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CHAPITRE V

Fénelon fut nommé précepteur du duc de Bourgogne le 17 août 1689. Bossuet apprit cette nouvelle le lendemain à Germigny; dans le premier transport de sa joie, il écrivit à la marquise de Laval : « Enfin, Madame, nous ne perdrons pas M. l'abbé de Fénelon. Vous pourrez en jouir, et moi, quoique provincial, je m'échapperai quelquefois pour aller l'embrasser. »

Le 10 juillet 1695, dans la chapelle de Saint-Cyr, en présence de M*"^ de Maintenon et des petits-fils de Louis XIV, Fénelon, archevêque de Cambrai, recevait la consécration épiscopale des mains de Bossuet. II conservait sa charge de précepteur : il fut convenu qu'il passerait trois mois à la cour par an, et qu'il dirigerait de Cambrai l'éducation de son royal élève.

Qui pouvait prévoir que ce jour de gloire et d'édification, qui consacrait la faveur de Fénelon, serait suivi d'une longue disgrâce ? Cela arriva après la publication du livre des Maximes des Saints.

L'auteur demanda à Louis XIV la permission d'aller à Rome pour défendre son ouvrage. Le roi refusa; et il lui enjoignait en même temps de se rendre dans son diocèse avec défense d'en sortir.

Le 2 août 1697, Fénelon quittait Versailles pour n'y plus revenir jamais. C'était l'exil. Pour comprendre ce que le mot veut dire, il faut se souvenir que sous les rois, Versailles c'était toute la France. Recevoir l'ordre de s'éloigner de Paris était aussi douloureux que maintenant sortir du territoire. Lisez les lettres de Bussy-Rabutin pendant son exil ; rappelez -vous les plaintes du cardinal de Bouillon (1). C'était mourir que de ne point voir le roi. Plutôt que de vivre ainsi, le cardinal aima mieux se faire enlever par les troupes du prince Eugène.

Fénelon montra une autre attitude. Il organisa sa vie et remplit la solitude de son palais par la présence d'amis et de parents. Les lettres le consolèrent. Il accomplit ses devoirs épiscopaux avec une conscience admirable. Il n'est point rare d'entendre critiquer les idées politiques et mystiques de Fénelon ; l'archevêque de Cambrai n'a point d'ennemis ; il a forcé l'admiration: ce fut un véritable évêque.

L'archevêque de Cambrai était un grand seigneur. Le palais épiscopal était magnifique. Le Dieu, se-

(1) Cf. Chapitre préliminaire, pp. 24 et 25.

crétaire de Bossuet, nous le décrit dans son Journal (1).

« Par la petite porte de l'archevêché qui est à droite de la porte cochère, on entre sous une galerie ou portique ouvert, orné de colonnes avec leurs cintres, et pavé de marbre blanc et noir, qui règne tout le long de la cour et enoccupe tout le côté droit, et soutient une galerie haute, couverte, où sont beaucoup de logements des gens de la maison...

« Le bâtiment neuf a deux étages, et il est tourné au midi et au nord ; l'ancienne chapelle au bout du côté du levant, et à l'autre bout, du côté du couchant, la bibliothèque ou grand cabinet délivres... Le corps de ce bâtiment est double, et le prélat s'y est fait un logementtrès commode, composé d'une salle du dais sous lequel est la croix archiépiscopale, avec trois grandes croisées au midi ; d'une grande chambre à coucher avec deux grandes croisées aussi au midi ; d'un cabinet de passage avec une seule grande croisée au midi ; et dans le double, d'une petite chambre à coucher avec sa fenêtre au nord...

« La salle du dais, lequel est de velours cramoisi, est tendue d'une tapisserie de haute lisse très fine, représentant l'histoire de la Genèse, avec un grand

(1) Le Dieu, Mémoires et Journal, III, IGO. Nous transcrivons le journal de Le Dieu édité par l'abbé (îuettée (1857), mais avec les corrections par l'abbé Urbain : L'abhé Le Dieu, notes critiques sur le texte de ses Mémoires et de son Journal. Paris, Colin, 1898.

tapis de pied dessous, et deux canapés aux deux côtés, une douzaine de fauteuils autour de la salle, un grand bureau couvert de son tapis dans un coin. Tout ce meuble est de velours cramoisi comme le dais ; les portières de même, avec des galons d'or et des franges dor aux fauteuils...

« L'ameublement de la grande chambre à coucher est d'un damas cramoisi : au lit, fait à la duchesse, il y a un petit galon d'or... Le portrait du roi d'Espagne est placé sur la cheminée même, celui du roi est au-dessus immédiatement ; à droite suit celui de Mgr le Dauphin et tout de suite celui de Mgr le duc de Bourgogne...»

« La petite chambre à coucher est garnie d'un petit meuble de laine gris blanc, un lit à la duchesse et des sièges avec de très belles estampes dans des bordures à la capucine; et en me montrant ce lieu, ■M. l'archevêque me dit : « C'est ici que je couche, la grande chambre à coucher n'étant que pour la parade, et celle-ci pour l'usage. »

Dès le premier jour Fénelon ordonna sa vie comme s'il ne devait jamais quitter sa demeure. Il recevait tout le monde avec grâce et aménité. Il tenait sa maison simplement, mais savait user de magnificence dans les circonstances qui l'exigeaient. Econome, il faisait lui-même ses comptes avec une exactitude scrupuleuse, — ce n'était pas la coutume à une époque oîi il était de bon ton de ne pas paj'er ses dettes. — Il s'occupait avec le plus grand soin

de son « domestique ». « Tout était si exactement compassé chez M. de Cambrai qu'il mourut sans devoir un sou et sans nul argent (1). »

L'emploi du temps était réglé comme dans un couvent. « Il s'éveillait de bonne heure, dit Saint- Simon (2), mais la maigreur et la délicatesse de son corps le réduisaient à se lever tard. De son lit, il se faisait un cabinet pour dire son office et ses autres prières, voir et répondre à ses lettres et administrer son diocèse. » Il disait sa messe tous les jours dans sa chapelle, et le samedi à la cathédrale. Ce jour-là il confessait tous ceux qui se présentaient. Les jours de fête il officiait lui-même. A midi, le dîner, servi avec abondance et libéralité, mais sans recherche ; les convives étaient toujours nombreux, tant familiers qu invités. On passait ensuite dans la grande chambre à coucher d'apparat et l'on causait, tandis que Fénelon signait ses lettres sur une petite table. Puis il se retirait pour le travail jusqu'à huit heures et demie en hiver ; s'il faisait beau en été, il allait faire quelque visite chez des amis ou dans les hôpitaux.

A neuf heures, le souper, composé d'œufs et de légumes ; et à dix heures, le prélat se retirait après avoir fait la prière à « sa maison ».

La promenade était la grande distraction de Féne-

(1) Saint-Simok, Mémoires, Vil, 279.

(2) Saint-Simon, Ecrits inédits, V, 461.

Ion ; il causait en marchant et c'était un grand plaisir. « Personne, dit Saint-Simon, ne possédait mieux que lui l'heureux talent d'une conversation aisée, légère et toujours décente ; son commerce était enchanteur; sa piété facile, égale, n'effarouchait personne ; jamais il ne voulait avoir plus d'esprit que ceux auxquels il parlait. »

Avec les tournées épiscopales l'on a la vie extérieure de Fénelon : mais l'on ne connaîtrait pas l'intérieur du palais épiscopal si l'on ignorait l'existence des amis de l'abbé de Fénelon à Versailles qui avaient suivi à Cambrai le noble exilé : les abbés de Langeron, de Bcaumont et de Chantérac. L'abbé de Langeron n'avait jamais quitté Fénelon depuis les missions en Saintonge ; lecteur du duc de Bourgogne, il suivit son ami dans sa disgrâce et ne s'éloigna plus de Cambrai. Esprit élevé, d'un commerce charmant par sa gaieté et sa bonne humeur, il embellit l'existence de Fénelon. « C'était un ami qui faisait la douceur de ma vie et qui avait, avec la vertu la plus exacte, tout ce qui contribue à l'agrément de la société. » M. de Beaumont, fils d'une sœur de Fénelon, sous-précepteur du duc de Bourgogne, partit de Versailles avec son oncle et devint grand vicaire de Cambrai. C'était l'homme de confiance ; quand il allait voir sa famille à Paris, il emportait la correspondance secrète pour les amis de la cour. Il surveillait la tenue de la maison pendant les absences de l'archevêque. Aussi, nombreuses sont les lettres

adressées à Panta, abrégé de Pantaléon, prénom de l'abbé de Bèaumont.

Il était aussi parent de Fénelon, cet abbé de Chantérac dont le nom est intimement lié à la querelle du Quiétisme. Grand vicaire de Cambrai, il fut chargé d'aller à Rome défendre auprès du pape le livre des Maximes.

Instruit et d'un commerce agréable, grave et pieux, il eut le talent de se faire écouter. Il gagna la sympathie même de ses adversaires par sa tenue franche. Fénelon ne pouvait choisir un meilleur représentant. Le mandataire de Tévêque de Meaux, l'abbé Bossuet, son neveu, ne jouissait pas de la même autorité, loin de là.

Dans cette correspondance volumineuse entre Rome et Cambrai, on ne sait qui de Fénelon ou du grand vicaire est le plus intéressant. Les lettres de Chantérac ont peut-être plus de netteté, sans doute parce que Fénelon, loin du théâtre des discussions, ne pouvait juger de la lutte sourde que l'abbé Bossuet conduisait à Rome ; et ses réponses sont par là même hésitantes et timides. Chantérac était là, muni de pleins pouvoirs, voyant tout, sachant à qui il avait affaire, proportionnant la défense à l'attaque. Pendant deux ans il fut sur la brèche. Et la cause eût dû être gagnée, si elle avait pu être gagnée.

Quand fut terminé le long et douloureux procès, écoutez ce beau langage et entendez ces hautes pensées :

« Voici le temps. Monseigneur, de mettre en pratique ce que la religion vous a fait comprendre de plus saint dans la plus parfaite conformité à la volonté de Dieu. Voici le temps, si je l'ose dire, pour vous et pour tous ceux qui vous sont unis, d'être obéissants à Jésus-Christ jusqu'à la mort, et à la mort de la croix, afin que ceux qui vivent ne vivent plus en eux-mêmes. Vousavez besoin de toute votre piété et de toute la soumission que vous avez si souvent promise au Pape dans vos lettres, pour posséder votre âme avec patience en lisant le bref qu'il vient de donner et de publier contre votre livre...

« Tous vos amis, Monseigneur, croient que vous devez recevoir le bref avec une parfaite soumission, telle que vous l'avez promise, simple et sincère. Ils sont persuadés même que plus elle paraîtra simple, plus elle sera prudente dans le fond. Il semble que Notre-Seigneur vous destine à édifier autant toute rÉglise par là, comme on veut faire croire qu'elle a été scandalisée par votre livre. »

Fénelon savait apprécier Thomme qui écrivait ces lignes. « Venez au plus tôt, lui écrit-il, afin que nous nous consolions dans le sein du véritable Consolateur. Nous vivrons et mourrons n'étant qu'un cœur et qu'une âme. »

Avec ces trois abbés, si aimables et si distingués qu'on le suppose, avec l'ensemble des aumôniers, secrétaires et olïiciers de service, le palais épiscopal

paraissait un peu silencieux. Heureusement pour Fénelon, les enfants égaj'aient ce cadre sévère. C'étaient ses neveux, et plus tard les enfants du duc de Chaulnes.

Le père de Fénelon avait eu quatorze enfants d'un premier mariage et trois d'un second ; l'aîné de ses neveux eut de nouveau treize enfants. Et donc il y avait toujours au palais épiscopal quelques membres delà cohorte familiale. C'était une consolation pour Fénelon, d'un naturel si animé et si expansif.

L'un de ces petits-neveux ne se sépare pas de la biographie de l'archevêque de Cambrai ; c'est le marquis de Fénelon. — Fanfan^ dans la correspondance. — Fidèle et reconnaissant, le marquis de Fénelon s'occupa, après la mort de son oncle, de publier les œuvres du grand évèque, et en plusieurs circonstances de venger sa mémoire. Les lettres doivent beaucoup à ce dévouement intelligent. Le vieil archevêque avait bien placé sa confiance.

« Heureux ceux qui se divertissentens'instruisant, et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences. En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir, et l'ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper par quelque lecture (1). »

(1) Télémaque., p. 39.

184 FÉXELON

Fénelon n'oublia pas les lettres, qui sont l'embellissement delà vie ; que dis-je ? c'est à Cambrai qu'il s'adonna à cette grande jouissance qui ne laisse point d'amertume et qui netrabit point. Parmi toutes les occupations de sa cbarge, pendant cette longue lutte contre le jansénisme renaissant, au milieu des guerres qui se faisaient dans les Flandres, au crépuscule si ombré du grand siècle, les dix-huit années de son exil sont marquées par une activité littéraire prodigieuse. Une correspondance multiple et diverse, spirituelle et politique, ne le détourne pas de ce commerce délicat et patient avec sa chère antiquité.

Avant Cambrai nous avons déjà \e-Traité de VEdiiccilion des Filles et le Ministère des Pasteurs ; mais c'est pendant son épiscopat qu'il publie \c Recueil des Fables et les Dialogues des Morts. Il met la dernière main au Télémaque. Il fait paraître en 1712 la première partie du Traité sur l Existence de Dieu et il compose la seconde partie que publiera le marquis de Fénelon. Puis c'est cette correspondance littéraire avec La Motte, tout embaumée des parfums de l'Attique ; ce sont ces lettres à Destouches, aux amis, où il faisait passer tout son esprit de lettré, où Virgile et Horace parlent aussi souvent que l'évêque.

C'est que pour un homme orné de facultés brillantes, avide de poésie et d'idéal, l'étude est un besoin , un soutien contre le découragement ,

un port où le bruit des tempêtes n'arrive pas.

En 1714, il envoie à M. Dacier la Lettre à V Académie, d'une pensée si libre, d'une composition si sereine, d'un charme souriant. Et cependant il venait de voir mourir toute sa vie : l'abbé de Langeron, le duc de Bourgogne, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Les lettres de 1714 sont déchirantes... Le cœur blessé se débat dans des angoisses mortelles. L'esprit conserve sa liberté pour parler des « chers anciens ».

Cette attitude a choqué, et l'on a même parlé d'égoïsme, à propos d'un homme qui s'était donné à ses amis si fort qu'il mourut quand il fut demeuré seul. L'on devrait plutôt admirer Fénelon d'avoir aimé les lettres, au point de leur demander une consolation au milieu de ses ultimes et cuisantes douleurs. Cicéron n'avait-il pas jadis après toutes ses déceptions, au milieu des deuils de sa famille, après la chute de la liberté, cherché et trouvé la paix dans la culture des lettres et la joie dans l'étude ?

L'énergie morale habitait dans cette frêle écorce d'un corps languissant. Et si l'on a pu dire que Fénelon avait des manières féminines, l'on ne niera pas qu'il n'ait su résister aux orages. Il pouvait dire à ses dirigés : c'est dans l'adversité qu'on reconnaît 1 homme courageux.

L'on me dit que le diocèse de Cambrai est très

facile à administrer. La contrée est fertile avec un sous-sol riche ; les populations, très françaises et très chrétiennes, sont actives au travail, très intelligentes et très averties des besoins économiques du pays.

Quand Fénelon arriva dans les Flandres, la situation n'était point telle qu'aujourd'hui. La ville de Cambrai venait d'être réunie à la France par le traité de Nimégue (1678). Le pays était devenu à regret terre française. Une partie même du diocèse demeurait sous la domination de l'Empire.

On devine de quelle manière franche et délicate Fénelon se conduisit au milieu de ces difiicultés. Il fit aimer la France ; ses qualités et sa belle tenue morale l'y aidèrent. Du point de vue politique le roi avait été bien inspiré en nommant à Cambrai le précepteur de son petit-fils. Le souvenir de ce grand homme vit encore de nos jours dans cette province. Il n'est point rare de rencontrer des enfants du peuple à qui on a donné le prénom de Fénelon ; il est devenu un saint du calendrier. Ce grand seigneur pétri de l'esprit évangèlique se fit peuple, et la reconnaissance populaire est plus vivace quand le bienfait est plus senti.

« Je travaille ici doucement, écrit-il à Beauvilliers, et je ménage les esprits pour me mettre à portée (1) de leur être utile ; ils m'aiment assez, parce qu'ils

(1) Œuvres complètes, IX, 196, lettre du l^^"" sej^tembre 1697.

me trouvent sans hauteur, tranquille et d'une conduite uniforme ; ils ne m'ont trouvé ni rigoureux, ni intéressé, ni artificieux ; ils se fient assez à moi : et nos bons Flamands, tout grossiers qu'ils paraissent, sont plus fins que je ne veux l'être. »

Cet amour pour le peuple était vrai ; ce n'était point une attitude. Pour qui a lu le Télémaqiie et la fameuse Lettre à Louis XIV, cela n'étonnera pas.

Le peuple ne se trompe point à l'accent du cœur. Quand l'abbé de Langeron lui annonce que sa belle bibliothèque avait été la proie des tlammes : « Je le savais, mon cher abbé, reprit tranquillement Fénelon ; il vaut mieux que le feu ait pris à ma maison qu'à la chaumière d'un pauvre laboureur. » Et si l'histoire « de la vache perdue etramenée à son propriétaire » est une légende, elle a du moins cette importance de faire voir la profonde impression de la charité de l'archevêque sur les populations rurales de son diocèse.

La bienfaisance de Fénelon était inépuisable. Certes, l'archevêque de Cambrai était riche, mais à cause du malheur des temps, les revenus ne suffisaient pas à sa charité. Pendant dix ans les armées passèrent et repassèrent dans les Flandres, armées vaincues, avec les blessés et les malades. Il donna son blé aux soldats et son palais se remplit des blessés. L'évêque fit pleinement son devoir. Ses ennemis l'admirèrent.

Les chefs des armées impériales lui marquèrent leur considération en donnant l'ordre d'épargner ses terres. De cette façon, il put empêcher après le terrible hiver de 1709 les armées françaises de mourir de faim.

Les troubles de la guerre n'arrêtèrent point les visites qu'il faisait régulièrement dans toutes les parties de son diocèse. Pour lui, les chemins étaient libres. Il fuyait les armées ennemies pour échapper aux honneurs qu'elles voulaient lui rendre. Il refusait les escortes militaires, allant, avec ses fidèles amis, auxiliaires de son labeur, dans les campagnes désolées, porter les paroles qui consolent et le pain qui fait vivre.

Les prêtres ne tardèrent pas à reconnaître qu'ils avaient un « évêque », un « surveillant» doux et ferme, et zélé pour les défendre. Ils l'aimèrent en le respectant.

Il ne voulut jamais laisser prescrire les droits attachés à sa charge. Un ecclésiastiquedeSaint-Omer condamné par son évêque avait faitappel à Cambrai. Fénelon demanda que la procédure lui fût rapportée sans délai. L'évêque d'Arras crut devoir lui écrire que l'évêque de Saint-Omcr était en congé et qu'il serait séant d'attendre son retour ; sinon, que ledit évêque, très en cour, achèverait d'aigrir le roi et le confirmerait dans ses préventions.

Fénelon répondit avec beaucoup de politesse, mais il ne craignit point d'ajouter « que c'est Dieu et non

pas le roi qu'il faut mettre devant les j^eux des évêques, lorsqu'il s'agit de choses purement spirituelles ^).

Romain, il soutint en pleine terre gallicane les droits de la juridiction spirituelle et défendit les principes constitutifs de l'Eglise catholique. Cela étonnait dans un pays qui vivait de la constitution de 1682 (1).

Entendez ce qu'il dit dans le sermon pour le sacre de l'Electeur de Cologne :

« Que les princes ne se flattent pas jusqu'à croire que l'Eglise tomherait, s'ils ne la portaient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir, le Tout- Puissant la porterait lui-même...

« En vain quelqu'un dira que l'Eglise est dans l'Etat pour obéir au prince dans tout ce qui est temporel ; mais quoiqu'elle se trouve dans l'Etat, elle n'en dépend jamais pour aucune fonction spirituelle...

« Il est vrai que le prince pieux et zélé est nommé Vévêque du dehors et le protecteur des canons... Mais Vévêque du dehors ne doit jamais entreprendre la fonction de celui du dedans... Quelque besoin que l'Eglise ait d'un prompt secours contre les hérésies et contre les abus, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté (2). »

C'était un évêque soumis aux traditions catho-

(1) Cf. Mémoire de Fénelon au chancelier Voysin, VIII, 362.

(2) Œuvres complètes, V, p. 603.

liques et romaines. Et point n'est besoin de chercher tant de finesses pour expliquer sa soumission au bref du Pape condamnant les Maximes. Son acte n'était point d'un fatigué ni « d'un habile homme », comme a dit Leibniz; il était tout simplement d'un homme qui avait écrit le De Aiictorilale.

Fénelon prêchait dans son église cathédrale aux jours solennels et il donnait régulièrement le carême dans une des églises delà ville. Dans les visites qu'il faisait tous les ans dans son diocèse, il parlait toujours au peuple.

Nous déplorons que ces sermons n'aient pas été recueillis ou anahsés. Nous aurions aimé comparer ces discours aux Dialogues sur l Eloquence. Sans aucun doute Fénelon appliquait dans la chaire les idées qu'il avait exposées. Or ces théories étaient une nouveauté dans ce xvii^ siècle finissant. Elles méritent quelque attention.

Nous savons que Fénelon, en fidèle disciple des Grecs, n'a pas compris autrement que Platon l'essence de la parole publique qui, à la différence de la poésie, de la peinture, de la sculpture, est un art essentiellement pratique. L'éloquence s'adresse à tous, tend à l'action et à l'amélioration immédiate de l'auditeur. Et la célèbre définition qu'il en a donnée : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée et de la pensée quep ou r

la vérité et la vertu (1), » n'est que l'écho de la pensée socratique sur l'art : « Une discipline réglée qui apprend aux hommes à faire quelque chose qui soit de nature à les rendre meilleurs qu'ils ne sont (2). »

Pour aller au but, qui est de rendre meilleur, il faut « convaincre ». L'antiquité pensait de même, quoique l'orateur recherchât l'intérêt autant que la vertu. Mais en passant, Fénelon essaie de réagir contre certaines habitudes modernes, nuisibles à la véritable éloquence.

Il demande qu'on évite les divisions régulières et' tranchées ; elles coupent le discours « en deux ou trois parties qui interrompent son action et l'eflet ^ qu'elle doit produire ».

Il sufïit à l'orateur de distinguer soigneusement ce qui a besoin d'être distingué, et examiner en quel endroit il faut placer chaque « chose pour la rendre plus propre à faire impression (3) ».

L'abus seul des divisions et des subdivisions est condamnable. Il paraît bien que cette habitude sévissait alors. Mais l'ordre et la méthode demandent un enchaînement rationnel des idées et des preuves. Et qu'est cela ? sinon un plan, donc des divisions.

Ceci n'est que l'extérieur du discours. Pour faire sentir à ceux qui écoutent « le poids de la vé-

(1) Lettre à l'Académie, IV, Rhétorique.

(2) Platon, Gorgias.

'3 Dialogues sur l'iiloquence. Œuvres complètes, \'I, 588.

192 FÉXELOX

rité(l) », il faut exciter les passions, et pour cela il faut peindre, c'est-à-dire « non seulement décrire les choses, mais en représenter les circonstances d'une manière si vive et si sensible que l'auditeur s'imagine presque les voir (2). »

Et celte peinture doit être si forte qu'on perd de vue l'orateur pour ne songer qu'à ce qu'il dit, comme un peintre « songe à vous mettre devant les yeux les forêts, les montagnes..., sans que vous puissiez remarquer les coups de pinceau (3) ».

A cette action de l'àme viendra se joindre l'action du corps qui sera naturelle et ajoutera à l'effet produit. Qui atteindra cette perfection ? Ce n'est pas celui qui compose à loisir dans son cabinet et qui apprend par cœur, c'est celui qui, possédant « un fonds abondant de principes et d'érudition (-i), » a bien médité son sujet et l'a rangé dans sa tète, et qui, doué d'une grande facilité d'élocution naturelle ou acquise, dédaigne l'art de polir ses périodes, car alors il est maître de sa pensée et de son auditoire, et il « proportionne les choses à l'impression qu'il voit qu'elles font sur lui (5) ».

Un homme qui n'apprend point par cœur « se possède ; il parle naturellement ; il ne parle point en

(1) Dialogues sur l'Eloquence, Œuvres complètes, \l, 580. {2)Ibid., VI, 581.

(3) /fei'd., VI, 582.

(4) Ibid., VI, 587.

(5) Ibid., VI, 587.

déclamateur ; les choses coulent de source ; ses expressions sont vives et pleines de mouvement. La chaleur même qui l'anime lui fait trouver des expressions et des figures qu'il n'aurait pu préparer dans son étude. L'action ajoute une nouvelle vivacité à la parole ; ce qu'on trouve dans la chaleur de l'action est autrement sensible et naturel ; il a un air négligé et ne sent point l'art, » L'orateur qui parle par cœur récite ou déclame ; « son action est contraire ; ses 3'eux, trop arrêtés, marquent que sa mémoire travaille et il ne peut s'abandonner à un mouvement extraordinaire sans se mettre en danger de perdre le fil de son discours. L auditeur, voyant l'art si à découvert, bien loin d'être saisi et transporté hors de lui même, observe froidement tout larlifice du discours (1). »

Tout cela est très juste. Mais comment parvenir à ce degré de naturel où l'éloquence n'apparaît que comme une improvisation ou une conversation animée ? C'est un idéal. En dehors des hommes de. génie et que la nature a doués merveilleusement, les orateurs feront bien dans les commencements d'apprendre par cœur; mais qu'ils arrivent peu à peu à n'être pas esclaves de la phrase ; qu'ils unissent le naturel à l'art ; que leur parole ressemble au style de La Fontaine ; que le travail ne s'y fasse pas sentir.

(1) Dialogues sur l'Eloquence, VI, 587.

C'est là le grand art, et c'est où nous convie Fénelon, car la plus forte objection qu'on fera toujours à la méthode fénelonienne, sera la réunion si rare de talent, de facilité, de connaissances, et même de vertus qu'exigerait cette disposition habituelle à manier la parole sur toutes sortes de sujets avec assez de force, d'attraits et d'onction pour prouver, peindre et loucher.

A bien examiner les choses de plus près, il sem ble que Fénelon, en parlant ainsi, n'a pas eu en vue cette Eloquence de la chaire, art difficile et sublime, dont il est permis de faire usage pour donner aux vérités de la religion une force intéressante et irrésistible, ou pour exciter dans l'âme de profondes émotions. 11 a sans doute voulu parler uniquement de ces instructions que les évèques et les pasteurs sont obligés de faire aux fidèles confiés à leurs soins.

En réduisant la question à ce seul objet, toutes les maximes de Fénelon sont incontestables... Tout ce qu'il dit du peu de fruit que le peuple recueille des sermons préparés avec trop d'art et d'étude , ses plaintes et ses regrets sur l'ignorance où ces sermons laissent les auditeurs sur l'histoire de la religion, l'objet de ses mystères, l'institution des sacrements, sont malheureusement justifiés.

C'est à un si grand mal que les évêques doivent s'attacher à apporter un remède convenable. Et l'on ne peut contester que la méthode qu'il propose ne soit plus appropriée au véritable objet de l'instruc-

tion chrétienne que des sermons préparcs dont les avantages et les effets ne sont pas toujours en proportion avec les soins qu'ils exigent ni avec le temps qu'ils consument. La Bruj'^ère appelait ces genres de discours « des spectacles ».

Dans l'appréciation des orateurs chrétiens, tout dépend de Tidée que l'on se fait de cette parole publique que les uns appellent pompeusement l'éloquence de la chaire, les autres, plus simplement, la prédication.

Les partisans du genre savant, dont le sermon en trois points du dix-septième siècle est le type, exigent un discours construit selon les règles, avec tous les artifices de la rhétorique ; ils demandent des thèses bien développées, où l'on divise invariablement le sujet d'une certaine manière ; ils veulent uneparole étudiée et mêmeécrite d'avance pour être plus correcte et plus soignée.

Ceux, au contraire, qui prennent leur idéal dans la prédication apostolique, dans les exemples des Pères et des saints, et qui estiment que les règles des discours évangéliques ne sont point celles de Cicéron et de Quintilien, ceux-là regardent plutôt comme vrais orateurs chrétiens, comme vrais ministres de la parole de Dieu, ces prédicateurs formés à l'école de la science sacrée, en qui l'on sent plus la sainteté, l'inspiration divine, le zèle des âmes, que les préoccupations de la rhétorique.

Fénelon paraît avoir été de cette race d'orateurs quia produit les Bernard, les François Régis, les Vincent de Paul. Il était plus un dispensateur de la parole de Dieu qu'un prédicateur proprement dit. Lui-même nous a dit comment il prêchait et comment il faut prêcher, lorsqu'on a vraiment en vue le bien des âmes, la gloire de Dieu.

« Pendant qu'il y a tant de besoins pressants dans le christianisme, pendant que le prêtre, qui doit être l'homme de Dieu, préparé à toute bonne œuvre, devrait se hâter de déraciner l'ignorance et le scandale du champ de l'Eglise, je trouve qu'il est fort indigne de lui qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits et à inventer des divisions. »

Fénelon joignait l'exemple au conseil: «J'ai fait l'ouverture du jubilé, écrit-il à l'abbé Fleury, et j'ai déjà prêché deux fois. Il me paraît que cela fait plusieurs biens ; je tâche de donner aux peuples les vraies idées de la religion, qu'ils n'ont pas assez. Je donne aux prédicateurs l'exemple de ne chercher ni arrangement ni subtilité et de parler précisément d'affaires. »

Cette méthode tout évangélique est certainement, de toutes les régies, la meilleure à suivre pour annoncer la parole de Dieu et enseigner aux chrétiens leurs devoirs. Et « quel plus beau talent^ disait La Bruyère en parlant de Fénelon, que celui de prêcher apostoliquement ».

Aussi les auditeurs affluaient autour de Fénelon à Cambrai et dans toutes les paroisses de son diocèse où il se plaisait à répandre la parole de Dieu.

Au dire des contemporains, l'archevêque de Cambrai avait un merveilleux don de la parole. Dans la mission commune d'enseigner et de persuader, de toucher les cœurs par l'onction, de les séduire, de les captiver, de les porter doucement et fortement au bien, Fénelon fut un homme supérieur et presque inimitable.

« On voudrait penser comme Pascal, disait Vauvenargues, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon. »

Improviser avec l'esprit et le cœur plein de son sujet, après une préparation éloignée, résultant d'une vie sérieuse d'études, de méditation et de prières, et après une préparation plus immédiate : telle était la règle de Fénelon, celle qu'il a formulée et développée dans ses Dialogues sur l'Eloquence.

En somme, l'orateur chrétien doit être un pasteur; « sa parole est une nourriture ». Mais Fénelon n'ignorait point que « le discours » doit dans des circonstances particulières devenir une œuvre d'art.

Nous possédons plusieurs sermons d'apparat, écrits tout entiers, et vraisemblablement appris par cœur. Il ne s'agissait point d'instruire de simples fidèles. Aussi ces discours se remarquent par une grande magnificence de style et de pensées. Nous

savons par là que Fénelon aurait pu monter clans la chaire sacrée à la suite de Bossuet et de Eourdaloue. Mais à Cambrai il préférait instruire avec simplicité les fidèles confiés à sa charge.

Le discours prononcé au sacre de TElecteur de Cologne est un fort beau morceau d'éloquence : « La première partie est écrite avec l'énergie et l'élévation de Bossuet; la seconde suppose une sensibilité qui n'appartient qu'à Fénelon. » C'est le jugement du cardinal Maury, un admirateur de Bossuet.

Les passages de cette humaine et vive sensibilité abondent dans ce discours : « O pasteurs 1 loin de vous tout cœur rétréci ! Élargissez, élargissez vos entrailles. 'Vous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que reprendre, que corriger, que montrer la lettre de la foi. Soyez pères ; ce n'est pas assez : soyez mères ; souffrez de nouveau les douleurs de l'enfantement, à chaque effort qu'il faudra faire pour achever de former Jésus-Christ dans un cœur. >>

Fénelon n'est pas loin d'atteindre la perfection dans le sermon qu'il prêcha aux Missions étrangères devant les ambassadeurs du roi de Siam, le jour de l'Epiphanie, en 1685. Parlant delà conversion des vainqueurs de Rome, il s'écrie avec une énergie hautaine que Bossuet n'a pas dépassée dans son Discours sur rhisloire universelle : « Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l'empire ro-

main ! Dieu les a tenus en réserve dans un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs : il leur lâche la bride, et le monde en est inondé.

« Mais, en renversant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur. Tout ensemble ministres des vengeances et objets des miséricordes sans le savoir, ils sont menés comme par la main au-devant de 1 Evangile ; et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu ils ne cherchaient pas. »

Puis c'est le morceau à la louange des missionnaires, justement célèbre par la poésie grandiose des images, par la véhémence pathétique, par l'impétuosité des mouvements entraînants :

« Peuples de l'extrémité de l'Orient, votre heure est venue ! Alexandre, ce conquérant rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrête bien loin en deçà de vous ; mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brillants, ni les déserts, ni les montagnes... ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie... Ils viennent non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour olïrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste ! Peuples qui les vîtes venir, quelle lut d'abord votre surprise, et qui peut la représenter ?.. »

Dans le cours ordinaire de la vie, Fénelon n'écri-

FEXELON

vait pas ses discours. « Il se contentait de se renfermer dans son cabinet pour puiser dans l'oraison toutes ses lumières. Comme Moïse, il allait sur la montagne sainte et revenait ensuite vers le peuple pour lui communiquer ce qu'il avait appris dans cet entretien ineffable (1). »

Il faut donc voir en Fénelon les discours préparés et les discours improvisés. Au xvii^ siècle, on savait distinguer. « On sent, disait La Bruj^ère à TAcadémie française (15 juin 1693), la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'/7 prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation. Toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui Técoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse : on est assez heureux de l'entendre. »

La vieillesse arrivait. Pour Fénelon elle fut précoce ; il avait toujours eu une santé délicate, et les émotions avaient brisé l'enveloppe fragile d'une âme trop sensible. Avant soixante ans il paraissait un vieillard. Depuis la mort du duc de Bourgogne rien ne le rattachait plus à la terre. Ses amis les ducs de

(1) Ramsaj', Histoire de la vie et desouurayes deFénelon, 1727, p. 87.

Chevreuse et de Beauvilliers venaient de disparaître. Il était seul. Il ne se laissa pas gagner par le découragement ni l'ennui. Une voie restait ouverte à son zèle : l'accomplissement de ses devoirs d'évêque ; il s'y livra avec un complet oubli de lui-même et une charité admirable.

La paix avait enfin rendu un peu de repos au paj's, dévasté par la longue guerre qui venait de se terminer par le traité d'Utrecht. Mais ce fut l'occasion de nouveaux travaux pour Fénelon. Il fallait tout remettre en ordre, visiter les églises, relever celles qui avaient été détruites, donner partout la confirmation là où la guerre avait interrompu le culte, réparer enfin les mille ruines morales et matérielles que les armées laissent toujours derrière elles.

L'archevêque de Cambrai s'adonna à tous ces soins divers avec si peu de ménagements pour sa faible santé que l'on commençait de s'inquiéter. « Je suis accablé de confirmations, » écrit-il à son neveu. Mais ni la fatigue ni la faiblesse ne l'arrêtaient, et il continuait à se dépenser sans compter. Ces courses épiscopales le fatiguaient extrêmement. A son secrétaire qui essayait de le porter à se ménager un peu, il ne répondit autre chose sinon que « quand il aurait donné son âme pour ses ouailles il aurait alors rempli l'idée du vrai pasteur. Jusque-là, ajouta-t-il, je n'aurai rien fait de trop. » Toute la vie de Fénelon dans les dernières années est comprise dans ces quelques mots.

A Cambrai, les neveux et les petits-neveux jetaient un peu de joie dans le palais épiscopal. Pendant Tété de 1714, les fils du duc de Chaulnes, petits-fils du bon duc de Chevreuse, passèrent plusieurs mois sous la garde de Fénelon pendant un voyage de leurs parents. L'ancien précepteur du duc de Bourgogne n'avait rien perdu de son goût ni de son talent pour l'éducation des enfants.

Un accident arrivé à cette époque le frappa vivement. Les chevaux de son carrosse s'emportèrent en traversant un pont sur la Somme ; la voiture versa et faillit tomber dans la rivière. Personne ne fut atteint, mais la secousse avait été terrible, et Fénelon, déjà faible et malade, la ressentit très profondément. Il revint à Cambrai fort ébranlé, eut un accès de fièvre, puis son énergie habituelle triompha de cette attaque, il reprit sa vie accoutumée. Mais le coup était porté, et au premier choc cette frêle santé devait céder sans résistance.

Cela arriva à peine deux mois après. Le l*^"" janvier 1715, l'archevêque de Cambrai fut pris d'un violent accès de fièvre et obligé de s'avouer malade. « Je n'en réchapperai pas, dit-il à quelqu'un de sa maison ; je ne dois plus songer prochainement qu'à mourir. » De ce moment, en efïet, toute autre pensée que celle de Dieu et de sa fin prochaine disparut de son esprit.

La maladie ne dura que six jours. Fénelon fut parfaitement simple et humble dans celte crise, qui

déchire tous les voiles. Il se fit lire constamment l'Ecriture sainte, et surtout cette admirable épître de saint Paul qui est connue sous le nom de « seconde aux Corinthiens ».

Le matin du jour des Rois, le malade, dont le corps épuisé ne résistait plus au mal, s'affaiblit tellement qu'on lui administra les derniers sacrements. Puis il dicta à son aumônier une lettre pour le confesseur du Roi. Il le chargeait de représenter au souverain ses « véritables sentiments » : docilité pour l'Eglise, horreur des nouveautés qu'on lui avait imputées, pour la personne du Roi '( la plus vive reconnaissance, le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable ». Il réclamait un successeur pieux, régulier et bon, et en finissant : « Je souhaite à Sa Majesté une longue vie dont l'Eglise aussi bien que l'Etat ont infiniment besoin. Si je puis aller voir Dieu je lui demanderai souvent ces grâces. » II expira doucement à cinq heures et quart, le matin du 7 janvier.

Il demandait dans son testament un enterrement très simple : « La modestie des funérailles des évèques doit apprendre aux laïques à modérer les vaines dépenses que l'on fait dans les leurs. » Il laissait à l'abbé de Beaumont l'argent comptant pour en faire des usages pieux convenus entre eux. Il ne donnait rien à ses neveux ni à ses parents : « Quoique j aime tendrement ma famille et que je n'oublie pas le mauvais état de ses affaires, je ne crois pourtant

pas devoir lui laisser ma succession. Les biens ecclésiastiques ne sont point destinés au besoin des familles, et ils ne doivent point sortir des mains des personnes attachées à l'Eglise. »

Ni Louis XIV ni M"^"^ de Maintenon n'eurent un mot de regret pour Fénelon : il nous semble que d'autres sentiments à l'égard de celui qui est resté une des gloires les plus pures de la France eussent fait plus d'honneur à leur cœur et à leur esprit. Le peuple le vengea de cette indifférence. La mort de Fénelon fut vivement ressentie par tous les gens de bien en France et à l'étranger. Le pape Clément XI montra publiquement son émotion, et plus tard, le chevalier de Ramsay fut admis comme docteur honoraire à l'Université d Oxford, malgré sa conversion au catholicisme, parce qu'il avait été l'élève du grand Fénelon, qiiod instar omnium est, « ce qui répond à tout », dit celui qui le présentait.

Qu'on nous permette, en finissant ce chapitre, de transcrire le récit d'une visite faite par l'abbé Le Dieu à Cambrai en 170-4. Ce sera peindre au naturel l'archevêque vieillissant et réunir dans ce grand cadre du palais archiépiscopal les qualités et les manières de l'hôte charmant et digne qui savait

si bien plaire. Le récit est un peu traînant, mais il n'est pas sans finesse (1).

« J'arrivai ainsi à Cambrai sur les deux heures, avec une pluie continuelle, et je descendis au Lion, sur la place. M. l'Archevêque était absent depuis près de trois semaines, étant parti de Cambrai pour la procession de Valenciennes, et de là étant allé à Tournai, Courtrai, Lille et autres villes de Flandre. On l'attendait ce soir à coucher : il n'arriva pas. Le mardi, 16 septembre, un exprès de sa part apporta la nouvelle qu'il viendrait aujourd'hui dîner à Cambrai. Il arriva, en effet, un peu après midi...

« J'étais dans la grande salle du billard près delà cheminée : dès que je l'y vis entrer, j'approchai en grand respect ; il me parut au premier abord froid et mortifié, mais doux et civil, m'invitant à entrer avec bonté, mais sans empressement. <.< Je profite, lui disje, Monseigneur, de la permission qu'il a plu à Votre Grandeur de me donner de venir ici lui rendre mes respects, quand j'en aurais la liberté » : c'est ce que je dis d'un ton modeste, mais intelligible ; j'ajoutai plus bas et comme à l'oreille, que je lui apportais des nouvelles et des lettres de M°"^ de la Maisonfort» « Vous me faites plaisir, dit-il, venez, entrez. »

« Alors parut M. l'abbé de Beaumont, qui me salua avec embrassades, d'une manière fort aisée et fort cordiale.

(1) Le Dieu, Mémoires et Journal, 111, 154.

« Le prélat était en habits longs, violets, soutane et simarre avec des parements, boutons et boutonnières d'écarlate cramoisi ; il ne me parut pas à sa ceinture ni glands ni franges d'or, et il }• avait à son chapeau un simple cordon de soie verte ; des gants blancs aux mains et point de canne ni de manteau. Je lui remis le paquet de lettres en entrant dans sa •chambre, et sans l'avoir ouvert, il me fît asseoir au- ■dessus de lui dans un fauteuil égal au sien, ne me laissant pas la liberté de prendre un moindre siège et me faisant couvrir. Les premiers discours furent sur M™^ de la Alaisonfort, sa santé, sa situation et la fermeté qu'elle doit avoir à persévérer dans la maison des Ursulines de Meaux sans songer à changer. 11 ouvrit alors son paquet et parcourant ses lettres : « Elles sont, dit-il, un peu malaisées à lire, il faudra les étudiera loisir. —

« J'espère, Monseigneur, de votre bonté, lui dis-je, •que vous l'honorerez d'une réponse, afîn qu'elle voie que j'ai exécuté ses ordres et que je lui porte de vos nouvelles de vive voix et par écrit. — Je n'3' manquerai pas, ajouta-t-il, et encore : « Il faut bien lui recommander la fermeté (1)... »

« Comme on était déjà venu avertir pour dîner, il se leva et m'invita à venir prendre place à sa table...

(1) L'abbé Guettée avait transcrit : « ajouta-t-il ; et encore il faut lui recommander la fermeté. » L'abbé Urbain a remis d'après le manuscrit la ponctuation, qui change beaucoup le sens ici. Les copistes ne sauraient faire trop attention.

« La table fut servie magnifiquement et délicatement : plusieurs potages, de bon bœuf et de bon mouton, des entrées et ragoûts de toute sorte, un grand rôti, des perdreaux et autre gibier en quantité et de toute façon, un magnifique fruit, des pèches et des raisins exquis quoique en Flandre, des poires des meilleures espèces, et toute sorte de compotes, de bon vin rouge, point de bière, le linge propre, le pain très bon, une grande quantité de vaisselle d'argent, bien pesante et à la mode. Les domestiques portant la livrée étaient en très grand nombre, servant bien et proprement avec diligence et sans bruit ; je n'ai pas vu de pages ; c'était un laquais qui servait le prélat, ou quelquefois l'officier lui-même. Le maître d'hôtel me parut homme de bonne mine, entendu et autorisé dans la maison.

« M. l'Archevêque prit la peine de me servir de sa main de tout ce qu'il y avait de plus délicat sur la table ; je le remerciais chaque fois en grand respect, le chapeau à la main, et chaque fois aussi il ne manqua jamais de m'ôter son chapeau, et il me fît l'honneur de boire à ma santé, tout cela fort sérieusement, mais d'une manière aisée et très polie.

« L'entretien fut aussi très aisé, doux et même gai : le prélat parlait à son tour, et laissait à chacun une honnête liberté ; je remarquai que ses aumôniers, secrétaires et son écuyer parlèrent comme les autres, fort librement, sans que personne osât railler ni épiloguer.

« Les jeunes neveux ne parlaient pas. L'abbé de Beaumont soutenait la conversation qui roula fort sur le voyage de M. de Cambrai ; mais cet abbé était très honnête, et je n'aperçus rien ni envers personne de ces airs hautains et méprisants que j'ai tant de fois éprouvés ailleurs ; j'y ai trouvé, en vérité, plus de modestie et plus de pudeur qu'ailleurs, tant dans la personne du maître que dans les neveux et autres (1)...

« Le prélat mangea très peu, et seulement des nourritures douces et de peu de suc ; le soir, par exemple, quelques cuillerées d'oeufs au lait ; il ne but aussi que deux ou trois coups d'un petit vin blanc faible en couleur, et par conséquent sans force ; on ne peut voir une plus grande sobriété et retenue. Aussi est-il d'une maigreur extrême, le visage clair et net, mais sans couleur, disant lui-même : « On ne peut être plus maigre que je le suis, » Il ne laisse pas de se bien porter ; et au retour de ce voyage de trois semaines il ne paraissait ni las ni fatigué. Je crois, pour moi, que c'est le chagrin qui le ronge ; car, outre la maigreur, il a l'air très mortifié; et, dans la demi-journée que j'ai été avec lui, et au retour d'un voyage qui le devait dissiper, il n'est pas sorti de sa profonde mortification,

(1) Le Dieu fait ici allusion aux membres de la famille de Bossuet, assez vulgaires et intéressés, auxquels l'illustre évéque, tout entier aux choses de l'esprit, avait trop abandonné la conduite de sa maison.

quoique ses manières fussent aisées et polies, mais avec le visage d'un saint Charles...

« Après dîner, toute la compagnie alla à la grande chambre à coucher de M. rx\rchevêque, où ce prélat voulut encore me faire prendre une place distinguée : je me mis au pied du lit, contre le mur, auprès de M. de l'Echelle, laissant le fond de la chambre pour les survenants. Le prélat était assis devant la cheminée, environ le milieu de la chambre, ayant près de lui une petite table pour écrire ce qui se présenterait à expédier... On apporta du café ; il y en eut pour tout le monde ; M. de Cambrai eut l'attention de m'en faire donner avec une serviette blanche. La conversation roula sur les affaires du temps...

«... M. l'Archevêque me fit appeler et me fit promener avec lui le long de la grande enfilade de son appartement neuf, me parlant toujours de piété, et y rapportant tout le gouvernement ecclésiastique, sans me dire jamais un seul mot de M. de Meaux, ni en bonne ni en mauvaise part. Ce n'était pas à moi à lui en parler ; je venais pour M™^ de la Maisonfort, et naturellement je n'avais à lui parler que d'elle seulement. Il me dit une fois en passant et sur le sujet de la simplicité chrétienne : « Faites-moi toutes les questions que vous voudrez, et je vous y répondrai tout simplement comme un enfant. » C'était m'ouvrir un beau champ sur le quiétisme, mais je me gardai bien d'entrer dans cette matière...

210 FÉXELON

« ... Ce prélat me retint à souper, me plaça à table et me traita avec la même distinction qu'à dîner. Après souper, dans la conversation, on me fit parler de la mort de M. de Meaux ; on me demanda s'il s'était vu mourir, s'il avait reçu les sacrements et de qui. Mais le prélat me demanda nommément qui l'avait exhorté à la mort ; sur tout cela je lui dis le fait. Au reste, j'ai cru que ce prélat, me faisant cette dernière- question, pensait que M. de Meaux avait besoin, à la mort, d'un bon conseil et d'une personne d'autoritécapable de le lui donner, après tantd'atTaires importantes qui avaient passé par ses mains, pendant une si longue vie, et avec tant de circonstances délicates. Pendant cette récréation, ce prélat se fit apporter devant lui une petite table sur laquelle il ferma lui-même son paquet pour M""^ de la Maisonfort, et y mit le dessus de sa main. Avant 10 heures du soir il dit : « Nos gens sont-ils là ? » et il ajouta : « Faisons la prière. » Elle se fit dans sa grande chambre à coucher même, où toute sa famille se trouva ; un aumônier lut la formule, et le Confiteor se dit tout simplement avec le Miserealur sans que le prélat y prît la parole... »

La grande figure de Fénelon ressort bien au milieu de ce tableau. L'abbé Le Dieu se retira tout ému: le confident de Bossuet avait vu ensemble la simplicité et la dignité d'un évêque.

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