FORMATION INTELLECTUELLE ET MORALE DES ÉVÊQUES AU XYII^ SIÈCLE
Le xvii^ siècle, par sa littérature et son histoire, par sa politique et sa religion, a mérité le titre de grand. Au lieu de critiquer les côtés défectueux, — c'est une triste manière de se hausser! — nous ferions plus utile besogne de l'imiter dans ce qu'il avait de solide et de profond, de beau et de généreux.
L'époque dont nous parlons, c'est le règne de Louis XIV avec les dates assez indécises de 1660 à 1715, âge merveilleux où tout est grand à l'intérieur et à l'extérieur, où des noms illustres jettent une gloire durable sur les champs de bataille et, ce qui est mieux, dans le domaine de l'esprit.
FÉNELOS 1
À LES ÉVEQUES AU XVir SIECLE
Dans ce cortège des grands hommes, les évêquestiennent magnifiquement leur place.
Le hasard est un facteur insuffisant pour expliquer cette éclosion de personnages fameux dans l'Eglise gallicane. Il y a à toute chose une raison suffisante.
Le grand siècle a été préparé par une époque où tout semble tressaillir de jeunesse et déborder de verve enthousiaste. L'esprit français, longtemps agité, comme en travail, arrivait lentement à cette tranquille beauté qui fait notre orgueil et un peu notre envie, à nous les descendants fatigués de cette race passée. Les hommes d'Eglise grandirent dans cette atmosphère fortifiante. Ils furent grands à cet âge où tout tendait au vrai. Le maître que les destinées avaient fait roi de France savait donner l'impulsion aux énergies et aux courages toujours prêts à répond'-e aux besoins impérieux de toutes les époques.
Mais l'air ambiant ne suffit pas à expliquer l'état d'esprit de nos grands évêques ; et l'on est curieux d'apprendre ce qu'ils ont fait pour être ce qu'ils furent. On ne naît pas grand homme, on le devient. Si les circonstances ont servi Bonaparte, elles n'ont point fait Napoléon le Grand. Le hasard pousse-t-il un sot au pouvoir, son néant apparaît bientôt.
La formation intellectuelle et morale des évêques au xvii*^ siècle ne peut s'entendre que si, d'un côté, l'on explique en raccourci l'organisation des études
FORMATION INTELLECTUELLE ET MORALE à
à cette époque, et si, de l'autre, l'on remarque les diverses influences qui concouraient à une éducation cléricale.
L'instruction primaire et secondaire des jeunes gens que les parents destinaient à l'Eglise ne différait pas de l'instruction donnée aux autres enfants. Les uns restaient à la maison avec un précepteur, comme Fénelon, les autres, comme Bossuet àDijon, suivaient les cours d'un collège. Remarquons en passant la précocité de ces jeunes intelligences. Bossuet termine ses études classiques à quinze ans ; Coefïeteau à quatorze ans ; Fénelon à douze. Ce n'étaient point des cas isolés. Montaigne sort du collège à treize ans et Corneille finit sa rhétorique à treize ans et demi. Les écrivains latins et grecs leur devenaient familiers ; les langues anciennes étaient pour ces jeunes et robustes cerveaux un aliment sain et puissant ; c'est en se jouant qu'on les apprenait de pair avec la langue nationale, et nous savons très bien ce que vaut cette première formation de l'esprit ; les littératures anciennes lui donnent cette grandeur cultivée, cette éducation générale qui prépare à tout et qui est l'éducation même de l'âme.
On veut changer tout cela maintenant. Il faut, dit-
on, donner aux enfants un enseignement pratique en rapport avec les besoins des temps. J'ai peur que cette raison ne soit qu'un prétexte ; nous sommes des dégénérés, et à nos faibles cerveaux il faut une nourriture moins fatigante. Et sans doute pour des hommes voués à l'industrie et au commerce, pourquoi Platon, Aristote, Polybe ou Tacite ? Cela est un peu vrai ; mais aussi il faut dire adieu à la profondeur, à la clarté, à la grâce de l'esprit français ; et s'il doit y avoir une aristocratie intellectuelle, elle ne se fera que par les langues anciennes.
Aussi bien n'est-ce pas une question à discuter ici ; il était au moins opportun, dans cette genèse de la formation de l'esprit de nos grands hommes d'Eglise au xvii® siècle, de remonter à l'origine.
Et maintenant l'enfant a grandi ; il ira s'initier aux scienc es ecclésiastiques soit à l'Université, soit au séminaire Saint-Sulpice récemment fondé par M. Olier. L'exemple de Richelieu travaillant à la campagne sous la direction du célèbre Cospéan est un cas exceptionnel.
L'Université de Paris, création géniale des évêques gallicans, centre intellectuel prodigieux avec ses milliers d'élèves, ses quatre facultés de théologie, de médecine, de droit canonique et d'arts, l'Université de Paris, troublée pendant les guerres de religion, reprit ses vieilles et bonnes habitudes de travail sous le règne pacifique de Henri IV. De
nouveaux statuts furent promulgués à cette époque, et c'est sous ce régime d'études que se forma le clergé de France au xvii^ siècle.
L'étudiant qui se destinait aux études ecclésiastiques devait avoir le grade de maître es arts ; il s'obtenait dans l'Université et donnait le droit d'enseigner les humanités et la philosophie ; il était exigé de tous les candidats aux examens de théologie, excepté des religieux, à qui il suffisait d'apporter un certificat de leurs supérieurs, constatant qu'ils avaient fait leur philosophie suivant les usages de leur couvent,
La Faculté de théologie, ce n'était pas seulement la Sorbonne, dont les privilèges étaient antiques et précieux ; c'était aussi le fameux collège de Navarre, les Cordeliers, les Jacobins ou Dominicains.
A Navarre, Bossuet rencontre Nicolas Cornet, l'oracle de la Faculté de théologie, le D'" Guischard professe la théologie scolastique et positive ; — il le fit pendant cinquante-trois ans. — Jean Dusaussoy expose saint Thomas. Pour la plupart des étudiants, quel travail opiniâtre et intelligent ! Sur l'horloge du collège de Navarre sont écrits ces mots : Horœ transeiint et impiitantur : Les heures passent et il faudra en rendre compte.
Bossuet avait compris, et d'autres aussi.
Nous voici en Sorbonne ou à Navarre. Les candi-
dats aux grades de théologie travaillent pendant trois ans sous la direction de deux professeurs. Outre les examens particuliers, une thèse, appelée tentative, clôt ce cycle d'enseignement. Le jeune homme est hachelier.
La licence était un temps d'études qui s'ouvrait tous les deux ans le 2 janvier. Ainsi un jeune homme reçu bachelier pendant une licence, devait attendre l'ouverture des cours de la licence suivante pour commencer ses nouvelles études. Le bachelier en licence devait, en dehors de ses cours quotidiens, assister à toutes les thèses des bacheliers et des licenciés, et enfin argumenter lui-même. Il soutenait trois thèses.
La mineure ordinaire durait six heures ; elle portait sur les sacrements en général et en particulier. Parmi les sujets, j'en ai rencontré un que de fréquentes di:-sCussions ont modernisé : les ordinations anglicanes.
La majeure ordinaire commençait à huit heures du matin et finissait à six heures du soir : Religion, Eglise, Ecriture sainte, Conciles, Histoire ecclésiastique. Chronologie sacrée, tels étaient les sujets traités et discutés.
La sorbonnique, de six heures du matin à six heures du soir, se passait toujours dans la grande salle de Sorbonne. Ce privilège de la célèbre école venait de sa suprématie sur les autres établissements de la Faculté de théologie.
La sorbonnique était la thèse à grands débats; des •scènes épiques illustrèrent souvent les séances.
Bossuet soutint cette thèse le 9 novembre 1650. Le jeune étudiant de Navarre, fier de son illustre maison, ne voulut point appeler le prieur de Sorbonne, Chamillard, Dignissime Domine, mais tout simplement Do/?7zne Prior. Aussitôt les protestations s'élèvent vives et bruyantes. Les docteurs de Navarre quittent la grande salle des Actes emmenant leur jeune et brillant élève. Les Dominicains accourent et tous les docteurs de la Faculté, excepté ceux de Sorbonne ; un bachelier de Navarre est nommé prieur et Bossuet continue la soutenance de sa thèse dans l'antique et vaste salle des écoles de saint Thomas. Entre temps, Messieurs de Sorbonne, escortés d'un appariteur du Châtelet et de deux notaires, viennent signifier à Bossuet que sa sorbonnique serait nulle ; le candidat entendit les protestations et revint très calme continuer la soutenance de sa thèse ; elle dura douze heures, selon les règlements. Un conflit entre Navarre et la Sorbonne était inévitable. Le différend fut porté à la grand'chambre le 26 avril 1651, où siégeaient Mole et Talon.
Il était incontestable que le prieur de Sorbonne -avait droit au Dignissime Domine; mais devait-on annuler la thèse de Bossuet? L'avocat de Navarre s'en préoccupait peu, et il soutenait, d'ailleurs assez maladroitement, que la Faculté de théologie avait jugé la chose. Le procès était perdu quand Bossuet
demanda la parole. Il plaida en latin. Son éloquence étonna la grand'chambre. Orner Talon avoua que le bachelier venait de donner des preuves de sa suffisance. Les juges furent unanimes pour exempter Bossuet d'une nouvelle sorbonnique ; mais... le prieur de Sorbonne gardait ses droits 1
Les thèses soutenues, le temps de lalicence écoulé, les bacheliers ne sont pas encore licenciés, mais ils sont au bout de leurs peines. Le 2 janvier, jour de l'ouverture d'une autre licence, ils étaient hors licence. Vers la fin du carnaval, ils invitaient les grands personnages de l'Eglise et de l'Université à la grande solennité académique des Paranymphes. Chaque école de théologie choisissait pendant la semaine de la Sexagésime un de ses membres pour porter la parole à cette cérémonie, qui se terminait par une distribution déconfitures aux membres éminents !!... Pour inviter les autorités civiles et judiciaires (Palais de Justice et Hôtel de Ville), c'était toujours l'élu des Jacobins qui portait la parole ; il n'avait pas moins de quatorze discours à prononcer dans la même journée. M. Floquet commet donc une petite erreur dans sa fameuse histoire de Bossuet (1), en nous représentant le futur évêque de Meaux invitant les cours souveraines aux paranymphes de Navarre.
Enfin le lundi après les paranjanphes les bache-
fl) Floquet, Etudes sur Bossuet, I, p. 147.
liers avaient le titre de licencié. La liste était donnée dans la chapelle de l'archevêché. Bossuet fut classé troisième dans l'ordre de la licence. L'abbé de Rancé était le premier. La qualité passait peut-être avant la valeur; et cependant Paul de Gondi obtint la place de premier de sa licence avant l'abbé de la Mothe- Houdancourt, le protégé de Richelieu (1). Le doctorat n'était plus qu'une formalité. Le licencié soutenait encore une petite thèse appelée vespérie, puis recevait le bonnet. Le nouveau docteur présidait pour la première fois un acte public : c'était Vcmlique. Un dernier mot sur ces examens : on appelait resompte l'acte que soutenaient pour être docteurs les évêques qui n'avaient pas passé par les épreuves ordinaires. Richelieu, évêque désigné de Luçon, après avoir subi l'examen qui terminait les premières années de théologie, alla à Rome, où il fut sacré, et à son retour soutint sa première et unique thèse à la suite de laquelle il fut reçu docteur le 17 juillet 1606.
L'organisation des études à Saint-Sulpice est différente, mais également sérieuse. D'abord on ne reçoit que ceux qui ont terminé leur littérature. Les jeunes gens qui veulent prendre leurs grades suivent les cours de la Sorbonne; pour les autres, Fénelon fut de ceux-là, des leçons sont faites au séminaire par des docteurs de Sorbonne : conférences pra-
(1; Mémoires du cardinal de Retz, I, p. 118 et suiv.
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tiques de morale et conférences dogmatiques. Outre cela il y a trois conférences par semaine et pour ceux qui vont à la Sorbonne et pour ceux qui restent dans la maison ; enfin toutes les semaines une soutenance de thèse alternativement par chaque catégorie d'élèves.
Que valait, en somme, cet enseignement? Sans doute professeurs et élèves n'avaient pas nos méthodes de travail ; une place trop petite était réservée dans les programmes à l'histoire de l'Eglise : regrettons encore les procédés théoriques ; nous soupçonnons bien qu'un peu de subtilité se glissa dans les discussions et que les argumentateurs perdaient quelquefois de vue la terre ; mais prenons ces études comme un moyen, admettons que ce n'était souvent qu'une gymnastique intellectuelle. Quand l'esprit est vif, souple (c'était bien le premier résultat de ces dissertations et de ces thèses), la science est un champ facile à explorer, et l'application se fait vite et sûre des principes généraux aux applications. Et voyons ce que furent ces évèques.
Ils écrivent aussi bien et mieux que personne. La prose française n'a pas de meilleurs représentants au xvii*^ siècle que Bossuet et Fénelon ; le premier avec cette période harmonieuse, grave et sévère, un peu romaine, le second avec la phrase vive, courte, alerte, toute française. L'éloquence est dans la
chaire et les discours religieuxdcrépoquedemeurent les modèles du genre.
Ils parlent, et mieux que personne, sur toutes les questions : philosophie et morale, histoire et littérature, politique et religion. Ils sont nombreux à l'Académie. La religion, ils la connaissent à fond, ils l'exposent et la défendent avec toute l'ampleur et toute la clarté qu'exige une si belle matière. Le peuple qu'intéressait un si noble sujet suivait, plein d'attention, les querelles théologiques, non pas des discussions de Bas-Empire, ni même de ces subtilités qui venaient d'épuiser la scolastique, mais des questions vitales : jansénisme, quiétisme, morale des casuistes.
Profonds théologiens, ils sont vraiment les arbitres de la foi, et ce n'est pas chose facile de fixer les extrémeslimitesdela véritéet de l'erreur. Un exemple. Que se passe-t-il dans les conférences d'Issy ? Bossuet, Noailles. Tronson, soulèvent les plus délicates questions. Avec le bon sens de Bossuet, il est impossible d'errer ; mais ira-ton jusqu'aux dernières limites de l'orthodoxie ? Fénelon, qui n'assista jamais aux conférences d'Issj'^, mais à qui on présenta les conclusions, fit remarquer avec raison qu'on pouvait sans crainte et même qu'on devait faire quelques additions au projet, et il les indiqua surle-champ. Noailles et Tronson approuvèrent, et les trente-quatre articles d'Issy fixèrent à jamais, pour ainsi parler, la jurisprudence en matière de mj-sti-
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cisme. Le bon sens de Bossuet et la perspicacité de Fénelon avaient également été nécessaires dans le débat.
Cette supériorité intellectuelle venait aussi de leurs fortes études théologiques. La théologie affine l'esprit. « On sait mieux les choses humaines, dit Poujoulat dans ses Bossuétines, après avoir passé par l'étude des choses divines. » Dante plaçait la science sacrée, sous les traits de Béatrix, au-dessus de la poésie elle-même. Pour gouverner les hommes il faut savoir quelque chose des secrets de Dieu.
Talleyrand estimait que tout homme d'Etat devrait avoir fait sa théologie ; il aimait à citer le cardinal Duprat, qui négocia le concordat avec Léon X ; le cardinal d'Ossat, qui réconcilia Henri IV avec la papauté; Hugues de Lionne, qui, après avoir étudié la théologie sous les yeux de son oncle, Tévêque de Gap, devint le diplomate le plus consommé du siècle de Louis XIV ; enfin le cardinal de Polignac, qui négocia le traité d'Utrecht (1713).
Voilà les études que faisaient nos évêques ; nous connaissons Bossuet, Fénelon, Coëffeteau, Richelieu, Godet des Marais, Godeau, Retz, Noailles, Huet. .. et d'autres : quelle phalange 1
L'Eglise gardait la direction de l'esprit français, c'était justice, c'était aussi un devoir ; les évêques suivaient en cela la plus lointaine tradition. Quoi qu'on dise, lEglise a sauvé l'esprit humain. Qui ne connaît la phrase de Thiers ?
« Lorsque la vieille Rome tomba vaincue et toute sanglante aux pieds des barbares, l'Eglise romaine recueillit l'esprit français comme un pauvre enfant abandonné que dans le sac d'une ville on trouve sur le sein de sa mère égorgée. Elle le recueillit, elle le cacha dans ces asiles religieux dont notre siècle a tant admiré l'architecture mj'stérieuse et hardie. Là, elle le nourrit des lettres grecques et latines ; elle lui enseigna tout ce qu'elle savait et personne alors n'en savait davantage, elle lui prodigua tous ses soins jusqu'au jour où l'enfant s'est appelé Descartes. »
Les évêques du xvii^ siècle étaient aux premières places du savoir humain, ils continuaient la mission traditionnelle de conducteurs des peuples.
Par quelle cause cette prérogative fut-elle perdue ? Ce n'est pas ici le lieu de l'examiner ; mais au siècle suivant, constatons-le, l'Eglise pâlit. Ecoutons la triste énumération de Lacordaire. Chaque nom est un glas qui sonne. « Bossuet ne rend plus d'oracles, Fénelon dort dans sa mémoire harmonieuse, Pascal a brisé au tombeau sa plume géométrique, Bourdaloue ne parle plus en présence des rois, Massillon a jeté aux vents du siècle les derniers sons de l'éloquence chrétienne. » Les évoques du xviii'^ siècle sont incapables de soutenir la foi, aucun n'eut le talent de s'imposer à l'attention du siècle ; ils sont savants encore, mais ils n'ont pas renouvelé leurs armes, et la lourde artillerie des graves mandements tombe
SOUS les flèches légères et empoisonnées des encyclopédistes. L'art d'écrire même s'est réfugié dans le camp des adversaires. Les maîtres des idées, c'est Voltaire, c'est Rousseau. L'influence suit toujours celui qui sait se faire lire.
Cette direction des esprits, l'Eglise la reprendrat-elle ?« C'est une grande illusion de croire que l'on peut conserver la direction des âmes, c'est-à-dire celle des cœurs et des volontés, quand on a perdu celle des esprits (1). »
Il n'est pas question ici d'un retour vers le passé, d'une pensée de domination. Un temps fut où les deux pouvoirs ecclésiastique et civil se confondirent, bien mieux, oîi l'Eglise, par la force des circonstances, prit les rênes des Etats et gouverna les nations. Et ce fut un grand bien, puisque dans ces tristes époques une seule puissance était debout : l'Eglise. Les peuples ont grandi et ils se sont émancipés. L'Eglise les abandonna à leurs destinées ; sans regret? je ne puis pas le dire, mais la séparation était fatale ; c'est la même loi qui écarte les enfants de leur mère et tout être adulte de son principe.
L'Eglise et l'Etat demeurent libres et indépendants en face l'un de l'autre ; il n'y a pas à craindre un retour vers un état de choses bien fini. Ce que
(1) lÎAUDRiLLAUT. Opusculc : Le Renouvellement intellectuel du Clergé de France au XIX" siècle. Paris, Bloud, 1902.
l'Eglise aurait pu espérer, c'estun peu de reconnaissance. La société moderne est le fruit de la civilisation chrétienne. Les déclamations de quelques Français n'empêcheront pas que cette maternité ne soit écrite dans tout notre être. C'est grâce à l'Eglise que nous pouvons, dans les questions civiles, nous passer de l'Eglise ; c'est elle qui nous a menés jusqu'à l'âge d'homme.
L'esprit français émancipé ne doit pas dédaigner ses premiers éducateurs.
Les nécessités du ministère ont absorbé longtemps les meilleures énergies des évêques. Après notre triste Révolution, il fallait bien aller d'abord aux plus pressants besoins ; et l'éducation morale des peuples est le premier devoir des pasteurs. Pendant ce temps, on forgeait des armes contre l'Eglise.
Qu'on revienne à la science. Que ce soit au moins le but d'une élite d'intelligences, puisque le grand nombre est occupé au métier sublime mais absorbant du ministère paroissial. Déjà Ton est en bonne voie. Les hommes d'Eglise font bonne contenance dans les sociétés savantes et dans les Académies.
Dans toutes les branches du savoir : philosophie et histoire, sciences physiques et naturelles, astronomie et littérature, des noms s'imposent à notre mémoire. Que ce nombre augmente, c'est pour l'Eglise de France un devoir, c'est peut-être une condition de sa vitalité.
La tenue morale chez l'évêque du xvii'^ siècle était à la hauteur de son esprit. A la vérité, le commencement du siècle, vu du côté de l'Eglise, est bien triste. Les guerres de religion avaient détourné les chrétiens du vrai sens du christianisme. « Le moine quittait son cloître pour les camps, l'évêque dressait des plans de campagne dans le cabinet des princes, le prédicateur débitait dans la rue de séditieuses harangues, tous les esprits étaient troublés et chacun était jeté hors de sa condition et de son rôle. » Les historiens du temps rapportent des faits qui nous révoltent et nous scandalisent avec raison (1).
Le sentiment religieux était très affaibli, et il était grand temps que François de Sales ramenât la religion dans le temple intime de l'àme.
D'un autre côté, les hautes charges de l'Eglise étaient souvent attribuées, sous les prédécesseurs de Louis XIV, à des personnages d'un esprit chrétien médiocre. Sully jouissait de quatre abbayes ; des enfants étaient pourvus d'évêchés. Le cardinal de Lorraine, frère du duc François de Guise, trouve des abbayes dans son berceau. Archevêque de
(1) Voyez une lettre d'un évêque à saint Vincent de Paul rapportée par Theineu, I, 319.
Reims à quatorze ans, il fut cardinal à vingt-trois.
La flatterie faisait aussi ses ravages. A la mort de Charles de Lorraine, évêque de Metz, les chanoines nomment son successeur, un enfant de six ans, Henri de Bourbon, fils naturel de Henri IV et de la marquise de Verneuil. Le roi les remercie de ce « service signalé ». Evêque de Bossuet devenu archidiacre de Metz, il jouit pendant quarante ans des revenus d'une église qu'il ne vit jamais. L'Eglise n'avait plus d'évêques dignes de leur haute mission. Le concordat de François l" avait été néfaste sur ce point. La nomination des évêques était réservée aux rois de France. Le résultat fut que les nobles furent appelés de plus en plus à la tête des diocèses.
Les familles puissantes auprès du roi, puisqu'elles gouvernaient l'Etat, profitaient de cet état de choses pour faire donner à leurs enfants les riches prébendes, les grasses abbayes.
C'était un rayon de gloire qu'un évêque dans la famille, à cette époque où l'Eglise et l'Etat se compénctraient jusqu'à ne faire qu'un seul rouage. Pousser un de ses enfants à l'épiscopat, c'était travailler au bien de sa race, en s'assurant par lui influence et richesse. La vocation forcée de Talleyrand parut à ses parents « plus favorable à l'avancement delà famille ». L'Eglise fit trop souvent les frais de ces ambitions. Certains évêchés paraissaient héréditaires, les Bonzi à Béziers, Paris « dans la
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maison de Gondi », Luçon aux Richelieu. Un des frères de Richelieu est pourvu de l'évèché. Armand se destine à l'armée et reçoit une éducation militaire. L'évêque se fait chartreux, sa mère communique à Armand les perplexités qu'une telle décision cause à toute la parenté. Alors celui-ci fait volteface ; il renonce à l'armée pour entrer dans le clergé et occuper l'évèché de Luçon : « Que la volonté de Dieu soit faite, écrit-il, j'accepterai tout pour le bien de l'Eglise et la gloire de notre nom. »
Saint-Simon nous peint en une phrase ces combinaisons de famille. « Le premier duc de la Rochefoucauld fit son second et son quatrième fils prêtres. L'aîné mourut évèque de Lectoure, Vautre se contenta d'abbayes, le second fut chevalier de Malte. De six filles qu'il eut, quatre furent abbesses, la dernière religieuse, la troisième, plus coriace que les autres, voulut absolument un mari (1). »
Au xvii" siècle, il y eut place pour les sujets d'élite, surtout de la roture. Louis XIV sut laisser arriver aux plus hautes fonctions dans l'Etat, dans l'armée et dans l'Eglise ceux qui pouvaient les honorer... Les premiers évêchés de France semblaient cependant réservés à la grande noblesse. Bossuet parut de trop petite naissance pour Lyon et Paris ; mais enfin il fut évèque jeune, et il y en eut d'autres, Valot, Daquin, Félix, évèque deNevers.
(1) S.UNT-SiMON, VI, 356, édition Chéruel, Paris, Hachette.
Ce scandale fut épargné au xviii'' siècle ; en 1789, il y avait en France cent trente évêques, tous nobles (1). A tout autre moment, ces arrangements mondains et quelque peu égoïstes eussent causé des malheurs ; mais nous sommes au xvii^ siècle, et dans les familles il y avait un palliatif.
Rappelons nous quelle était l'époque dont nous parlons. La religion était le rouage important de l'organisme de l'Etat. La vie religieuse pénétrait la substance même de l'àme humaine ; c'était la vie de la vie même de l'homme.
N'oublions pas qu'il s'agit d'un âge de foi où des convictions fortes encore, des traditions séculaires, font vivre le jeune lévite dans une atmosphère religieuse et l'encouragent dans la voie qui lui est ouverte en quelque sorte dès l'entrée dans la vie. Jusqu'à la fin du xvii*^ siècle toutes les femmes sont croyantes.
C'est la femme qui préside à la première formation morale. Richelieu a pu avoir des professeurs de littérature, des maîtres d'équitation, d'escrime et de danse ; c'est sa mère, Suzanne de la Porte, qui s'est chargée de son éducation religieuse. Quand son fils Armand quitte les armées pour l'Eglise, il lui manque l'instruction théologique, mais les sentiments de foi sont vivants dans son âme.
Rossuet nous laisse deviner l'influence que sa
(1) Lisez là-dessus M. l'abbé Sicahu : VAiicienClergé de France.
mère eut sur sa jeunesse. Fénelon trouve au foyer l'exemple des plus solides vertus chrétiennes. Le marquis de Fénelon, son oncle, qui s'occupa spécialement de lui, était l'ami et le fils spirituel du vénérable abbé Tronson, second supérieur de Saint- Sulpice. Il y eut des vocations forcées. Le père de Retz attache à l'Eglise « l'àme peut-être la moins ecclésiastique de l'univers (c'est Retz qui parle ainsi dans ses mémoires) (1) ; son aîné el la vue de l'archevêché de Paris qui était dans sa maison, produisirent cet effet. » Pour dire un mot du siècle suivant, cest pour être un Retz, avoir une grande situation et jouer un rôle politique que le triste Loménie de Brienne s'engage dans l'Eglise. Et Talleyrand ? que faire de ce jeune Charles-Maurice qu'un accident a rendu boiteux ? Il est l'aîné, mais son frère Archambault, qui devait être un des plus brillants seigneurs de la cour de Louis XVI, prendra sa place ; sa jambe l'empêche de porter l'épée, mais il a une belle tête pour la mitre. Le voilà engagé dans les ordres.
Et cependant regardons la majorité de ces évoques du xv!!!*^ siècle ; tous nobles, ils ont bonne tenue encore. Les sentiments religieux ont baissé dans les
(1) Pour le dire une fois en passant, ne prenons pas toujours Retz au sérieux, quand il se peint si anibitieu.\ et si vicieux. Le coadjuteur était plus intrigant qu'ambitieux et plus ami de l'intrigue qu'intrigant, et de même plus vaniteux que dépravé ; c'était un fanfaron du vice.
familles, ils sont donc moins préparés que leurs aînés à remplir leur rôle sublime. Malgré tout, Mirabeau ne pourra s'empêcher de dire, en les voyant dépouillés de leurs biens, mais toujours calmes et pleins de dignité, de fierté et de dédain en face de la constitution civile du clergé : « Nous avons pris leurs biens, mais ils ont gardé leur honneur. »
L'influence de la famille chrétienne demeure toujours, et quand dans la vie nous faisons des actes vertueux, actes souvent meilleurs que nous, réfléchissons, c'est la main d'une mère qui nous guide ; une mère ne meurt pas, elle se survit à elle-même par les impressions vivaces qu'elle a laissées en nous.
Très jeune encore, l'enfant était destiné à l'Eglise ; mais quand on avait le bonheur d'être né dans des familles pieuses, un engagement précoce dans l'état ecclésiastique offrait moins de danger. Bossuet est tonsuré à huit ans et deux mois et il fait honneur à sa vocation.
La plupart marchent gaiement dans la carrière où les excitent les vœux de leurs parents. M. de Juigné entrera plus tard dans les ordres contre les préférences de sa famille.
L'oncle de Talleyrand, coadjuteur de Reims à trente ans, est le modèle de toutes les vertus. Cela montre que les jeunes gens de la plus haute naissance, engagés dans l'Eglise, savaient souvent se rendre dignes des plus grandes situations. Recon-
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naissons cependant de quel secours était pour leur avancement rapide Tillustralion de leur l'ace.
Les évêques du règne de Louis XIV ont profité de la réforme apportée dans la formation cléricale par l'établissement des séminaires.
Cette grave question des séminaires avait été agitée dans l'avant-dernière séance du Concile de Trente (1563). Moins de seize ans après, l'édit de Melun de 1579 recommandait cette institution. Les assemblées du clergé de 161 4, 1615, 1625 inculquaient dans tous les esprits la nécessité de réunirles jeunes gens qui se destinaient au sacerdoce, pour leur donner en même temps que la science ecclésiastique l'éducation du cœur. Il y a une pédagogie de la dévotion.
Pour réagir contre ce xvi^ siècle païen et qui avait été pour l'Église presque un désastre, ce fut une pensée généreuse et féconde que l'institution des séminaires. L'Eglise possède en elle-même des principes de rénovation.
Le cardinal de Bérulle, sainl Vincent de Paul, M. Olier, sont les vrais précurseurs des séminaires ; le premier, par la fondation de l'Oratoire en 1611 ; les deux autres, par l'organisation des séminaires de Saint-Lazare et de Saint-Sulpice en 1642.
La congrégation de l'Oratoire commença la réno-
vation du clergé de France : ce fut un foyer de dévotion qui rajonna au dehors. Tout Paris venait voir ces prêtres au maintien digne, à la parole ardente, à la vie sainte. Leur prédication fut une révolution ; on prêcha Jésus-Christ simplement.
Le charitable Vincent de Paul, douloureusement frappé de l'abaissement moral où était tombé le clergé, résolut de porter remède à cet état, d'abord aumoj^en des retraites destinées à préparer les jeunes gens qui allaient recevoir la prêtrise, un peu plus tard par l'établissement de son séminaire. Toute Télite du clergé de France passa par ces retraites : M. Olier, M. de Rancé, le cardinal de La Rochefoucauld, le grand Bossuet.
Pour rendre durable le bien de ces réunions, il fut décidé qu'une fois par semaine reviendraient à Saint- Lazare ceux qui voudraient, après leur ordination, trouver un appui dans leurs désirs de perfection. Ainsi naquirent ces célèbres « Conférences du Mardi », dont parle avec enthousiasme Bossuet dans une lettre au pape Clément XL
Richelieudemanda àVincentdePaulle nomde ceux de sa conférence qu'il jugaait dignes de l'épiscopat. Louis XIII prenait les mêmes avis. Ainsi se formaient par des exercices quotidiens, et mieux par des exemples de foi recueillie, lesévêquesqui devaient illustrer le grand siècle. La France devenait plus belle!
A la Société de Saint-Sulpicefut confiée peu à peu la direction de la plupart des séminaires français.
Fénelon ne connaissait rien de plus apostolique que cette compagnie. Le clergé de France renaissait.
Nous aimerions que ces évoques du xvii® siècle eussentmontré plus d'indépendance vis-à-vis du roi. Avouons qu'ils furent un peu flatteurs du pouvoir.
Mais peut-être aussi les jugeons-nous avec nos idées démocratiques. Nous nous faisons une idée incomplète de ce qu'était le roi jadis.
Comme le tsar en Russie, le roi était le père de ses sujets et un père vénéré dont on ne discute pas les ordres. Nos ancêtres baisaient la main qui les frappait. Une lettre de cachet exilait dans ses terres un duc ou un comte, — c'était l'exil tout ce qui n'était pas Versailles ; — cet homme partait sans maudire personne, il priait pour le roi.
Les cvênues étaient de leur temps, et il est bien difficile de leur demander d'avoir les mêmes idées que nous. Dans la théologie de l'époque, la royauté, le roi était d'institution divine ; c'était la moitié de Dieu. « La vie du roi fait la joie et le plus grand bien de l'Etat, dit Bossuet dans sa Politique ; un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de l'Etat, comme l'air qu'il respire, comme la lumière de ses j'eux, comme sa vie et plus que sa vie. » Le cardinal de Bouillon, ambassadeur à Rome pendant la querelle du quiétisme et suspect de bienveillance envers Fénelon, reçut l'ordre de
quitter son ambassade et de vivre éloigné de Paris. Cet homme de grande famille est frappé à mort ; ses lettres, d'un assez mauvais français d'ailleurs, ne sont qu'une suite de lamentations, de véritables thrènes antiques. Il sollicite l'appui de tous ses amis, de ses ennemis, de n'importe qui, pourvu que cesse cette intolérable disgrâce.
Tel était le respect et le prestige du roi qu'on ne pouvait supporter de lui un reproche. Loin de lui on languissait. M"^ de Maintenon perdit Harlay de Champvallon dans l'esprit du roi (ce n'était pas un évêque de la race des Bossuet et des Fénelon). Cet archevêque de Paris ne put s'accoutumer, raconte Saint-Simon, « à cette décadence et au discrédit qui l'accompagna... Toutes les grâces de son corps et de son esprit, qui étaient infinies et qui lui étaient parfaitement naturelles, se flétrirent. »
Fénelon supporta l'exil avec plus décourage, mais son exemple dénote l'état d'esprit de ces évêques. Fénelon frappé, et lui seul savait dans le fond de son cœur avec quelle injustice, n'a pas la moindre amertume contre Louis XIV. A peine installé à Cambrai, il écrit au duc de Beauvilliers le 26 août 1697 : « Je fus hier, fête de saint Louis, en dévotion de prier pour le roi. Si mes prières étaient bonnes, il le ressentirait, car je priai de bon cœur... Loin de ressentir quelque peine de ma situation présente, je me serais offert avec joie à Dieu pour mériter la sanctification du roi ; je regardais même son zèle contre
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mon livre comme un effet louable de sa religion et de sa juste horreur pour tout ce qui lui paraît nouveauté. »
Et n'est-ce pas cette peur, faiblesse déprimante, d'attirer sur soi les colères royales qui causa la funeste « affaire du Collier » quelques années avant la Révolution? Le cardinal de Rohan ne put s'accoutumer aux dédains de la reine.
A part quelques exceptions, cette déférence envers le roi s'alliait avec une certaine dignité quand la conscience se trouvait engagée. Bossuet ne fut jamais courtisan, et l'on sait de quelle franchise il usait devant le grand roi. Cette tradition se conserva même au xviii^ siècle. En 1759, Louis XV eut lamalheureuse idéed'exprimeràChristophe de Beaumont, archevêque de Paris, le désir qu'il rendît visite à M™^ de Pompadour. « Sire, ma malle est encore attachée à ma chaise de poste qui est dans la cour ; je suis prêt à repartir pour l'exil ; mais rien ne pourra me déterminer à une démarche qui est contraire à mon devoir (1). »
Enfin la supériorité morale de nos évêques du xvii'^ venait de leur valeur intellectuelle.
Cette déduction n'a rien qui puisse nous surprendre. Nous avons tous ressenti l'influence douce et
(1) Regnault, I, 477.
fortifiante d'une lecture qui nous intéressait. Quekfue jour, il faisait triste et froid dans notre âme — quelle conseillère est la tristesse ! — et comme jadis Augustin, nous avons pris un livre et nous avons lu. Tout notre être s'est soudain rasséréné, nous sommes demeurés dignes de nous-mêmes. Une simple lecture (ce n'est souvent qu'une paresse déguisée) opère ces prodiges : que fera donc l'étude quotidienne, et l'étude des littératures grecque et romaine, de la Bible, des Pérès de l'Église ? Les fortes idées morales et religieuses, qui sont la moelle de Tantiquitépaïenne et chrétienne, digéréespar la réflexion, se transforment en la substance même de l'àme et retrempent chaque jour ^ notre libre arbitre toujours incertain, cette liberté qui fait notre orgueil et aussi notre tourment. Qui ne connaît la puissance des idées ? Je ne parle pas des idées abstraites qui ne font que la rectitude du jugement, sans influence sur la conduite de la vie.
Quelles idées vivantes agitaient les cerveaux de nos hommes d'Eglise ? Dieu, Jésus-Christ, l'Eglise, la grâce, les sacrements, le mysticisme ! Cette force multiplie l'énergie de la volonté.
Et plus les idées sont présentes à la pensée, plus elles sont actives. Or ces évêques vivaient leurs études. Fénelon faisait de sa chambre une bibliothèque et de son Ht une table de travail. L'amour de Dieu était l'objet de ses méditations.
Pour garantir le cœur contre ses propres illusions,
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rien n'égale une tête bien faite. Malgré nous la terre nous attire, et si nous voulons nous élever au-dessus de la poussière du chemin, il n'est pas de trop d'unir l'amour de l'étude à la pratique de la religion. Ce n'est pas que nosévêques se soient désintéressés des besoins matériels de l'humanité ; comme le Christ, ils savaient frémir devant les misères de l'homme. Qu'on lise dans les œuvres de Bossuet le fameux sermon sur « l'éminente dignité des pauvres ». Entendons Fénelon : il n'a pas craint d'encourir les foudres de Louis XIV pour avoir dit que les fêtes ensoleillées de Versailles n'étaient qu'un vain décor pour cacher les misères des campagnes, que les peuples mouraient de faim...
L'étude est vraiment moralisatrise. Un esprit cultivé, ouvert aux idées, se débarrasse diflicilement des sentiments nobles, fruits de la science, incarnés en lui.
Ce n'est pas l'Eglise qui se plaindra des progrès de l'instruction même scientifique. Elle ne craint que les ignorants, et plus encore les demi-savants. Les savants, qu'ils le veuillent ou non, seront toujours ses alliés. Ils expliquent le monde, œuvre de Dieu. Leurs constructions vraies ne peuvent être que l'écho de la pensée divine. Dieu ne se contredit pas.