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CHAPITRE VI

FENELON ET LE JANSENISME.

Personne n'ignore l'histoire de Port-Koyal au xvn^ siècle. L'influence du célèbre couvent est visible ou latente dans les manifestations de la politique, de la littérature et de la religion.

La réforme de Port-Royal par la Mère Angélique Arnauld ; la doctrine de Jansénius enseignée au couvent par l'abbé de Saint-Cyran ; la saine pédagogie de Lancelot et de M. de Saci ; la vie religieuse si intense des Solitaires ; la direction spirituelle si élevée des Singlin, des Arnauld, des Hamon, des Duguet, des Nicole ; les luttes épiques entre les Jésuites et les Jansénistes sur la grâce, après la condamnation des cinq propositions tirées de ÏAugustinus : tout cela est connu.

Les Jansénistes reconnaissaient que les cinq propositions étaient condamnables, mais ils niaient qu'elles fussent dans l'ouvrage de Jansénius.

Cette distinction du fait et du droit, inventée par Arnauld, devint une source de discussions sans fin, malgré le bref d'Innocent X condamnant « dans les

cinq propositions la doctrine de Cornélius Jansénius contenue dans son livre ».

Puis c'est Pascal se jetant dans la mêlée, et portant devant le public la cause et la défense de Port-Roj^al ; et pour mieux réussir, laissant bientôt les questions tbéologiques de là grâce pour attaquer leâ Jésuites sur la morale, ou plutôt sur la casuistique, donnant à la France « le premier livre de génie qu'on vît en prose (1)». Cela encore est connu.

L'assemblée du clergé de 1657 prescrit un formulaire qui oblige tous les ecclésiastiques « à condamner de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions contenues dans le livre de Jansénius ». Alors Port-Royal abandonne la distinction du fait et du droit, et établit « qu'on ne devait à ces décisions de l'Eglise qu'une soumission de respect et de silence, sans être obligé d'y donner aucune croyance extérieure ». C'était la théorie du silence respectueux.

Le formulaire du pape Alexandre VI (1665) ne fut pas mieux accepté que celui de l'assemblée de 1657. Quatre évèques soutenaient Port-Royal dans son attitude. De là procès à Rome. L'afl^ire se termina sous Clément IX par des voies conciliantes. Les quatre évèques furent amenés à écrire au pape une lettre dont toutes les expressions tendaient à le convaincre qu'ils avaient signé le formulaire purement

(1) Mot de Voltaire.

et simplement. Arnauld, au grand étonnement de toute la France, se montra partisan de la doctrine des restrictions mentales. Le pape fut satisfait.

La paix de Clément IX (1669) parut avoir calmé les esprits. Pendant trente ans le silence se fit sur toutes ces questions de grâce suffisante, de grâce efficace, aussi bien que sur le degré de soumission due aux décisions de l'Eglise. Ce fut la plus belle époque de notre histoire politique et de notre littérature. Au dehors, c'est Nimègue et Ryswick ; au dedans, Racine, Molière, Boileau, La Fontaine, Bossuet, Bourdaloue.

Le siècle se couche sinon dans la gloire, au moins dans une majestueuse grandeur. L'Europe tourne ses regards vers Louis XIV.

Dans l'Église, quelle belle phalange I Bossuet termine à Meaux son illustre carrière. Fénelon, brisé par l'échec des Maximes des saints, se prépare dans le silence et dans l'étude au rôle que la Providence lui destine bientôt. Fléchieret Mascaron, à Nîmes et à Agen, gagnent la cause de l'Eglise romaine auprès de nombreux protestants.

Les cardinaux Le Camus et de Coislin à Orléans, étonnent les fidèles par leurs largesses et leur vertu. Noailles à Paris, Godet des Marais à Chartres, Montgaillard à Saint-Pons, Huet à Avranches, et d'autres font oublier le triste Harlay de Champvallon, prédécesseur de Noailles, et l'abbéde Saint-Germain des Prés, le léger et frivole cardinal de Fûrstenberg.

Un incident soulevé malicieusemenl par les Jansénistes rompit le silence des partis.

Ce fut le Cas de conscience, imprimé en 1702 et dont la première édition parut en juillet, la seconde en septembre, mais dont la rédaction, attribuée au D*" Petitpied et tenue secrète, remontait à quelques années.

Un ecclésiastique de province condamnait les cinq propositions dans le sens qu'elles présentent considérées en elles-mêmes, et indépendamment du livre de Jansénius, Mais sur la question de fait, c'està-dire sur l'attribution des cinq propositions au livre de Jansénius, il pensait que le silence respectueux était suffisant, pour rendre aux constitutions des papes toute l'obéissance qui leur est due. Un confesseur à qui s'adressait cet ecclésiastique demandait aux docteurs de Sorbonne s il pouvait l'absoudre (1).

Quarante docteurs souscrivirent à la décision qui portait que ces sentiments n'étaient ni nouveaux, ni

(1) Cf. Histoire du cas de conscience. Ce n'est pas un cas " imaginaire », comme l'a cru Sainte-Beuve (Port- Royal, V'I, 169). C'est à Clermont-Ferrand que la question a été soulevée. Le pénitent était l'abbé Louis Périer, neveu de Pascal. Le prêtre auquel il s'adressait s'appelait Fréhel, curé de Notre Dame du Port à Clermont.

singuliers, ni condamnés par l'Eglise, ni tels que le pénitent lut obligé d'y renoncer pour obtenir l'absolution. Ce document, que nous ne donnons pas tout entier, contient les principaux articles de la profession de foi de la plupart des Jansénistes au commencement du xviii^ siècle ; il indique bien la position qu'ils entendaient prendre vis-à-vis de leurs adversaires.

Le Cas de conscience souleva une clameur immense. Le siège archiépiscopal de Paris était alors occupé par le Cardinal de Noailles depuis 1695. C'était un prêtre pieux et même austère, mais esprit borné et âme faible. Fénelon, avec sa perspicacité habituelle, a formulé en quelques phrases le diagnostic moral de son confrère : « Court et confus, dit-il à Beauvilliers. Nulle opinion précise n'est arrêtée dans son esprit ; son cœur est faible et mou. Si on le presse, on lui fera dire en l'intimidant tout ce qu'on voudra contre l'erreur ; mais on n'en sera pas plus avancé... Il dit blanc pour les uns et noir pour les autres, n'entendant pas plus le noir que le blanc. Il est inutile de chercher l'opinion d'un homme qui n'en a point (1). »

Ces lignes sont sévères ; elles sont justes.

Noailles fut-il étranger à la rédaction du Cas de

(1) Lettre du 30 novembre 1699, au duc de Beauvilliers, Œuvres complètes, VII, 220. Voyez encore : Mémoires du duc de Luvnes sur la cour de Louis XV, II, 311 ; Mémoires de l'abbé Legendre, VIII, 417.

conscience? Il est difficile de le nier. Des témoignages sérieux l'accusent (1), malgré d'Aguesseau qui veut Ten croire innocent (2). L'illustre chancelier constate cependant que le cardinal ne fit rien pour calmer les alarmes de l'opinion, et que sa lenteur à ne point user de censure fut interprétée comme une preuve de connivence. Ce n'était point un simple soupçon, et bien embarrassé fut le cardinal quand il apprit le jugement du pape condamnant la décision des 40 docteurs (13 février 1703). Il comprit qu'il devait s'incliner devant cette haute autorité, et retardant, dit-on, l'ouverture du courrier de Rome, ilfit un mandement en date du 22 février pour condamner le Cas de conscience. La censure paraissait ainsi l'ouvrage d'un zèle libre et indépendant, plutôt que d'une complaisance forcée. On vit paraître en même temps le bref du Pape et le mandement du Cardinal de Noailles.

Noailles obtint !a rétractation des 40 docteurs qui avaient signé le Cas de conscience, sauf de Petitpied (3i,qui résista et perdit sa chaire de Sorbonne;

(1 Les Jésuites et les Jansénistes sont d'accord sur cette question lÛic/ionnaj're des livres jansénistes, éd. de 1755, II, p 209, et Histoire du cas de conscience, I. 20 1. L'évêque de Senez, Soanen.juge ainsi son confrère : « Dans Port-Royal, après avoir aimé, il a accablé. Dans le Cas de conscience, après avoir travaillé, il a poussé ses ouvriers. » ; Lettre de Jean Soanen, éd. de 1750, Lp. 54.)

i^2) Mémoires du chancelier d'Aguesseau, XIII, p. 200.

(3) Petitpied avait-il collaboré au Cas de conscience de concert avec Noailles ? Le cardinal de Bouillon racontait avoir vu

il fut relégué à Beaune, puis se retira auprès de Quesnel jusqu'en 1718.

Le cardinal fut puissamment aidé dans cette négociation par Bossuet. Le grand évêque désirait tirer Noailles du mauvais pas où il s'était engagé, soucieux de la bonne renommée de l'Eglise de France. Ajoutez que l'opinion de Bossuet sur l'insuffisance du silence respectueux n'était pas équivoque. Labelle lettre écrite auxreligieuses de Port-Royal (1) ne nous laisse aucun doute sur ce point. La veille de sa mort il travaillait à un ouvrage, l'Autorité des jugements ecclésiastiques (2), dont l'esprit se révèle par le fragment que nous possédons.

Les défenseurs du Jansénisme ne cachent pas leur mauvaise humeur de ce deuxième subterfuge . L,e silence respectueux était une attitude déloyale, indigne « de la grande école d'honnêteté qui avait produit les Provinciales (3)». En ces matières où la foi est engagée, où les droits de la conscience sont imprescriptibles, il n'y a ni place ni heure pour le silence respectueux.

Si une doctrine est fausse il faut la combattre. « Il faut crier, disait Pascal, d'autant plus haut

en Suisse en 1711 le D'' Petitpied. Celui-ci lui dit que le cardinal de Noailles. qui l'avait fait exiler, lui avait fait faire les choses pour lesquelles il était exilé.

(1) Œuvres, édition de Bar-le-Duc, t. VI, p. 705.

(2) Ibid., p. 749.

(3) A. LE Roy. La France et Rome, 1700-1715, p. 178.

qu'on est censuré plus injustement... Jamais les saints ne se sont tus. » Si elle est fondée, il faut s'y soumettre, encore qu'elle soit tyrannique. La vérité ne comporte pas le silence ; l'erreur n'a pas droit au respect.

Fénelon a traité ce sujet avec une réelle force d'argumentation, dans une lettre au P. Lami (1).

Il n'avait pas attendu les décisions du cardinal de Noailles, qu'il savait lentes sinon tardives, à supposer même qu'elles vinssent, pour donner l'éveil aux gardiens de la foi. Le Cas de conscience venait de paraître qu il écrivit au cardinal Gabrielli (2). Il prenait occasion d'un ouvrage paru cette année même 1702 intitulé Via pacis, dont le but manifeste était de justifier le Cas de conscience. L'auteur était un nommé Jacques Fouilloux, diacre de la Rochelle (3).

La Voie pacifique prétendait terminer les dis-

(1) Œuvres complètes, VII, p. 613. Rapprocher celte altitudede la conduite des quatre évèques qui avaient signé le formulaire, disaient-ils au pape, purement et simplement, et qui dans des procès-verbaux clandestins avaient consigné les distinctions du droit et du fait que le pape avait condamnées. Qu'aurait dit Pascal de ces restrictions mentales ?

(2) Œuvres complètes. V, p. 188 et ss. — Cette lettre n'est pas datée, elle est bien du milieu de l'année 1702. Fénelon y parle du Via pacis comme d'un ouvrage récent. On voit en cuire, par le commencement, qu'elle répond à une lettre du cardinal Gabrielli à Fénelon du 30 avril 1702.

(3) 11 se retira en Hollande auprès de Quesnel en 1705 pour travailler à la cause janséniste. C'est de cette collaboration que partirent en 1707 contre Fénelon trois gros volumes in-12 : Justification du silence respectueux.

putes en conciliant les esprits : L'Eglise est infaillible, en qualifiant le sens qu'elle approuve ou qu'elle condamne dans une proposition dogmatique, mais non en décidant quel est le sens propre et naturel de cette proposition ; une proposition peut être, et catholique dans le sens propre et naturel qu'elle a selon les règles de la grammaire, et hérétique, dans le sens propre et naturel quelle a selon les règles que l'Eglise établit et qu'elle a le droit d'établir.

Fénelon montre que ce prétendu moyen de conciliation est un véritable renversementde la religion, qu'il réduit à rien dans la pratique l'infaillibilité de l'Eglise, et qu'il ouvre à tous les hérétiques un asile assuré contre les décisions les plus formelles.

Cependant Noailles avait parlé contre le Cas de conscience ; mais « son mandement eut le sort de presque tous ses autres ouvrages, c'est-à-dire d'aliéner les Jansénistes, sans lui gagner leurs adversaires (1) », à qui il reprochait « leurs libelles pleins d'aigreur et d'amertune ».

Le Cardinal condamnait en même temps et le Cas de conscience et les écrits publiés contre les quarante docteurs. Il était encore plus étonnant de voir Noailles condamner le silence respectueux en exigeant une obéissance parfaite à l'Eglise parce que l'on ne peut s'égarer en suivant un tel guide, et au-

(1) Œuvres de d'Aguesseau, XIII, 203.

toriser le silence respectueux en permettant de croire que l'Eglise n'a sur ce fait ni révélation ni même évidence certaine.

Fénelon releva ces contradictions dans deux lettres, l'une à un évêque et l'autre au cardinal Gabrielli (1). La première n'a pas été publiée, sans doute pour ménager Noailles ; mais la forme est piquante, et Ion admire ce rare talent d'instruire en amusant. La seconde contient un examen plus approfondi de l'ordonnance et signale les avantages qu'elle donne aux Jansénistes. Gabrielli communiqua la lettre à Clément XI (2). Le pape demanda au cardinal de la conserver au besoin, et le chargea de dire à Fénelon toute son admiration.

Les évêques de France reçurent le bref du 13 février 1703, de la part du roi ; et aussitôt plusieurs prélats publièrent des mandements contre le Cas de conscience (3). Les Parlements s'émurent : il était contraire aux maximes reçues en France de donner un caractère d'autorité aux bulles et aux rescrits de Rome, avant qu'ils eussent été revêtus de la sanction de l'autorité royale, et de toutes les formes prescrites par les lois et les usages du

(1) Œuvres complètes, IV, 460 et ss.

(2) Cf. Lettre à Fénelon du 9 juillet 1703.

(3) L'évêque de Clermont publie sa censure le 15 avril 1703; celui de Poitiers, le 18 ; celui de Sarlat, le 6 mai; celui d'Apt, le 15 octobre.

royaume. Des arrêts supprimèrent les mandements de Clermont, Poitiers, Apt et Sarlat.

Plusieurs magistrats soutinrent même quela forme de ce rescrit et plusieurs de ses clauses ne permettaient pas d'y apposer le sceau de l'autorité royale.

Féneion, dans un mémoire adressé, croit-on. aux ducs de Beauvilliers de Chevreuse (1), réfute toutes ces objections. On n'avait fait aucune difQculté pour recevoir le bref d'Innocent XII contre les Maximes, des saints, conçu de la même façon.

Féneion commença donc d'écrire, mais sans parler du bref du pape. Quel labeur ! Les opuscules, ordonnances, lettres, ne remplissent pas moins de 1.300 pages in-8° à 2 colonnes de l'édition Gaume ; et nous ne comptons pas la correspondance. Ce fut une vraie bataille qui se livra autour des Bulles Vineam et Unigenitiis.

On dira que cette question du Jansénisme est une vieille histoire, ou encore que les écrits de Féneion ont perdu de leur intérêt depuis le concile du Vatican où l'infaillibilité du Pape a été promulguée.

Mais ces ouvrages théologiques jettent un trait de plus sur la phjsionomie de Féneion. M. Faguet a dit quelque part (2j que l'archevêque de Cambrai

(1) Œuvres complètes, IV, 474.

(2) Etudes Litléraires, xvi« siècle, p. 354.

avait agi dans sa soumission comme un homme qui avait écrit le De Auctoritate. Dans cette question du Jansénisme Fénelon se montre encore romain avant tout. Sans doute dans sa seconde lettre à l'évcque de Saint-Pons (1) il prétend qu'il n'ajamais soutenu l'infaillibilité du pape — la question était alors litigieuse — mais il a magistralement expliqué l'infaillibilité de 1 Eglise, et personne n'a mieux prouvé la thèse catholique : « L'infaillibilité du magistère ecclésiastique n'est pas restreinte aux vérités qui sont contenues dans la révélation, mais aux autres vérités requises pour garder intact le dépôt de la révélation (2). » C'était une grave question, base et rempart de toutes les décisions de l'Eglise. Il n'est point de controverse théologique « à laquelle on ne puisse ramener l'examen et la discussion de la nature, de l'étendue et des bornes de l'infaillibilité de l'Eglise (3) ». Vieille histoire ! mais hier on a voulu venger Port-Royal en attaquant les Jésuites, hes Provinciales de Pascal étaient le livre de chevet des législateurs. Nous sommes les fils du passé.

Les critiques se sont mépris sur la forme des quatre Instructions Pastorales que Fénelon écrivit en 1704- 1705. Elles sont « si effroyablement longues et si •maussades que larchevèque de Cambrai a dû

(1) Œuvres complètes, IV, 392-449.

(2) Cf. HuRTER, Theologiœ dogmaticœ compendium, 18dl. (Z) B.vussET, Histoire de Fénelon, 1. V, n" 17.

prendre son temps pour frapper si lourdement des ennemis à terre (1) » .

Ces quatre ordonnances sont des traités de théologie ; elles formeraient la substance de 4 volumes in-12 de 400 pages.

Le public, depuis les Provinciales, s'était initié aux questions théologiques. Fénelon le rendait encore une fois juge du débat, mais il n oubliait pas que son rôle de docteur était d'éclairer les dissidents. « Cinq cents mandements, écrivait-il à l'abbé de Langeron (4 juin 1703), qui demanderont la croyance intérieure sans rien développer, sans rien prouver, sans rien réfuter, ne feront que montrer un torrent d'évèques courtisans. L'autorité des brefs, des arrêts, des lettres de cachet, ne suppléeront jamais à une bonne instruction (2). »

L'Eglise est-elle infaillible en prononçant sur la catholicité d'un livre ? Fénelon le prouve par les promesses de Jésus-Christ, par la pratique constante de 1 Eglise, par l'autorité même du Clergé de France, par riiistoire des plus anciens conciles (3), par les propres aveux des disciples deJansénius.

Les Jansénistes mettaient toujours en avant la eonformité de la doctrine de leur maître avec

(1) A. LE Roy, La France et Rome. p. 104.

(2) Œuvres complètes, \'II, 574.

(3) Fénelon reprendra largunient de la tradition dans la 3° ordonnance. C'est le tableau historique le plus complet qu"on puisse désirer.

celle de saint Augustin, que l'Eglise a souvent adoptée comme la règle de ses décisions sur les matières delà Grâce...

« Mais comment se fait-il, disait Fénelon, que vous ayez une si grande déférence pour l'autorité de l'Eglise lorsqu'elle approuve saint Augustin, et que vous la rejetez lorsqu'elle condamne Jansénius ? Ou l'approbation de l'Eglise fait la principale autorité de la doctrine de saint Augustin, ou elle n'ajoute aucune autorité à ses opinions ; si elle n'ajoute aucune autorité à ses opinions, vous n'avez pas plus le droit de vous appuyer de ses sentiments que de ceux de tout autre Père de l'Eglise.

« Si, au contraire, la doctrine de saint Augustin emprunte sa principale autorité de l'approbation de l'Église, pourquoi voulez-vous que l'Eglise n'ait pas autant d'autorité lorsqu'elle condamne Jansénius ? L'Eglise ne peut pas être moins infaillible pour condamner les textes hérétiques que pour approuver ceux qui sont purs et orthodoxes (1). »

Fénelon montre avec la dernière évidence que si le système des disciples de Jansénius, au sujet de la distinction du fait et du droit, et du silence respectueux, était une fois adopté, il n'y aurait aucune hérésie, aucun hérétique, qui ne fussent en droit d'éluder avec les mêmes subtilités les jugements de l'Église.

(1) Œuvres complètes, III, 596, Instruction pastorale, § 12.

FENELON ET LE JANSENISME

Fénelon terminait cette première Instruction pastorale par ces paroles de charité, de modération et d'indulgence : « A Dieu ne plaise que nous nous élevions ici, avec un zèle amer, contre les défenseurs de Jansénius. Dieu sait jusqu'à quel point nous craignons toute préoccupation et toute partialité,..

« La charité ne pense point le mal etcroit facilement le bien... Nous mourrions content si nous avions vu les défenseurs de Jansénius doux et humbles de cœur tourner leurs talents et leurs travaux en faveur de l'autorité qu'ils combattent (1). »

Cette première instruction du 10 février 1704 engagea Fénelon dans une longue série d'écrits. Les plus habiles défenseurs du parti réunirent leurs forces contre leur plus redoutableadversaire Fénelon répondit à tous les ouvrages qui parurent alors sur la question (2).

Il établit que l'infaillibilité de l'Eglise sur le sens des textes dogmatiques est une infaillibilité surnaturelle et absolue, fondée sur les promesses de Jésus- Christ ; mais il n'est pas nécessaire d'attribuer à l'Eglise une connaissance inspirée et infuse, semblable à celle dont les apôtres ont été favorisés pour écrire les livres saints, quand elle décide sur les dogmes les plus fondamentaux. Il sufiQt quelle

(1 Œuvres complètes, III, p. 634.

(2) Sentiment orthodoxe ; Eclaircissement ; Défense de tous les théologiens ; Trois lettres intitulées : Difficultés ; k Lettres à un Abbé ; Histoire du cas de conscience ; De la Foi humaine.

ait seulement une assistance spéciale de grâce qui la préserve de l'erreur. « D'un côté, Dieu promet que l'Eglise ne se trompera point sur les textes ; d'un autre côté, il la préserve par sa grâce de toute erreur à cet égard (1). »

Ces instructions pastorales, qu'il faudrait analyser plus profondément, fourmillent de passages éloquents.

Louis XIV se rendit aux observations des Parlements qui s'opposaient à la réception du bref du 13 février 1703. Il chargea notre ambassadeur à Rome, le cardinal de Janson, d excuser la conduite des Parlements (2), gardiens des anciens usages du royaume, et il demanda une bulle.

Fénelon, sachant combien l'esprit d'innovation est fertile en ressources pour éluder les condamnations les plus formelles, craignit que Clément XI ne s'expliquât pas assez nettement sur l'infaillibilité. Il adressa à Gabrielli un mémoire (3) en latin. « Pour couper le mal par la racine, disait-il, il faut définir expressément l'infaillibilité de l'Eglise touchant les textes dogmatiques, et exiger de tous les fidèles une adhésion intérieure et absolue à cette définition. »

(1) Œuvres complètes, IV, seconde ordonnance du 2 mars

(2) Affaires étrangères, Rome, 433. Pour la période qui s'étend de 1695 à 1715, notre dépôt des affaires étrangères contient au fonds Rome 185 tomes (370-555).

(3) Œuvres complètes, IV, p. 466.

Le vœu de Fénelon allait être exaucé.

Après plusieurs mois de diplomatie, le 16 juillet 1705, Clément XI publie la bulle Vineam Domini Sahaoth, condamnant le silence respectueux.

Le roi envoie le 3 août à l'assemblée du Clergé le décret apostolique. Alors se produit un incident fâcheux. L'assemblée veut bien se prononcer contre le Jansénisme, mais elle reste fidèle aux principes de 1682. L'ombre de Bossuet plane sur les assistants. Le cardinal de Noailles préside ; il prononce un discours semé de traits les plus vifs contre Fénelon et les partisans des principes ultramontains, puis une commission est désignée qui étudiera la bulle.

Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen, dirige les débats ; le 21 août il lit son rapport, et dès le début il pose trois principes subversifs :

1. Les évêques ont le droit, par institution divine, déjuger des matières de doctrine.

2. Les constitutions des papes obligent toute l'Eglise, lorsqu'elles ont été acceptées par le corps des pasteurs.

3. Cette acceptation de la part des évêques se fait toujours par voie de jugement.

Le rapporteur concluait ensuite à l'acceptation de la Bulle. L'assemblée se rangea à cet avis, mais l'on conviendra que les considérants alïaiblissaient singulièrement la conclusion, si même ils ne la détruisaient pas.

Quatre évêques, MM. deCoutances, deBlois,d'An-

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gers, de Senlis, protestèrent contre l'insertion des discours de Noailles et de Colbert dans le procèsverbal; Louis XIV en ordonna la suppression.

Clément XI apprit avec peine (17 janvier 1706) la conduite de l'assemblée; il envoya aussitôt une lettre de blâme aux évêques, et réclama (25 février) le concours du roi. Louis XIV chargea Noailles de chercher les bases d'une transaction. Les pourparlers durèrent six ans. Le pape se déclara enhn satisfait.

Fénelon écrivit encore une nouvelle Instruction pastorale, à l'occasion de la bulle Vineam (P'" mars 1706). Le texte de la Constitution était clair ; mais, disait l'archevêque dans le Préambule, « les petits ont besoin qu on leur rompe le pain ; et les grands se font souvent petits, par 1 excès de leur prévention» pendant que les petits deviennent grands par leur docilité... Nous croyons donc qu'il est à propos de joindre au texte de la Constitution quelques remarques qui en fassent simplement sentir toute la force et toute l'étendue à certains lecteurs, auxquels leurs préjugés obscurcissent les décisions les plus évidentes. »

Fénelon avait d'abord envoyé son projet d'ordonnance au cardinal Gabrielli, et il avait profité de ses observations (1).

Cl) Lettres de Gabrielli à Fénelon, 31 octobre 1705, et du P. Malatra à Fénelon, 6 novembre 1705.

Tous les évêques acceptaient, en somme l'enseignement de l'Église. L'évèque de Saint-Pons, homme d'ailleurs très pieux, faiblit à cette occasion : de Montgaillard était seul survivant des dix-neuf prélats qui en 1667 avaient envoj^é une lettre à Clément IX en faveur des cvèques qu'on voulait déposer pour leur conduite à l'égard du formulaire d'Alexandre VI,

Fénelon avait déjà été forcé, les années passées, de rompre quelques lances avec ce vieil évêque. L'archevêque de Cambrai avait, dans son ordonnance du 21 mars 1705, parlé de celte lettre dont les Jansénistes se prévalaient en faveur du silence respectueux. M. de Saint-Pons crut la réputation des dixneuf évêques blessée; il voulut prendre leur défense ; il écrivit à Fénelon pour renverser la doctrine de l'instruction pastorale sur l'infaillibilité de l'Eglise touchant les faits dogmatiques.

Cette lettre du 9 juin 1705 parvint à Fénelon longtemps après. Deux éditions avaient déjà été répandues. Une seconde lettre suivit (22 mai 1706).

Les réponses de Fénelon sont pleines de verve, d'impétuosité et d'érudition, « une noble singularité, je ne sais quoi de sublime dans le simple, et un certain air de prophète (1) ». Fénelon ne faisait cependant que confirmer les principaux arguments déjà employés dans son Instruction pastorale.

M. de Saint-Pons ne quitta pas ses positions. Il

(11 D'Aguesseau, Mémoires historiques, VIII, 195.

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accepta la bulle Vineam, mais il tenta dans son mandement de justifier le silence respectueux II soutenait qu'on pouvait adhérer intérieurement au jugement de rÉglise sur le livre de Jansénius, par une foi humaine et absolument sujette à l'erreur, sansj'adhérer par cette croyance infaillible et absolue qui n'est due qu'aux vérités révélées.

Fénelon écrivit vers cette époque à un évêque ses impressions sur ce mandement (1). Il relève la contradiction et les inexactitudes de M. de Saint-Pons.

Clément XI, par un décret du ISjanvier 1710, condamna le mandement et les lettres du prélat à Fénelon (2).

La bulle Vineam eut un terrible contre-coup à Port-Royal des Champs. Depuis 1679 le sévère couvent n'avait plus qu'une existence précaire. A cette époque, les Petites Ecoles avaient été fermées, les novices renvoyées, avec défense de recevoir de nouvelles postulantes. A la Mère Racine avait succédé la Mère Boulard ; ce fut la dernière abbesse. La maison continua avec une simple prieure sa vie quotidienne, toute à Dieu et à la prière.

Port-Ro3'al de Paris menait une existence plus légère. M™^ de Harlaj' donna même un jour un bal au parloir...

(1) Œuvres complètes, IV, p 520 et ss.

(2) Lettres à Chevreuse du 17 avril 1710 ; du 24 fév., du 20 mars, du 24 juin 1710.

En 1706, Noailles décida que les 17 religieuses de Port-Royal des Champs devaient accepter la bulle. Elles obéirent, mais « sans déroger à ce qui s est fait à leur égard, à la paix de l'Eglise sous le pape Clément IX ». Cette clause était inutileet ce fut leur ruine. Quesnel applaudit de la Hollande à cet acte d'opposition. Les pauvres sœurs furent victimes de l'intransigeance de leurs directeurs.

En 1707, les biens de Port-Royal des Champs furent réunis au couvent de Port-Royal de Paris. Le 27 mars 1708, Clément XI édictaitla suppression de la maison. Les religieuses furent dispersées le 29 octobre 1709. A cette nouvelle, ce fut dans le monde religieux une universelle stupeur...

Fénelon écrivit au duc deChevreuse(l) :« Un coup d'autorité comme celui qu'on vient de faire à Port- Royal ne peut qu'exciter la compassion publique pour ces filles, et l'indignation contreleurs persécuteurs. » L'archevêque de Cambrai, si ardent pour les luttes de doctrines, savait respecter les personnes.

Le monastère était debout ; la vengeance s'attaqua aux ruines. Tout fut démoli, même l'église. Au printemps 1711, ordre fut donné de défoncer le cimetière. Des corps illustres furent transportés en lieu sûr; le reste fut abandonné à l'indécente grossièreté des fossoyeurs. Deux mois entiers, cette terre sanctifiée par la mort de trois mille saintes fut piétinée, éventrée

(Il Œuvres complètes. VII, 294, 24 nov. 1709.

par des hommes, «qui n'étaient guère en état d'écouter ni la raison ni la nature, à cause de l'excès du vin qu'ils prenaient pour travailler à un ouvrage de cette sorte ».

La discussion n'était pas close sur la nature et l'étendue de la soumission due aux Constitutions apostoliques. Quelques théologiens ne regardaient pas cette infaillibilité comme un point à l'abri de toute contestation, mais comme une simple opinion théologique abandonnée à la liberté des écoles. De ce nombre était M. de Bissy, évèque de Meaux. Bissy ne révoquait pas en doute l'infaillibilité; mais il croyait qu'on ne pouvait l'imposer comme doctrine de toute l'Eglise : il pensait que l'Eglise tolérait l'opinion de ceux qui n'admettaient pas une infaillibilité surnaturelle et absolue fondée sur la promesse de Jésus-Christ, mais seulement une infaillibilité morale absolument sujette à l'erreur.

Fénelon lui écrivit deux lettres (1). L'archevêque de Cambrai établissait l'infaillibilité surnaturelle et absolue de l'Église sur les textes dogmatiques, et montrait que cette foi était le sentiment de toute l'Eglise. Les preuves sont les mêmes que dans l'ordonnance du 2 mars 1705. Bissy autorisa la publication de ces deux lettres.

(1 Œuvres complètes, W , p. 338 et ss.

Les casuistes du parti des Jansénistes ne désarmaient pas. Deux libelles parurent en ce moment; le premier : Deniintialio solemnis bullœ Clemeiitionie quœ incipit : Vineam Domini Sabaoth... facta universce Ecclesiœ Catholicse. L'auteur, M. de Witte, ancien doyen del'Eglise collégiale de Malines, dénonçait Clément IX comme coupable davoir ressuscité l'hérésie pélagienne ; le second : Lettre à M. de Cambrai au sujet de la réponse à la seconde lettre de M. de Saint- Pons. L'auteur invoquait en faveur du silence respectueux la Relation du cardinal Respigliosi sur la paix de Clément IX.

Fénelon rendit Quesnel responsable de ces écrits ; il lui adressa deux lettres (1) : « C'est à vous seul que je m'adresse, pour répondre aux écrivains sans nom de votre école ; comme ils sont tous soumis à leur chef, c'est lui qui doit répondre de leurs écrits, et les redresser quand ils en ont besoin. » Les excès de M de Witte sont la conséquence des principes de Quesnel ; il faut ou abjurer ou souscrire à de Witte. Quant à la relation du cardinal Respigliosi, Fénelon n'a pas de peine à montrer qu'elle condamne le silence respectueux, mais l'auteur a tronqué les textes . L'archevêque de Cambrai, attaqué de toutes parts, ne laissait personne sans réplique. Nous laissons de côté les quatre lettres qu'il écrivit à l'occasion d'un nouveau système sur le « silence respectueux » attribué

Cl (Euvres complètes, IV, 549 et ss.

au théologal de Liège, l'abbé Denis (1), ainsi que la réfutation de l'abbé Hennebel, docteurde Louvain(2).

En 1707, paraît un ouvrage en trois volumes de ^acquesFouiUoux: Justification du silence respectueux. L'auteur se vanted'avoir suivi pasà pasM. de Cambrai et d'avoir répondu à tous ses arguments ; Fouillouxs'appuie sur la distinction des textes clairs et obscurs.l\ n'y a, dit-il, aucune comparaison à faire entre les textes de Pelage, de Nestorius ou d'autres hérétiques, et le livre de Jansénius: celui-ci est un texte obscur dont le sens est contesté ; ceux-là sont clairs et évidents.

Fénelon répond le l*^"" juillet 1708 par une Instruction pastorale (3). Reprenant les preuves de Tinfaillibilité, il ajoute que la condamnation du texte de Jansénius a toute l'autorité suprême d'un canon pour régler notre foi; c'est un canon qui condamne un texte long, comme un canon de Trente est la condamnation d'un texte court.

A Rome, quelques prélats accusaient Fénelon, dans son zèle contre le Jansénisme, d'envelopper dans la même condamnation le système des thomistes laissé à la liberté des écoles.

Fénelon répondit par un mémoire au P. Daubenton(4) : «J'espère qu'on y verra les diflerences capi-

(1) Œuvres complètes, IV, p. 607 et ss.

(2) Œuvres complètes. Mémoire, V, 203 et ss.

(3) Œuvres complètes, V, 1 et ss.

(4) Œuvres complètes, V, 203 et ss. — Lettre auP. Daubenton, du 4 août 1713

FÉNELON ET LE JANSÉNISME 2ii5'

taies tant pour le dogme que pourles mœurs entre la prémotion des Thomistes, fixée dans les bornes précises qu'Alvarez et Lémos lui ont données dans les^ congrégations de Auxiliis et la délectation invincible des Jansénistes les plus mitigés. » Le P. Daubenton fut content de ce mémoire.

Fénelon mourait à la peine, la plume à la main, tourmenté du désir d'instruire et d'éclairer. Il voulut auparavant, dans le silence de son palais et loin du bruit des contestations, résumer toutes ses idées, ou plutôt exposer la doctrine de l'Eglise : De cette pensée est sortie V Instruction en forme de Dialogues (1).

Il expose le système de Jansénius dont il montre la contormité avec celui de Calvin sur la délectation et l'opposition à la doctrine de saint Augustin.

Il explique ensuite les principaux ouvrages de saint Augustin sur la grâce, l'abus qu'en font les Jansénistes et l'opposition de leur doctrine à celle des Thomistes. Enfin il montre la nouveauté du système de Jansénius et les conséquences pernicieuses de cette doctrine contre les bonnes mœurs.

Le succès de ces dialogues détermina Fénelon à les étendre dans une seconde édition qu'il surveillait au moment de sa mort. Elle parut en 1715 sous la direction de son secrétaire Stievenard. Fénelon avait

fl| Œuvres complètes, V. 222 et ss.

retouché les dix premiers dialogues. Le 12^ et le 13^ sont nouveaux. Le pieux et docte évèque fut sollicité d'ajouter un dialogue sur la volonté de Dieu de sauver tous les hommes par une grâce générale et suffisante donnée en conséquence, ou du moins oflerte à tous les adultes à qui Dieu commande la fuite du mal et la pratique du bien.

La bulle Vineam avait presque terminé officiellement la discussion sur le silence respectueux. La question du ()z;esne///sme s'imposa brûlante et troublante : malheureusement la bulle Unigenitus ne finit point la lutte, tout au moins historiquement.

La genèse de cette Constitution remonte à une source très pure : le livre des Réflexions morales de Quesnel.

Les théories sur la grâce furent remises en discussion. On ramena les esprits à l'origine du débat.

L'évêque de Ghâlons n'avait pas plus tôt remplacé Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, que les Jansénistesfîrent éclater la tempête. Ils connaissaient le caractère mobile du nouvel archevêque aussi bien que ses sympathies pour les ennemis des Jésuites. Sans prudence, ils le compromirent; ils en pâtirent les premiers.

Le neveu de Jean du Verrier de Hauranne et son

successeur à l'abbaye de Saint-Cj^an, Martin de Barcos, avait composé une Exposition de la Foi catholique touchant la grâce et la prédestination. C était l'œuvre d'un homme laborieux, mais sec et opiniâtre. Le livre était aussi janséniste que possible et il donnait la partie belle aux Jésuites.

L'auteur était mort en 1678 ; pendant vingt ans des copies manuscrites de {Exposition circulèrent sous le manteau. Pavillon, évéque d'Aleth, peut-être le promoteur de l'ouvrage, l'avait introduit dans son séminaire. Une malencontreuse impression le répandit en 1696 dans le public.

Ce livre fut dénoncée Rome ; il ne pouvait pas ne pas être condanmé. Noailles, embarrassé, se tourna vers Bossuet. L'évêque de Meaux rédigea la partie dogmatique dune ordonnance que l'archevêque de Paris ne pouvait éluder (1). Le 20 août 1696, l'Instruction pastorale de Noailles condamnait Barcos. Le préambule rappelait succinctement les bulles d'Innocent X et d'Alexandre VIL

Cette partie de l'instruction atteignait ainsi Saint- Cyran et Port-Royal. D'un autre côté, Bossuet paraissait, en parlant de la grâce augustinienne, se rapprocher du Jansénisme. Si Rome crut prudent de garder le silence, les réclamations ne manquèrent point en France. Fénelon ne dissimula pas ses craintes : <> Vous pourriez. Monseigneur, avoir le

(1) Œuvres de Bossuet, VI, p. 718 et ss..

238 FÉNliLON

sort des personnes qui ne flattent aucun parti et qui les blessent tous. » Il dira plus tard à Beauvilliers que cette ordonnance « soufflait le chaud et le froid (1) ». Les Jésuites, s'attachant à l'esprit même -de l'Instruction, y découvrirent « la profession de foi du Jansénisme ».

Les Jansénistes manquèrent en cette occasion de discipline et de tactique. Les sages, Duguet (2), Quesnel, étaient heureux malgré tout de trouver dans l'Instruction pastorale « un excellent abrégé de la doctrine de TEglise sur la grâce et un précis des écrits de saint Augustin (3) ». Les zélés et les imprudents témoignaient leur mécontentement (4).

Cette ordonnance porte en germe les querelles du xvme siècle, du QuesneZ/isme et de la bulle Unigenitus.

Noailles ne devait pas jouir longtemps du repos.

A la fin de 1698 (5), parut une brochure de vingtquatre pages ; c'était la réponse à l'Ordonnance portant la condamnation de Barcos. Le titre en est interminable :

Problème ecclésiastique proposé à M. ïahhé Boi-

(1) Lettre du 30 nov. 1699. Œuvres complètes, VII, 220. — •Quesnel, dans une lettre à du Vaucel, 19 août 1696, cite le

spirituel jugement de Boileau-Despréaux : « Voilà le jansénisme condamné et le jansénisme mis sur le pinacle. » Cf. A. Le lioj', La France el Rome, p. 35

(2) Lettre de Duguet au D"" J.-J. Boileau, 3 décembre 1696.

(3) QcEsxEL. Entretien sur le décret de Rome, p. 16.

(4) Histoire du cas de conscience, I, p. 117.

(5 El non au commencement de 1699, comme on le croit. Cf. A. Le Roy, La France et Rome, p. 48.

leau de l'Archevêché, à qui l on doit croire de Messire Louis- Antoine de Noailles, évoque de Chàlons en 1695, ou de Messire Louis-Antoine de Noailles, archevêque de Paris en 1696.

Par des rapprochements adroitement concertés, on s'appliquait à mettre le prélat en contradiction avec lui-même. N'avait-il pas à un an d'intervalle approuvé les Réflexions morales de Quesnel et censuré l'Exposition de la Foi de Martin de Barcos, ouvrages renfermant la même doctrine.

Evêque de Chàlons, Noailles avait, en effet, approuvé en 1695 le célèbre ouvrage de Quesnel : Réflexions morales sur le Nouveau Testament. Ce petit volume avaitdéjà24 ans d'existence ; depuis 1671 il s'était accru, et il faut avouer que personne n'avait élevé la voix contre sa doctrine. La réputation de l'auteur était universelle et Noailles traduisait le sentiment commun lorsqu'il recommandait cette lecture de piété.

Mais aussi, dans les éditions successives et progressivement augmentées, Quesnel avait bien pu. de bonne foi sans doute, faire des développements reprochables sur les théories de la grâce. Noailles n'était pas responsable de ces infiltrations. D'ailleurs la question est délicate quand il s'agit de la grâce, et les écoles sont toujours prêtes à s'anathématiser, même dans les thèses libres.

Le Problème était anonyme : l'auteur s'est si bien dissimulé qu'aujourd'hui encore les critiques

sont muets sur son nom. Sainte-Beuve ne dit rien sur l'incident du Problème.

Est-ce le Janséniste Gerberon? Peut-être. Est-ce un Jésuite ? M Le Roy est bien près de nous convaincre (1). M. Urbain (2) croit que c'est le bénédictin D. Thierry de Viaixmes. Quoi qu'il en soit, le 15 janvier 1699, le Problème fut brûlé par le Parlement de Paris, après avoir été condamné le 20 janvier.

Entre temps, on demanda des corrections à Quesnel. Lafitau, évéque de Sisteron, raconte que Bossuet voulait mettre six-vingts cartons pour enlever les erreurs. Cette citation n'est pas sérieuse. Nous connaissons maintenant l'histoire du Problème par les oeuvres de Quesnel (3) et les Mémoires de Le Uieu (4). Il appert que le nombre exact des corrections suggérées atteignait le chiflVe de 24. Noailles se tirait ainsi d'embarras et Bossuet composait son Avertissement sur le Livre des Réflexions morales. Quesnel, intransigeant, ne se prêta pas à ce compromis, et Bossuet garda son écrit en portefeuille.

Le 21 juin 1700, Noailles recevait le chapeau de Ciirdinal.

(1) La Irance et Rome, p 50 et ss.

(2) Bossuet ajiolcgiste de Quesnel. Revue du Clergé français (15 janvier 1901).

(3) QursNEL, Vains efforts des Jésuites, p. 102.

(4) Le Dieu, I, 239 et ss.

(5) Bal'sset est mal renseigné ici. Cf. Histoire de Fénelon.

Cette année même, l'assemblée du Clergé se tint à Saint-Germain ; Bossuet en fut l'âme et l'oracle. Il obtint la condamnation des Casuistes : la morale relâchée trouvait dans le clergé une antipathie toute française.

Noailles était à l'apogée. Tout l'intérêt du public se concentra sur le Cas de conscience.

Quesnel se réfugia en Hollande après les premières difficultés sur les Réflexions morales.

Poursuivi par l'Official de l'archevêché de Malines, il fut mis en prison à Bruxelles. Des amis se dévouèrent pour le sauver (1). Il s'en fut sur la terre libre de Liège.

Alors commença cette longue et triste guerre que ne terminera pas la bulle Unigenitiis et qui sera pendant tout le xviii«^ siècle le ferment le plus débilitant de la discipline ecclésiastique. A dire vrai, ce fut une faute de s'occuper de Quesnel : que les promoteurs de cette cause gardent leur responsabilité.

Le 15 octobre 1703, l'évêque d'Apt, Foresta de Colongue, interdit les Réflexions morales : mais devant la pressante argumentation de Quesnel, il se dérobe et semble se rétracter (2).

Enl704eten 1705. paraissenldeux libelles anonymes: le P. Quesnel séditieux; le P. Quesnel hérétique.

L'auteur, qui se cachait sous le voile de l'ano-

(1) A. Le Roy, La France et Rome, p. 117 et ss.

(2) Histoire du livre des Réflexions morales, 1. 19.

nyraat, était le Jésuite Lallemand. ami intime du P. Tellier. On voulait préparer les voies à une condamnation. La bulle Vineam ralentit la campagne contre Quesnel.

En 1707, l'archevêque de Besançon et l'évêque de Nevers interdirent la lecture des Réflexions morales. Ce n étaient encore que des escarmouches. Mais, à la fin de cette année même, l'affaire était portée à Rome. Le P. Timothée, capucin et plus tard évêque de Béryte, dénonça le livre.

Timothée nous raconte lui-même dans ses Mémoires (1) les visites, démarches et réunions qui amenèrent le décret de Clément XI du 13 juillet 1708 portant condamnation des Réflexions morales.

Noailles fut très embarrassé, on peut le croire ; il eut un accès de découragement et de désespoir ; il voulut même donner sa démission. La crise passa. Il condamna lui-même le livre avant la promulgation da Brti du Pape, retardée à dessein.

L'affaire semblait terminée, quand tout recommença. Alors Fénelon entre en scène !

Nous aurions aiméque l'archevêque de Cambrai se fût abstenu de la lutte qui s'engagea contre Noailles. Le cardinal de Paris avait été l'un des trois examinateurs des Maximes des Saints. Nous sommes tentés de voir dans cette mêlée la revanche des Maximes.

(1) Publiés en 1774 par 1 abbé Bernard de la Tour.

Le 10 juillet 1710, deux évèques français, M de Lescure, évêque de la Rochelle, et M. de Chamflour, évêque de Luçon, publient une Instruction pastorale condamnant les Réflexions morales. L'évèque de Gap, Berger de Malissoles, fit la même défense le 4 mars 1711.

On assure que Fénelon fut l'instigateur de cette démarche doctrinale, grâce à la connivence d'un abbé Chalmette envoyé pour ourdir l'affaire.

Nous avons des lettres de l'abbé de Langeron, l'ami et le commensal de Fénelon, à l'abbé Chalmette, intercalées dans la correspondance de l'archevêque de Cambrai (1). Et cependant Fénelon, deux ans plus tard, a nié avoir pris part à la rédaction de l'ordonnance des évêques de la Rochelle et de Luçon (2). Il dit vrai; mais il est possible qu'il l'avait suscitée, et il est certain qu'il l'avait examinée.

Bref, le mandement paraît au commencement de l'année 1711 ; il est aussitôt distribué et affiché autour de Notre-Dame, et par excès de zèle, sur la porte même du palais archiépiscopal.

Noailles voit dans cet acte une insulte personnelle, et dans le premier mouvement, il s'avise d'atteindre les deux évêques dans leurs neveux, élèves au grand séminaire. Le cardinal ordonne au supérieur de

(1) Œuvres complètes, VII, 631; Vil, 640; VII, 670; VII,672.

(2) Œuvres complètes, VIJI, 66, lettre à la Maréchale de Noailles. Cf. aussi Œuvres complètes, VII, 573, lettre de Fénelon à Langeron.

Saint-Sulpice, M. Lechassier, de congédier les deux séminaristes. Selon la remarque de Saint-Simon, Noailles « commit la faute capitale d'imiter le chien qui mord la pierre qu'on lui jette et laisse le bras qui l'a ruée (1), » d'autant que le cardinal affectait de croire que l'ordonnance était d'un faussaire.

Noailles, flottant entre tous les excès, accuse les évêques de soutenir le novateur et les hérétiques. Ceux-ci répliquent par une lettre violente contre le cardinal adressée à Louis XIV. Cette lettre fut rendue publique ; comment ? le peuple se crut revenu au temps de Pascal !

Noailles répond sur le même ton et interdit dans le diocèse de Paris l'ordonnance de MM. de Luçon, de la Rochelle et de Gap, « entachée de ces infâmes erreurs de Baius et de Jansénius » (28 avril).

Cette accusation inattendue étonna un peu le public. Comment un ouvrage qui avait eu évidemment pour objet de proscrire avec sévérité tout ce qui ressemblait à la doctrine de Baius et de Jansénius pouvait-il être infecté de ces erreurs ?

Le roi, disposé d'abord à rendre justice au cardinal, fut blessé vivement, et il fit écrire « que puisqu'il s'était rendu justice à lui-même, il pouvait se dispenser de venir à Marly ».

Atteint dans ses sentiments les plus chers, dans

(1) Sawt-Simon. Mémoires, V. 414. Fénelon critique avec raison cette mesure, Œuvres complètes, VII, 336, dans une lettre au duc deChevreuse (16 mars 1711).

sa fierté d'évêque et dans son dévouement au roi, Noailles écrit à Louis XIV et à M™^ de Maintenon : au roi, il remontre où s'arrête l'autorité du pouvoir civil, où commence le domaine de la libre conscience épiscopale ; dans sa lettre à M"'^ de Maintenon, il aggrave son cas, injuriant ses collègues. « Est-il juste que, tandis que les plus vils de tous les prélats font des mandements, un archevêque de Paris n'ait pas le droit d'en faire (1) ? » Enfin il déclare tout net combien l'intrusion du confesseur royal dans la politique lui semble périlleuse, et il accuse les jésuites de mener campagne contre lui (2).

Un incident imprévu prouve à Noailles l'ingérence du P. Tellier dans les discordes des évêques. Une lettre que l'abbé Bochard de Saron, trésorier de la Sainte-Chapelle de Vincennes, adressait par la poste à lévêque de Clermont, son oncle (15 juillet 1711), est apportée ouverte au cardinal de Noailles. L'abbé mandait à l'évêque de Clermont, de la part de Tellier, de défendre les évêques de Luçon et de la Rochelle. Il envoyait un modèle de lettre à adresser à Louis XIV.

Noailles envoie cette lettre au roi et au duc de Bourgogne. Puis il prend le parti de ne pas renouveler aux Jésuites les plus compromis d'entre eux les pouvoirs de prêcher et de confesser (août 1711).

Le 11 août, il adresse au roi un avertissement

(1) Lettre du 1«' mai 1711.

(2) Juste idée de Fénelon sur cette question, Cf. lettre du 19 décembre 1711 à Chevreuse (\'II, 367).

solennel sous forme de lettre où l'on sent frémir une émotion vraiment épiscopale. « Il ne m'est pas permis de différer davantage de déclarer à Votre Majesté que le P. Tellier ne mérite pas la confiance dont elle l'honore (1). »

Ce fut un coup de foudre. M""^ de Maintenon exprima au cardinal tout le mécontentement du roi. (13 août 1711.)

Louis XIV tâchait néanmoins de régler pacifiquement la querelle soulevée entre Noailles et les évêques. Il constitua un tribunal d'arbitrage, présidé par le duc de Bourgogne, assisté de l'archevêque de Bordeaux, de l'évèque de Meaux et de trois ministres.

La sentence arbitrale fut d'abord adoptée avec respect par les deux parties. Mais un des articles portait que le Cardinal s'expliquerait sur le livre de Quesnel pour en improuver la doctrine. Cette disposition était pénible.

Entre temps Quesnel avait publié (1710) une Justification des Réflexions ;célaii l'opuscule que Bossuet avait jadis composé en réponse au Problème, el pour servir de préambule à une édition nouvelle.

Comment Quesnel possédait-il cet écrit, que Bos-

(1) Bibl. nal., ms. 23484, brouillon original de la main de Noailles.

suet lui avait jadis refusé à cause de son intransigeance ? Toutes les hypothèses sont possibles, mais la Justification était bien de Bossuet. Le piège tendu réussit à merveille. Noailles se prononça pour Quesnel contre Versailles.

Le 11 novembre 1711, le roi abolit le privilège de Réflexions morales.

Le duc de Bourgogne mourut (18 février 1712). Le roi voulut que Noailles se décidât : il lui remit un mémoire, en ne lui laissant que lalternative, de satisfaire aux conditions prescrites par le duc de Bourgogne, ou de se soumettre au jugement du Pape.

Le cardinal répondit que le roi était l'instrument inconscient d'un parti ; et il déclara qu'il préférait s'en rapporter aux décisions du pape.

Pour mettre fin à cette pénible querelle, Louis XIV demanda au Pape un jugement solennel.

C'était l'avis des meilleurs chrétiens qui gémissaient de ces tristes discussions. Fénelon avait dès l'année précédente clairement deviné que c'était le seul moyen de terminer l'affaire (1). Hélas ! il comptait sans la susceptibilité des personnes même ecclésiastiques.

Le livre fut examiné de nouveau pendant 18 mois. Dès le mois de juin 1712, une commission de deux

(1) Lettre à Chevreuse du 14 septembre 1711 (Œuvres complètes, VII. 357).

248 FÉNELOX

cardinaux et de onze théologiens se réunit. Il n'y eut pas moins de 17 conférences.

Que Fénelon s'intéressât passionnément à ces préparatifs, c'était naturel. Il craignait que la mort du roi laissât inopinément la question sans issue, à cause de l'acharneraent des partis.

Aussi il écrit au P. Tellier (9 octobre 1712), pour suggérer des mesures rigoureuses contre Noailles (1). Il connaît trop le cardinal qui escompte la mort du roi et traîne l'affaire à dessein : « il coulera, paiera d'équivoque, et croira gagner tout en gagnant du temps. En effet, il n'a qu'à en gagner un peu. Il se voit tout auprès d'un avenir où il pourra lever la tèle, faire trembler Rome et prévaloir à la cour (2). »

« Les défenseursdela bonne cause, écrit-il à Beauvilliers, n'ont de ressources que par leur seul crédit auprès de la personne du roi. Dès que cette personne leur manquera, il ne leur laissera plus aucun soutien (3). »

A Rome, l'examen du livre de Quesnel avançait lentement.

Quand letravail achevé eût été remis au pape, neut cardinaux furent nommés qui s'occupèrent de la condamnation. Il n'y eut pas moins de 23 séances du Saint-Office.

(1 Œuvres complètes, VIII, 122 Lettre du 9 octobre 1712. (2 Lettre au duc de Chevreuse, 8 mars 1112, VII, 375. (3, Œuvres complètes, \'II, 381, 2.T décembre 1712.

Le pape voulut cependant étudier l'affaire par lui-même ; il revit toutes les pièces.

Le 2 août 1713, sa religion était éclairée. Le 8 septembre, il promulguait la bulle Unigenitus, condamnant 101 propositions extraites des Réflexions morales.

La condamnation touchait 4 questions : la doctrine janséniste sur la grâce ; la constitution de l'Eglise ; l'usage indiscret de l'Ecriture; le droit de résister aux censures de l'Eglise qui peut persécuter les vrais serviteurs de Dieu.

Michelet et A. Le Roy appellent Fénelon« l'ange gardien de la bulle », mais cela n'est pas une insulte. Fénelon est Romain, il enseigne qu'il ne faut pas « abuser » en empêchant les constitutions du pape d'arriver en France. Avant même que la bulle soit parvenue en France, il écrit, par la voie sûre du P. Tellier, à son cher neveu le marquis de Fénelon (11 septembre 1713) (1), pour lui expliquer les moyens les plus propres de recevoir la bulle. Il dicte un plan qui sera de tout point suivi.

Il fait part au P. Daubenton (2) de sa joie quand il connaît les résolutions de Rome. Au surplus, Fénelon continue son rôle. Dans un Mémoire sur la forme et les solennités avec lesquelles il convient de recevoir la bulle (3), mémoire destiné au P. Tellier

(1) Œuvres complètes, \'II, 471.

C2) 19octobre 1713, CEuvres complètes, \'1II, 192.

(li) (Euvres complètes, N'III, 186.

et qui fut probablement présenté à Louis XIV, il supplie le roi de ne pas écouter les parlementaires mais de consulter d'abord les évêques.

Tout s'est passé comme l'avait désiré Fénelon. Noailles, informé à temps, obtint encore un délai. Il voulut révoquer auparavant par un mandement l'approbation qu'il avait donnée au livre du P. Quesnel.

Le roi crut mettre enfin le Clergé de France d'accord. Avant d'imprimer à la bulle la sanction de son autorité, il voulut avoir l'avis des évêques de son royaume ; 49 se trouvaient alors à Paris (2 cardinaux, 9 archevêques, 38 évêques) (1); ils se réunirent lel6octobrel713, à l'archevêché, et nommèrent une commission pour examiner les moyens les plus convenables d'accepter la bulle. Après trois mois on fut d'avis de la recevoir avec respect; mais 40 sur 49 seulementadoptèrent Vlnstniction rédigée par les commissaires et qui fut adressée à tous les prélats de France.

Le Parlement fit lui aussi des réserves en faveur des Libertés gallicanes et des droits du roi; mais les magistratsdomestiqués par Louis XIV enregistrèrent la bulle. Ces réserves seront une source de querelles sous Louis XV.

A la dernière séance, le cardinal de Noailles et huit évêques déclarèrent impossible l'acceptation de la

(1) A. Le Roj' cite 52 évêques.

bulle Unîgenitas et de VInstruclion pastorale des commissaires de l'Assemblée. Ils voulaient auparavant soumettre au pape leurs difficultés. Et l'archevêque de Paris osa défendre de recevoir la bulle dans le diocèse de Paris (25 février 1714).

Fénelon releva dans une lettre (1) l'attitude du cardinal, « une délicatesse sur son point d honneur personnel, une occupation de son intérêt, une jalousie sur ce qui a rapport à lui, qui ne promettent rien de grand. »

Cependant, en France, sur 117 évêques, 14 furent hostiles à la réception de la bulle. Trois ou quatre eurent une attitude équivoque ; mais tous condamnèrent le livre de Quesnel, excepté l'évêque de Mirepoix ; tous publièrent des mandements.

Fénelon ne crut pas devoir donner d autres Instructions que celle de l'Assemblée à la partie de son diocèse qui était soumise à la domination du roi.

Il n'en pouvait être de même pour la partie que le traité d'Utrecht venait de placer sous la domination de l'empereur. L'internonce de Bruxelles fit savoir à Fénelon que les tribunaux de cette domination pourraient s'offenser qu'il fît publier en leur pays un mandement émané de l'Assemblée du Clergé de France. Fénelon adressa un second mandement

{V Œuvres complètes, VIII, 225

(29 juin 1714), où il établissait l'autorité de la bulle que les partisans de Quesnel s'efforçaient d'avilir.

Ce mandement fut admiré à Rome comme en France. Le pape chargea le P. Daubenton de témoigner à Fénelon combien il était satisfait du zèle avec lequel il soutenait la saine doctrine.

On admira surtout l'effusion touchante avec laquelle il exprimait ses sentiments de vénération, d'amour et d obéissance pourTEglise, mère et maîtresse de toutes les autres.

« O Eglise romaine ! ô cité sainte ! ô chère et commune patrie de tous les vrais chrétiens ! il n'y a en Jésus-Christ ni Grec, ni Scj^the, ni Barbare, ni Juif, ni Gentil ; tout estfait un seul peuple dans votre sein, tous sont concitoyens de Rome, et tout catholique est romain. La voilà, cette grande tige qui a été plantée de la main de Jésus-Christ. Tout rameau qui en est détaché se flétrit, se dessèche et tombe. O mère 1 quiconque est enfant de Dieu est aussi le vôtre ; après tant de siècles, vous êtes encore féconde. O épouse ! vous enfantez sans cesse à votre époux dans toutes les extrémités de l'univers.

« O Eglise, d'où Pierre confirmera à jamais ses frères, que ma main droite s'oublie elle-même si je vous oublie jamais ! Que ma langue se sèche et devienne immobile si vous n'êtes pas, jusqu'au dernier soupir de ma vie, le principal objet de ma joie et de mes cantiques ! »

Louis XIV usa de tous les moyens de persua-

sion pour ramener le cardinal de Noailles, et si nous en croyons M™^ de Maintenon, « jusques à ses larmes et à ses conjurations, à la mort de nos jeunes princes (1) ». Il résista à tout. Alors seulement il fut question d'employer les moyens que les lois de l'Église et de l'Etat mettaient à sa disposition pour réprimer une résistance scandaleuse.

Fénelon rédigea plusieurs mémoires sur le plan à suivre contre les prélats réfractaires (2).

Il rejetait la voie des commissaires du pape^ qui aurait trouvé de l'opposition de la part des tribunaux du royaume. Il était plus canonique d'user des conciles provincimix, mais les circonstances créaient des difficultés insurmontables. Fénelon se décidait pour un concile national. Cela rappelait l'ancienne discipline ecclésiastique, conciliait tous les droits et toutes les prétentions, respectait tous les privilèges et tous les intérêts. Ces mémoires furent-ils présentés à Louis XIV? Quoi qu il en soit, c'est la doctrine que suivit le roi. Il envoya à Rome M. Amelot pour la convocation du concile.

Quelle eût été la situation de Fénelon dans ce concile national ? Le rang qu'il tenait dans l'Eglise de France, l'éclat de sa réputation, le rôle qu'il avait joué dans les controverses qui devaient être le principal objet du concile national, faisaient deviner l'in-

m (1; Lettre à M. Languet, curé de Saint-Sulpice, 24 février I 1715, rapportée par Bausset, Histoire de Fénelon. ■ (2) Œuvres complètes, VIII, 260-280.

fluence qu'il auraiteue dans cette solennelleoccasion. Rohan et Bissy avaient toute confiance dans son intervention.

Mais Fénelon ne se dissimulait pas sa position équivoque vis-à-vis de Noailles.

Il écrivait à son neveu l'abbé de Beaumont (1) :

« Si j'étais convoqué selon la règle comme les autres, qu'est-ce que je devrais faire ? je serais sensiblement affligé d'être l'un des exécuteurs d'un homme qui m'a exécuté autant qu'il a pu. Ce personnage aurait un air de vengeance, et serait un prétexte de m'imputerune conduite très odieuse. D'un autre <;ôté, je me dois à l'Eglise, dans un si pressant besoin. Si je croj^ais que tout allât bien, je serais ravi que tout se fît sans moi. Mais si le concile se trouvait dans un grand péril de trouble et de partage, où je pusse n'être pas tout à fait inutile, je me livrerais, supposé qu'on me désirât véritablement. »

Fénelon mourut le 7 janvier 1715, en demandant un successeur ferme contre le Jansénisme.

Louis XIV a-t-il senti la perte immense que faisait l'Eglise de France ? « Il nous manque bien au besoin, » se serait-il écrié. Que ce mot ait été prononcé ou non, il traduit, comme la plupart des mots historiques, une situation. En effet, tout devint inextricable.

Louis XIV mort, le régentfit appelaux Jansénistes '|)Our prendre le contrepied du grand Roi. Il avait

(1) Œuvres complètes. VII, p 485, 26 nov. 1714.

l'idée d'arriver à la paix coûte que coûte. Se souciant peu de l'orthodoxie, il donna satisfaction aux Jansénistesqui étaient décidés à prendre leur revanche.

Le P. Tellierfut exilé. Ce premier acte indiquait rorientation du nouveau régime.

Le rôle du cardinal de Noailles avait grandi singulièrement. Cependant il se décida en 1728 à faire sa soumission. Il vieillissait, et la pensée d'une mort prochaine fut sans douted'ungrand poids dans cette tardive décision.

Le 16 juin, il écrit au pape qu'il se soumet, et le 11 octohre il écrit un mandement pour rendre publique son acceptation de la bulle Unigenitus.

Le 16 mars 1729, il rend aux Jésuites le pouvoir de prêcher et de confesser dans son diocèse, et le 3 mai suivant il meurt âgé de soixante-dix-huit ans.

Et maintenant un seul mot : Les Jansénistes se sont trompés ; les Jésuites ont été trop ardents à poursuivre ces chrétiens fiers et austères.

Tous les deux ont racheté leurs torts, les premiers par leur haute valeur morale, les seconds par une compréhension plus nette de la nature humaine (1).

(1) Ceux que ces questions intéressent devront lire l'ouvrage de M. Paquier : Le Jansénisme. Paris, Bloud, 1908.

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