait écrit les Oiseaux; même là le lecteur entend sa petite leçon de morale.
JJ Histoire d'une vieille Reine montre « qu'il vaut mieux être péronnelle au village, qu'une dame malheureuse dans le beau monde », et le Voyage dans nie des Plaisirs « que les plaisirs des sens, quelque variés, quelque faciles qu'ils soient, avilissent et ne rendent point heureux ».
Où Fénelon montre bien son esprit moderne et
(1) Bacsset, Histoire de Fénelon.
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grec, c'est dans les Aventures cFArisionons. Par la perfection de l'ensemble et du détail, c'est l'essai le plus heureux qu'il ait fait de cette alliance intime entre la pensée chrétienne et la forme antique. Voyez-vous « ce myrte de verdure et d'une odeur exquise qui naît au milieu du tombeau et qui élève tout à coup sa tête touffue pour couvrir les deux urnes de ses rameaux et de son ombre » ? Quelle saveur grecque ! Mais voici le chrétien. Ce mjrte qui se renouvelle de dix ans en dix ans n'est qu'un gracieux emblème d'une vérité plus haute. « Les dieux ont voulu faire voir par cette merveille que la vertu qui jette un si doux parfum dans la mémoire des hommes ne meurt jamais. »
Fénelon continue dans les Dialogues des morts la tâche qu'il sest imposée dans les fables. Une seule pensée le dirige : l'éducation de son élève, d'un prince destiné à régner.
Les personnages principaux de l'histoire ancienne et moderne sont en présence. L'auteur « les suppose dégagés de tous les préjugés et de tous les intérêts qui les avaient séduits ou égarés pendant leur vie ; il les fait parler sans déroger à la vérité de leur caractère, avec une franchise et une liberté qui n'appartiennent qu'à l'histoire et à la postérité. Il fait ressortir par leurs propres aveux ou par le combat de leur amour-propre tous les défauts de
leur caractère, tous les torts de leur conduite, tous les crimes de leur ambition, et il annonce ainsi au jeune prince comment il sera jugé à son tour par l'histoire et la postérité (1). »
Il y aurait lieu de noter ici encore le goût de Fénelon pour le génie hellénique. Les dialogues ne sont pas tous destinés à mettre le bon dans le cœur (2) du duc de Bourgogne, quelques-uns visent à mettre le beau dans F esprit.
Critique ingénieux et délicat, le fin précepteur célèbre sous toutes les formes « ce goût exquis de la simplicité, cet amour pour le beau simple » qui fait le caractère inimitable des écrivains antiques; mais au delà d'Horace et de Virgile dont il reconnaît vivement les beautés, au delà de Cicéron dont les défauts ne lui échappent point, on sent que ses préférences remontent jusqu'à Démosthène et à Platon, jusqu'à Homère. Dans trois dialogues il trace le parallèle entre l'orateur latin et l'orateur grec, et il sacrifie le premier peut-être trop durement. Quelles louanges n'adresse-t-il pas à Platon pour son stj'le divin et ses sublimes idées ! Ecoutez Homère enseignant au duc de Bourgogne qu'un roi doit protéger les lettres :
« Quand un prince aime les lettres, il se forme pendant son règne beaucoup de poètes. Ses récom-
(1) Bausset, Histoire de Fénelon, t. I, p. 105.
(2) Lisez 1 admirable dialogue entre Socrate, Alcibiade et Timon. C'est peut-être le plus beau du recueil.
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penses et son estime excitent entre eux une noble émulation ; le goût se perfectionne. Il n'a qu'à aimer et à favoriser les Muses, elles feront bientôt paraître des hommes inspirés pour louer tout ce qu'il y a de louable en lui. Quand un prince manque d'un Homère, c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir un : son défaut de goût attire l'ignorance, la grossièreté et la barbarie. La barbarie déshonore toute une nation et ôte toute espérance de gloire durable au prince qui règne. Ne sais-tu pas qu'Alexandre pleurait de n'avoir point un poète qui fît pour lui ce que j'ai fait pour toi ? C'est qu'il avait le goût bon sur la gloire. Souviens-loi (Achille) que la Parque t'ayant ôté tous les autres avantages, il ne te reste plus que le grand nom que tu tiens de mes vers... »
Laissons cela et voyons la nouveauté de l'œuvre. Ce sont des dialogues. Cette forme littéraire, Fénelon l'a employée en plusieurs moments de sa vie et dans des occasions différentes. Nous ayons les Dialogues sur VEloquence, les Dialogues sur la Grâce ou l'Instruction pastorale en forme de dialogues, et les Dialogues des morts.
Or ce procédé est encore grec. Si Boileau et Fontenelle avaient déjà pris ce cadre antique pour émettre leur critique, ce n'est certainement pas leur exemple qui pressa Fénelon de l'adopter. Il y a à cela une raison plus profonde.
Aux yeux de Platon, la seule méthode pour arriver à la vérité et pour la communiquer, c'est la
dialectique ou l'art d'interroger et de répondre, de définir et de diviser. La forme qui convient le mieux à cette méthode est donc le dialogue, où les interlocuteurs s'entretiennent directement, sans intermédiaire, et n'invoquent d'autre témoignage que celui qu'ils trouvent en eux-mêmes. En effet, à la différence d'Aristote qui met le fait à la l^ase de toute science, et qui par suite prétend arriver à une démonstration certaine, indépendante de l'esprit qui la formule, Platon enseigne que la vérité réside en chacun de nous et que le rôle de l'interlocuteur est de nous aider à « accoucher » de cette vérité.
Telle est la tendance d'esprit de Fénelon. II a une répugnance instinctive pour une forme technique et rigoureuse qui a l'air d'imposer la vérité comme un dogme, sans cherchera provoquer le consentement de l'esprit.
L'autorité du nom ne fait rien. « Je le croirai, s'il a raison, dit-il, je ne jure sur la parole d'aucun maître; ne croyez ni Socrate ni Platon, mais jugez de l'un et de l'autre par des principes clairs. »
Cette méthode est honne pour l'exposé de la vérité universelle ou d'une démonstration scientifique ; mais elle n'est point là nécessaire. Il est de l'essence d'une vérité universelle d'être admise sans discussion et d'une vérité scientifique d'être nécessaire. Dès lors la forme de l'interrogation n'a qu'un avantage fort relatif. Mais pour les vérités qui ne sont pas 'd'une certitude mathématique, où l'esprit ne
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peut arriver en somme qu'à des probabilités, la méthode la plus naturelle pour les exposer et pour les faire admettre, c'est l'induction, c'est la dialectique, c'est le dialogue.
Et ces sortes de vérités ne sont point rares : tels sont les principes d'esthétique et de morale toujours remis en question par l'influence du mauvais goût ou les caprices des passions. Telles sont encore certaines matières de théologie, questions controversées que l'Eglise n'a pas voulu trancher. C'est là que le sens propre peut se donner libre carrière. Fénelon ne devait pas se priver de ce plaisir. Cette forme de discussion, qui convenait au penseur, répondait aux secrets penchants de l'écrivain. Doué d'une imagination ardente, il aimait ce genre d'exposition le plus proche de la conversation, qui permet de prendre tous les tons et met tant de vivacité dans le style. « Une longue et uniforme discussion est sèche et fatigante. On y languit; rien ne délasse : un raisonnement en demande un autre ; un auteur parle sans cesse tout seul... mais faites parler tour à tour plusieurs hommes avec des caractères bien gardés ; le lecteur s'imagine faire une véritable conversation et non pas une étude. . . Ce spectacle est une espèce de combat dont il se trouve le spectateur et le juge. Telle est la force du dramatique (1). »
En somme, Fénelon, disciple des Grecs, chez les-
(1) Fénelon, Instruction pastorale en forme de dialogues.
quels « tout dépendait delà parole », préfère le verbe à l'écriture. Et n'est-ce pas Platon qui, dans un de ses plus gracieux dialogues, appelle l'écriture « une éloquence bâtarde dont la sœur légitime est le discours vivant et animé ? Fénelon se reconnaissait là, lui qui dans les conversations « savait enchanter de façon qu'on ne pouvait ni le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver (1). »
Mais soit qu'il imite Platon dans les Dialogues sur VEloqiicnce, soit qu'il prenne le cadre de Lucien dans ses Dialogues des morts, ila nui à Fénelond'ètre chrétien et d'être moderne II n'a point dépassé Platon ni même Lucien.
Villemain dit bien que les Dialogues sur l'Eloquence, composés « à la manière de Platon, et remplis de raisonnements empruntés à ce philosophe, sont écrits avec une grâce qui semble lui avoir été dérobée ». C'est juste, avec une pointe d'exagération.
Le sens chrétien a inspiré à Fénelon d'utiles corrections à la pensée de Platon, mais notre auteur n'a ni l'éclat, ni cette force dramatique qu'il louait tant dans son modèle. Il n'y a dans les Dialogues sur VEloquence ni lutte ni action, mais une conversation loyale entre deux hommes qui céderont devant les raisonnements ou l'évidence. C'est que Fénelon cherche moins à détruire qu'à édifier. Il
(1) Saist-Simox, Mémoires.
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attaque la fausse prédication, mais il veut surtout ramener les prédicateurs à l'esprit de leur ministère, et pour éveiller l'attention, il emploie le dialogue. Si le censeur chrétien avait trop donné à la forme dramatique, au spectacle, combien de gens auraient négligé la leçon pour admirer l'art ! On aurait lâché la proie pour l'ombre. Les Dialogues auraient ébloui sans produire le bien. Platon n'a pas évité recueil. Et cela Fénelon ne le pouvait pas.
C'est pourquoi aussi il n'a pas usé de l'ironie, ce procédé si grec. Il y a des saillies spirituelles, des réflexions ironiques qui répandent tant de charme dans le stjde, mais l'on n'}' trouverait pas la véritable ironie socratique. C'est que Fénelon voulait gagner les prédicateurs. Or l'ironie humilie l'adversaire, et ce n'est pas le moyen pour attirer à la vérité. Pour préparer la voie à l'action de la grâce, la charité est plus efficace que les procédés socratiques.
Il en est de même pour les Dialogues des morts . C'était une idée ingénieuse de donner la parole aux morts, pour instruire les vivants. Fénelon, si délicat, l'a senti ; mais chrétien avant tout, il a transformé le -dialogue dans le sens moderne et, faisant cela, il a négligé la forme.
Le charme et le succès de Lucien venaient de l'élément comique. Fénelon ne pouvait sur ce point suivre son modèle. La leçon morale, but du dialogue, serait passée au second plan, et cela était le moindre
souci du sceptique Lucien, le premier de nos dilettantes. Fénelon l'emporte sur Lucien par la variété des idées ; celui-ci parle de questions morales; celuilà traite de tout : histoire, philosophie, politique, éloquence, poésie, peinture. Où l'auteur grec reste maître, c'est dans la peinture de son époque, de son pays. « L'antiquité tout entière revit dans Lucien (1). » On chercherait vainement cet intérêt historique dans Fénelon. Les personnages de ses dialogues sont de tous les temps et appartiennent à toutes les opinions. L'intérêt pédagogique guidait seul l'auteur.
Dans ïliislniction pastorale en forme de dialogues, si passionné que l'on fût pour le génie grec, pouvait-on user pour la théologie de cette forme du dialogue réservée jusqu'ici à l'exposé des théories littéraires et morales ?
L'objection ne laissait pas d'inquiéter cette âme si chrétienne et si hardie. Aussi se plaît-il à citer les Pères de l'Eglise, le grand pape saint Grégoire, et même le Saint-Esprit, qui tous n'ont pas dédaigné de se servir des dialogues pour livrer leurs enseignements.
Disons tout de suite que Fénelon, dans les trois dialogues, a su garder la dignité sereine et contenue qui convient éminemment à un ministre de l'Eglise, et quel ministre ! Fénelon demeurait seul du grand
(1) Nageotte, Histoire de la littérature grecque.
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siècle pour porter la lumière dans ce xn'iii^ siècle cornniençant...
La Lettre pastorale obtint l'effet qu'on devait en attendre. La Motte écrivit: « Jamais pareille matière ne m'a paru mieux éclaircie, » et le public se réjouit de cette méthode claire, facile et dégagée de tout cet appareil plus imposant que nécessaire à la connaissance de la vérité (1).
Le Télémaque est un livre de morale, et c'est un poème. Ne doutons pas un instant que Fénelon n'ait surtout voulu instruire son élève. Il n'était pas partisan de l'art pour l'art. Cette heureuse fiction du Télémaque n'était qu'un cadre pour placer un haut enseignement ; la forme allégorique, qu'un prétexte pour exposer des vérités d'une extrême importance.
Le Télémaque, destiné au duc de Bourgogne, est avant tout une œuvre de pédagogie politique. C'est un exposé des dangers qui menacent les rois et des devoirs qu'ils doivent remplir pour rendre les peuples « bons et heureux ». Mais il se trouve que le poète vaut le moraliste. Si le poème n'a pas une action toujours assez vive, c'est que l'auteur n'oublie jamais son rôle de moraliste et qu'il interromptle récit poétique pour faire entendre ses leçons. Quelles leçons d'humanité, de modération, de patience,
(1) Bausset, Histoire de Fénelon.
de courage, de loyauté (!) ! Les critiques n'ont pas manqué de noter ici ou là quelques chimères semblables à celles de Platon, ou fatalement imposées par le caractère aristocratique du xvii^ siècle.
Mais jusqu'à maintenant le poème n'a jamais eu que des admirateurs, et c'est de cela qu'il s'agit ici.
La République et les Lois de Platon ont profondément influencé les idées de Mentor, et la Cyropédie a pu donner à Fénelon l'idée du choix de Télémaque, fils presque inconnu d'un héros légendaire. Xénophon avait ainsi fait pour « Cyrus l'ancien, assez célèbre pour intéresser l'imagination des lecteurs, assez mal connu pour laisser à sa propre fantaisie toute liberté, mêlé enfin par sa vie à toutes les choses militaires et politiques, dont il voulait faire l'objet principal de son livre (2), »
Mais l'ensemble de l'œuvre est une épopée, et c'est à Homère et à Virgile qu'il faut comparer le Télémaque. Alors c'est toujours la même question qui se pose : comment un Français et un homme d'Eglise a-t-il pu, sans choquer le goût moderne et sans méconnaître les exigences d'une civilisation chrétienne, coutinuer les plus anciens poèmes de l'antiquité païenne ; car c'est si bien cela que les premières éditions de Télémaque avaient pour titre : La suite du VI^ livre de l'Odyssée., ou les Aventures de Télémaque.
(1) Voyez le chapitre troisième : les Ecrits politiques de Fénelon.
(2) Croiset, Histoire de la littérature (/recque, t. IV.
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Et la réponse est toujours la même : Fénelon a imité Homère et il est resté évêque. Il a pris de l'antiquité sa fleur etil en est sorti un fruit moderne. Il a christianisé l'Hellénisme.
Nous laissons de côté les beautés littéraires du Télémciqiie, l'art de son ordonnance, la grandeur de son idée générale, l'habile contraste des épisodes, la peinture savante des caractères, la variété des portraits, le charme incomparable d'une langue mélodieuse et flexible, pleine d'une expressive abondance et d'une douce chaleur.
Nous mettrons en lumière, par un exemple choisi entre plusieurs, l'imitation originale des œuvres grecques et latines et la conception des beautés dues à l'inspiration chrétienne.
L'on pourrait montrer comment Fénelon a représenté les attributs de la véritable Divinité sous les fictions de l'Olympe ; comment il a changé le caractère de Mentor, qui simple compagnon dans /'Of/z/ssée, devient un véritable éducateur officiel, chargé de former le cœur et l'esprit du royal élève ; comment le Télémaque chrétien voit dans Mentor plus qu'un ami et qu'un père, il sent l'influence de la Divinité invisible dont ce maître dévoué est la vivante image ; comment Télémaque, séparé de son précepteur, met tout son appui dans la confiance en Dieu et dans l'amour de l'étude ; comment après son séjour dans la Chypre voluptueuse, Télémaque écoute la chrétienne conversation de Mentor et d'Hazaël : c'est
une hymne de reconnaissance qu'ils adressent à Dieu après la victoire morale du jeune prince.
Mais rien n'est plus typique que la Descente de Télèmaqiie aux enfers.
Fénelon, imitateur d'Homère et de Virgile, ne pouvait se soustraire à cet épisode. Mais quels changements !
Télémaque descend aux enfers conduit par la piété filiale, pour retrouver son père, et surtout par la piété envers les dieux ; il a le goût des choses célestes. Ni Ulysse ni Enée n'ont cette pensée. Le sentiment religieux apparaissait à Fénelon comme le couronnement de son enseignement. Il voulait graver dans le cœur de son disciple la crainte d'une force supérieure à la sienne, la croj^ance à une vie future et l'image de la béatitude des justes dans le ciel et des peines réservées aux méchants dans les enfers.
L'enfer d'Homère et de Virgile est grossier et matériel ; c'est l'affreux séjour des ombres qui regrettent la vie. Le poète romain établit en outre la séparation entre les justes et les méchants.
Voici le christianisme avec Fénelon : l'âme séparée du corps, paraissant devant Dieu, apprécie les actes de la vie à leur juste valeur ; elle devance la décision du juge suprême. C'est l'orgueilleux philosophe qui se croj'ait juste et qui se condamne, maintenant qu'il est pénétré « de cette lumière divine qui renverse tous les jugements superficiels » ; « la
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vue de son propre cœur ennemi des dieux devient son supplice ».
Ce sont, à la suite des homicides, des impies, des adultères, les hypocrites, les ingrats, les menteurs. Dieu nejuge pas seulement les actes, mais les pensées. Le péché est dans le cœur ; aussi Fénelon, écartant l'idée de la souffrance corporelle, parle surtout de la douleur hien plus profonde de l'âme.
La fatalité domine le monde antique : les damnés ne se reprochent pas le mal qu'ils ont commis, inévitable qu'il était. Dans lenfer chrétien, lame a le sentiment de sa responsabilité, et cela fait sa peine et son désespoir.
« La vérité qu'ils ont craint de voir fait leur supplice... sa vue les perce, les déchire... ils appellent la mort... ils demandent aux abîmes de les engloutir pour se dérober au feu vengeur de la vérité qui les persécute. Mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux goutte à goutte ».
Dans l'expression de ces inexprimables douleurs, le style de Fénelon acquiert une énergie que l'on n'attendait pas de lui, et que l'on ne trouve dans aucun autre écrivain.
Dans la description du bonheur des justes, il émet des idées absolument étrangères au génie antique. Aux plaisirs grossiers des justes du paganisme, — promenades dans les bois ombragés, jeux, chants, courses, — Fénelon substitue les douces joies d'une contemplation bienheureuse et une ineffable félicité,
proportionnée à Tintelligence et à la vertu des âmes que Dieu en a reconnues dignes (1).
Et pour finir par un mot de Sainte-Beuve : « Fénelon a eu l'esprit de piété et il a eu l'esprit de l'antiquité. Il unit ces deux esprits, ou plutôt il les possède et les contient chacun dans sa sphère, sans combat, sans luttç, sans les mettre aux prises, sans que rien vienne avertir du désaccord ; et c'est un grand charme. »
(1) « Une lumière pure et douce se répand autour du corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d'un vêtement... » et la suite.